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Aujourd'hui le littoral français apparaît, dans sa grande majorité, comme le territoire des vacances, où la visite estivale du touriste permet une intense activité et des profits appréciables. Cependant l'usage balnéaire du littoral a dû faire face à d'autres interlocuteurs et ne s'est imposé que progressivement.


Si au début, touristes et populations locales se sont côtoyés, les visiteurs commencent dès le début du XIXe siècle, à rêver de villes idéales, où tout est fait pour les satisfaire. Les ressources des bourgs, souvent ruraux, ne sont plus suffisantes pour les contenter. Les autochtones, eux, sont partagés entre satisfaction de jouir des avantages sociaux et économiques et crainte de perdre un nouvel avenir. Or, si la station balnéaire peut devenir la première activité de la commune, les populations locales peuvent également préférer soutenir leurs activités traditionnelles en difficulté. Les rapports conflictuels ne doivent pas masquer une nécessaire collaboration, sur le plan de l'image (animations, préservation de l'environnement) et sur le plan pratique (travail saisonnier, mise en place du confort, lutte contre l'érosion littorale). Les luttes municipales révèlent néanmoins un pouvoir à conquérir pour mener à bien ses idées.


C'est un siècle et demi de transformations littorales que se propose de suivre cet ouvrage. Au milieu du XXe siècle, les communes des côtes bretonnes et vendéennes ont intégré l'activité balnéaire, avec cette saisonnalité qui hante toujours nos esprits, au point que, l'hiver venu, on peut encore dire :"Il n'y a personne ici, il n'y a plus personne".


L'intrusion balnéaire

Les populations littorales bretonnes et vendéennes face au tourisme (1800-1945)

Johan Vincent

Presses Universitaires de Rennes, 2008

284 pages



L’émergence et le développement des bains de mer, la mise en place d’une architecture spécifique dans les stations touristiques, la diversité des pratiques et des loisirs des visiteurs le long du rivage ont donné lieu à un certain nombre d’études et sont désormais bien connus. Plus rarement, les recherches se sont penchées sur la manière dont le tourisme balnéaire s’est immiscé dans l’espace littoral. Tel est l’objet de Johan Vincent qui, dans son ouvrage issu de sa thèse de doctorat, envisage ce qu’il qualifie d’intrusion. À partir de l’exemple des petits ports et des bourgs ruraux de Bretagne et de Vendée, il montre comment, entre 1800 et 1945, l’activité touristique modèle peu à peu la nature, perturbe l’organisation et le rythme de l’économie, bouleverse les hiérarchies et les relations sociales.


L’activité balnéaire entraîne des aménagements conséquents du littoral. Les voyageurs en Bretagne et en Vendée sont, comme ailleurs, animés par le goût du pittoresque et la quête de beaux paysages. Rapidement, il s’avère nécessaire de délimiter le rivage, de circonscrire l’étendue des plages. Les dunes, les forêts deviennent des attributs essentiels des stations balnéaires et sont érigées au rang d’arguments touristiques. Des digues sont édifiées, des promenades sont aménagées. Les premières critiques s’élèvent contre cette artificialisation de la nature et conduisent parfois les municipalités à invoquer la loi de 1906 relative à la protection des monuments naturels afin de préserver leur territoire. La privatisation de certaines portions du littoral, notamment des sentiers, suscite des polémiques tout aussi grandes. Les stations balnéaires rivalisent, en outre, d’équipements qui contribuent également à transformer l’espace littoral. Des routes sont exigées par les touristes, tout en satisfaisant également les populations locales. Il en est de même de l’éclairage de nuit, de la création de bureaux de poste, de la mise en place de réseaux de canalisation. Si les revendications hygiénistes des visiteurs paraissent parfois excessives aux yeux des autorités municipales, la volonté d’une ville lumineuse et bien desservie est également le fait des habitants. L’urbanisation gagne, la spéculation se développe. Johan Vincent souligne que les sociétés littorales sont loin d’être étrangères au processus. Certains investissent et s’impliquent dans des opérations immobilières, d’autres emménagent dans les nouveaux quartiers balnéaires. L’accaparement suscite toutefois des polémiques. Les autorités municipales dénoncent dès les années 1920 le coût du logement qui empêche leurs habitants de demeurer sur place. Les touristes eux-mêmes redoutent une urbanisation excessive qui contredit leur aspiration à une vie simple et les empêche de profiter du calme.


Johan Vincent souligne également que le tourisme s’insère dans un territoire qui est loin d’être vierge de toute utilisation et rappelle que l’exploitation du goémon, la pêche, l’agriculture et l’industrialisation animent le littoral. Or, l’activité balnéaire cohabite difficilement avec l’échouage des chaloupes, le séchage des filets, l’extraction de sable ou encore le brûlage du goémon dont l’odeur importune les visiteurs. Les usages « traditionnels » voient ainsi leur légitimité progressivement contestée. La plage perd sa fonction de moyen de communication et de lieu d’exploitation au profit de la seule finalité de loisir. Toutefois, l’auteur souligne que la concurrence n’est pas placée sous le seul signe de l’affrontement et s’apparente parfois à une forme de cohabitation. Il n’en demeure pas moins que dans bien des stations balnéaires, le rythme des activités se trouve modifié : le temps de la morte saison est désormais le temps du vide et de l’attente.


Les sociétés littorales vivent en effet de plus en plus de l’activité balnéaire. Des métiers nouveaux émergent, à l’exemple des domestiques, des vendeurs ou des maîtres-nageurs ; des activités inédites se développent comme les agences immobilières. Pour les populations littorales, le phénomène touristique constitue d’abord une manne financière. Dès lors, les stations balnéaires se livrent à une concurrence féroce et tentent de fidéliser des visiteurs de plus en plus exigeants et insatiables. Les autorités municipales surveillent scrupuleusement les affiches touristiques, analysent avec attention le contenu des guides de voyage et n’hésitent pas à s’élever contre le moindre commentaire péjoratif. Mais le tourisme balnéaire est également vécu comme une intrusion. Les habitants éprouvent une grande curiosité à l’égard de ces visiteurs dont ils observent l’apparence et scrutent les toilettes. Parfois la critique l’emporte et les pouvoirs locaux fustigent la moralité douteuse des visiteurs, les torses nus qui heurtent les sensibilités, le casino qui incarne la débauche. Par conséquent, entre ces deux communautés qui s’observent, se côtoient et s’affrontent, l’État intervient de plus en plus souvent comme arbitre. Il réglemente, légifère et accroît progressivement son emprise sur le littoral.


Johan Vincent dépeint avec finesse la manière dont l’activité touristique s’empare peu à peu d’un territoire. Il met en évidence le fait que la population locale, loin d’être un simple témoin, participe pleinement au processus. Les habitants, en effet, s’adaptent et, selon les cas, s’investissent, se résignent ou résistent. L’ouvrage de Johan Vincent constitue ainsi une belle contribution à l’histoire du littoral et de ses sociétés.


Johan Vincent, L’intrusion balnéaire. Les populations littorales bretonnes et vendéennes face au tourisme (1800-1945)
Préface de Gérard Le Bouëdec, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007, 278 p. ISBN : 978-2-7535-0499-8. 20 euros

Revue d’histoire du XIXe siècle 2008- 1 (n° 36)| ISSN 1265-1354 | ISSN numérique : 1777-5329 | ISBN : XX | page 182 à 184 | DOI :

http://www.cairn.info/article_p.php?ID_ARTICLE=DNS_036_0182

 

Karine Salomé


 


 

 

30 261 pages vues à la date du  jeudi 2 juillet 2009 sur le blog en construction de Philippe POISSON créé le 12 décembre 2008. Ainsi 1 290 articles à votre disposition concernant l’Histoire de la Police, de la Gendarmerie, des Bagnes maritimes et coloniaux, des Prisons, des colonies correctionnelles, des  maisons de correction … en passant par de nombreux articles consacrés à l’histoire du vêtement,  des portraits de femmes et d’hommes qui ont traversé « l’Histoire » et « la petite Histoire » … Excellent début de journée à tous - PP   

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