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Archives - Les « cafés de Paris », c’est tout à la fois de l’histoire et de la légende. Pourrait-on imaginer la capitale sans le charme des terrasses de ses cafés, le « zinc » du bar et les arrières-salles trop longtemps enfumées. A l’image de la Tour Eiffel ou du Sacré-Coeur, nos « bistrots » font figure de symbole; ils constituent l’un des éléments majeurs du paysage parisien.

 

Loin d’être anecdotique, la geste des cafés parisiens permet de saisir sur le vif tant de moments forts de la vie politique, littéraire et artistique, parfois même de la grande histoire de notre pays.

 

Tout débute lors de la seconde moitié du XVIIe siècle, dans le quartier de la foire Saint-Germain. Finis les sombres tavernes et « l’éclat des trognes rougies ». Aux cabarets et au vin (« la purée septembrale ») vont succéder les cafés et le « noir breuvage », où, selon Michelet,« les prophètes assemblés dans l’antre du Procope virent le futur rayon de 89 ».

 

Après quelques tâtonnements, l’ouverture en 1686 de l’établissement rénové de Francesco Procopio dei Coltelli, le fameux café Procope, marque l’envol d’une rapide floraison ; environ un siècle plus tard, Paris compte six à sept cents cafés – comme l’indique Louis-Sébastien Mercier dans son Tableau de Paris paru en 1781.Sicilien à l’esprit vif, l’habile Procope donna un second souffle à la mode du café lancée en 1669 à l’occasion de la visite de l’ambassadeur de la Sublime Porte auprès de Louis XIV, Soliman Aga Mustapha Raca. Ayant su créer, par le biais d’un décor recherché, une ambiance propre à séduire un public raffiné, Procope bénéficiera tout particulièrement du voisinage de la Comédie française, installée en 1689 dans un immeuble sis face à son commerce.

 

Avec le jeu de ses miroirs, ses lustres de cristal, ses petites tables de marbre avenantes, la gamme très séduisante de ses eaux de gelées, de ses glaces de fruits et de fleurs aux multiples parfums, le café apparaît dès l’origine comme un lieu de rencontre et d’échanges, intellectuels et galants; sa relation avec le monde du spectacle peut être tenue pour fondatrice. Des circonstances de cet « acte de naissance », le café, la boisson comme le lieu, conservera la marque et la saveur : à travers les siècles, il demeure attaché à l’univers des lettres.

 

Ce premier véritable café fut le premier café littéraire; si l’on dressait la liste des habitués du Procope, tant de noms d’écrivains et de dramaturges, de philosophes et de critiques seraient à citer : Rousseau, Voltaire, d’Alembert, Fontenelle, Beaumarchais, Marmontel, Crébillon le fréquentèrent au siècle des Lumières, plus tard Balzac, Verlaine ou encore Anatole France.

 

A l’engouement pour les cafés où les idées s’agitent autour d’une tasse du breuvage « turc » ou d’un sorbet, contribue la rareté, sous l’Ancien Régime, de la presse. Les cafés, que fréquentent assidûment les nouvellistes, mais aussi les espions, pourront devenir des foyers d’opposition. Montesquieu les tient ainsi dans ses Lettres persanes pour « des endroits dangereux pour l’avenir du pays ». Beaucoup d’entre eux en gagnèrent une mauvaise réputation ; Mercier les considère comme des refuges ordinaires d’oisifs et des asiles d’indigents.

 

Un siècle plus tard, Huysmans dans Les habitués de café (1889) brossera lui aussi un tableau peu reluisant de leur clientèle. Le monde des cafés parisiens est placé sous le sceau de l’ambivalence qui est celle de l’âme humaine; lieux de création et d’agitation, ils sont aussi lieux de rêverie et de paresse.

 

Tout au long du Siècle des Lumières, les cafés se multiplièrent, quittant la foire Saint - Germain pour se répandre rive droite autour du Palais - Royal, dont les arcades accueillirent plusieurs d’entre eux. Citons seulement le Café des Arts, le Café des Aveugles dit aussi du Sauvage, un cabaret réputé pour son orchestre de non-voyants et ses «nymphes», le Café de la Régence, rendez-vous incontournable des joueurs d’échecs, le Café de Foy d’où, le 12 juillet 1789, Camille Desmoulins harangua la foule et constitua avec les feuilles d’un marronnier du jardin les premières cocardes arborées par les Parisiens. Au Café du Caveau se réunirent les Fédérés, tandis que les principaux chefs de la Montagne fréquentaient le Café Corazza.

 

Avec le Directoire, le boulevard du Temple devint l’un des lieux favoris de promenade des Parisiens : ce furent alors les heures fastes du Café Godet et du Café turc, renouant avec les origines. Puis, après 1815, c’est au café Lemblin que se réunirent les demi-soldes, clientèle d’outragés prompts à engager des duels.

 

Entre-temps s’étaient répandus aux Champs-Élysées les « bistrots » fréquentés par les Cosaques qui y campaient.

 

A partir de la Restauration et durant tout le XIXe siècle les Grands Boulevards donnèrent le ton : le café Tortoni, célébré pour ses glaces, le Café de Paris, le Café Riche immortalisé dans Bel-Ami de Maupassant, le Café du Divan fréquenté par Théophile Gautier, Balzac, Nerval ou Berlioz, en furent les endroits les plus réputés. Puis on escalade la Butte Montmartre : aux guinguettes succédèrent le Café Guerbois, où des débats entre Auguste Renoir, Claude Monet ou Camille Pissaro dessinèrent les grands axes de l’impressionnisme, le café de La Nouvelle Athènes, qui accueillit aussi Cézanne, Van Gogh ou Toulouse-Lautrec et vit éclore le mouvement cubiste, et tant d’autres encore. Naissent alors « cabarets » et « chansonniers » : le Lapin Agile du Père Frédé, avec son enseigne peinte par l’humoriste André Gill (un lapin s’échappant d’une casserole), le Chat noir (1881-1896) d’Aristide Bruant avec son décor de style pseudo-historique réalisé par Caran d’Ache.

 

Après la Grande Guerre, une partie du monde bohême devait s’installer dans le quartier Montparnasse, devenu alors à la mode : à La Coupole, fondée en 1927, l’on pourra rencontrer Picasso, De Chirico, Foujita, Man Ray et nombre d’artistes russes. Quant à l’Entre-deux-Guerres, il voit l’apogée des cafés littéraires, avec le Flore, les Deux Magots et la Brasserie Lipp, « véritables institutions aussi célèbres que des institutions d’État » (Léon-Paul Fargue, Le Piéton de Paris, 1932) ; en 1933 est fondé le prix de Saint- Germain-des-Prés, dont le premier lauréat sera Raymond Queneau pour Le Chiendent.

 

Impossible ainsi de tenter une histoire des mentalités et des sensibilités sans solliciter le témoignage des cafés parisiens, espaces par excellence de sociabilité. Une sorte de spectacle permanent s’y tient d’une société que lient le plaisir de la rencontre et de la conversation ainsi que le désir, sous une forme ou l’autre, de paraître : consommateurs de tous types, à la fois spectateurs et figurants d’une extraordinaire foire aux vanités, un décor multiple et changeant.

 

Que de formes diverses et variées s’offrent à une approche sociologique : cafés de discussions philosophiques ou littéraires du Siècle des Lumières ; bistrots successeurs des tavernes d’antan ; cafés-brasseries des années 30 tels La Coupole ou Le Dôme alliant élégance et confort ; cabarets des Années folles tel le Boeuf sur le Toit; bars de luxe ou cafés populaires – très vaste kaléidoscope où se mêlent (ou se distinguent) toutes les couches sociales. N’oublions pas non plus que les cafés sont aussi des lieux d’expérimentation pour de jeunes architectes et des décorateurs : Café militaire de Claude-Nicolas Ledoux (1762), Café des Mille Colonnes, célèbre pour sa fameuse caissière.

 

Lieux de création par excellence – et de multiples façons –, les cafés de Paris ajoutent un chapitre de choix – et combien chatoyant – à l’éclat et à la gloire de notre capitale, témoignages des plus vivants de notre patrimoine culturel.

 

Bistrots d'Autrefois vous a proposé l'exposition Paris et ses cafés, dans le cadre de la 27e Foire Saint-Germain – 2004

 

Paris et ses cafés

Jean Leclant

Secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres

http://www.bistrots-dautrefois.com/news/paris-et-ses-cafes.html

 


Régions - Histoire (18)

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