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De Cannes à Menton, 28 musées racontent cet été la longue histoire entre la mer, la lumière et l'artiste


Archives de presse : Vence, 1943. Sur la place du village, deux jeunes filles discutent. L'une d'elles vient de trouver un emploi chez un certain M. Matisse. «Qui est-ce?» demande son amie. «Mais voyons, répond la gamine, radieuse, c'est le plus grand peintre des Alpes-Maritimes!»


Henri Matisse passa quarante ans de sa vie sur la Côte d'Azur. Comme lui, de nombreux peintres, sculpteurs, architectes, écrivains s'installèrent dans le Midi pour oublier les souffrances de la «der des der» et les tumultes de la vie parisienne. Cet été, entre Cannes et Menton, 13 villes et 28 musées retracent la prolifique production artistique qui, de 1918 à 1958, noya le siècle dans la modernité.


«La Côte d'Azur est le grand atelier de l'art moderne», disait l'historien d'art André Chastel. Il n'avait pas tort. Pendant un demi-siècle, le soleil qui brûle les chevalets et assèche les pinceaux pèse sur de nombreux artistes. Dans A l'épreuve de la lumière, l'exposition du musée Picasso à Antibes, on constate, à travers une soixantaine de toiles présentées, que la lumière azuréenne figure le mur porteur d'une composition qui garantit l'équilibre des formes. Chez Pablo Picasso, cette clarté inonde une Françoise Gillot transformée en belle graminée à la tige souple ou des baigneurs sur la plage de la Garoupe. Dans Nature morte aux grenades, Henri Matisse invente une lumière religieuse distillée par des persiennes closes à l'heure de la sieste. Paul Signac, lui, traite les remparts d'Antibes en petites touches néo-impressionnistes. Avec Pierre Bonnard, c'est la lumière qui construit le tableau. Son Autoportrait dans la glace, de 1938, montre un visage rouge, buriné par le soleil. Enfin, cette chaleur intense sera fatale à Nicolas de Staël, qui se suicide, le 16 mars 1955, à Antibes. Dans sa peinture, l'ombre n'existait plus. Les bleus imprégnaient le paysage jusqu'à la perfection.


Au musée Matisse de Nice, une centaine d'oeuvres témoignent de la présence d'un mythe méditerranéen. De l'Orient imaginaire à la mythologie antique, les peintres sont nombreux à dévider la relation entre la mer, l'artiste et son atelier. En 1920, à Juan-les-Pins, Picasso, avec ses Baigneuses regardant un avion, organise l'impossible rencontre d'une Méditerranée à l'antique et d'une Côte d'Azur moderne. André Masson partage avec le Catalan le même usage intensif d'Andromède, d'Orphée et du Minotaure. Pendant ce temps, Matisse ébauche un Enlèvement d'Europe, et Dufy, Picabia, de La Patellière, Roussel donnent dans le nu néoclassique.


Au musée d'Art moderne et d'Art contemporain de Nice, des centaines d'huiles sur toile et d'oeuvres sur papier montrent le passage des modernes aux avant-gardes. Du surgissement de l'objet à son détournement, avec Picabia, Duchamp, Man Ray, l'école de Nice. Au musée des Beaux-Arts, on admire un Raoul Dufy qui créa sur la Côte de nombreux projets de tissu de soie, de brocart et de coton. A Biot, le musée Fernand-Léger raconte l'Eloge de la fuite avec le parcours des peintres abstraits du groupe de Grasse, comme Arp, Magnelli, Vantongerloo, Mansouroff, Stahly, Taeuber, Delaunay. Ouf!


Sur les hauteurs de Vence, au château, on découvre les oeuvres d'un Dufy confronté à la lumière du Sud. Et un Matisse qui travaille sur la série d'intérieurs où tous les objets familiers - vases, verres, fauteuil, guéridon, fruits - sont traités dans des tons jaune et bleu. Il réalise également les sublimes vitraux de la chapelle du Rosaire, où éclate son amour du trait dépouillé. Mais Vence est aussi la patrie de Chagall, qui y abandonne sa palette sombre, de l'énergique Dubuffet, qui accumule les assemblages et les empreintes, de Francis Palanc, artiste autodidacte qui mélange avec talent l'écriture et la peinture.


Le parcours du combattant emprunte aussi des expositions de photographies. A Saint-Paul- de-Vence, la Maison de la tour propose des clichés provenant de l'auberge de la Colombe d'or et de la collection du poète André Verdet. De Churchill à Prévert, de Chaplin à Montand, ils sont venus, ils sont tous là. A Cagnes-sur-Mer, au musée Renoir, les photos de Willy Maywald immortalisent le domaine des Collettes. A Cannes, au musée de la Mer, Bernard Plossu saisit l'architecture du cap d'Antibes. Le musée Jean-Cocteau, à Menton, lui, s'attarde sur les instantanés du maître représentant la Riviera. A Nice, la galerie du Mamac nous offre la Côte d'Azur des stars, avec Gary Cooper, Frank Sinatra, Grace Kelly, ou la Promenade des Anglais, vue avec l'oeil de Lisette Model.


Vous en voulez encore? Allons-y. Les Arts décoratifs, à Vallauris, avec les beaux meubles escamotables d'Eileen Gray et de Le Corbusier; la modernité face au fascisme, vue par Gottfried Honneger, à Mouans-Sartoux; le kitsch des églises Arts déco niçoises, au palais Masséna. Bref, il y en a pour tous les goûts.


Aujourd'hui, que reste-t-il de la Côte d'Azur? Des immeubles de béton et des maisons de pêcheurs, des îles sous le vent et les collines de l'arrière-pays, une lumière franche et une mer qu'on voit danser. Comme l'écrivit un jour Scott Fitzgerald, en pleine rédaction de Gatsby le Magnifique, du côté de Saint-Raphaël: « [...] quelque chose ayant à voir avec l'art.»


Côte d'Azur: le bain de l'art dans l’Express

Par Stavridès Loïc, publié le 07/08/1997


>à voir


La Côte d'Azur et la modernité, 1918-1958: 13 villes (Cannes, Grasse, Mouans-Sartoux, Vallauris, Cagnes-sur-Mer, Biot, Antibes, Vence, Saint-Paul-de-Vence, Nice, Villefranche-sur-Mer, Tourette, Levens, Menton) et 28 musées. Jusqu'au 1er octobre. Une carte des musées de la Côte permet un accès libre et prioritaire aux musées des Alpes-Maritimes (en vente dans les musées et dans les offices du tourisme). Carte trois jours: 80 F. Carte sept jours: 150 F. 04-92-07-09-91.


>à lire


La Côte d'Azur et la modernité, 1918-1958. Catalogue collectif (RMN)


La Côte d'Azur, par Jacques-Henri Lartigue. Texte de Mary Blume, Flammarion.

Relié: 143 pages

Editeur : Flammarion (1 novembre 1998)

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