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Grand spécialiste de l'histoire du pain en France, à laquelle il a consacré plusieurs décennies de recherches, Steven L. Kaplan, dans la droite ligne de ses ouvrages précédents, livre avec Le pain maudit. Retour sur la France des années oubliées non seulement une contribution de taille (plus de 1 100 pages) à l'histoire de la IVe République, mais aussi, en réalité, à l'histoire sociale, économique et politique de la France au XXe siècle. Il n'est assurément pas facile de délimiter un livre qui touche, à travers l’« un des plus grands acteurs de l'histoire de France » (p. 11), au cœur du quotidien des Français. L'intoxication dont est victime une partie de la population de la commune gardoise de Pont-Saint-Esprit en août 1951 a causé plusieurs décès, et largement choqué une population effrayée par les troubles mentaux des consommateurs du pain incriminé. L'articulation entre le fait divers et l'histoire de la filière blé-farine-pain entraîne le lecteur dans une enquête dynamique et un exercice ambitieux d'histoire totale, dont quelques axes forts peuvent être repérés.


Un fait divers entre expertises et rumeurs

En choisissant de faire d'un fait divers le sujet de l'étude – et non un simple prétexte –, l'auteur apporte une contribution importante à la réflexion sur la place de l'événement. En l'occurrence, la maladie qui touche des dizaines d'habitants de la cité de Pont-Saint-Esprit ayant consommé une fournée empoisonnée, et provoquée plusieurs décès, crée une émotion à la mesure du mystère qui l'entoure. Il faut toute l'habileté de l'auteur pour nouer et dénouer les fils de l'enquête, dont les ressorts sont aussi bien locaux que régionaux, nationaux et internationaux, à l'image de ce journaliste américain passionné par le drame. L'érudition de la somme que constitue ce livre est à la mesure d'un événement dont l'auteur démontre le caractère exceptionnel : la défaillance de l'État dans sa gestion du système d'approvisionnement n'est que l'une des facettes de l'affaire qui touche à un marqueur social. Dans un contexte de lente restauration de la confiance dans l'approvisionnement, après la pénurie du temps de guerre prolongée durant de longues années, soudain « désacralisé, dénaturé, dévoyé, le pain sème l'abattement plutôt que l'espoir, l'insécurité extrême plutôt que l'apaisement » (p. 369). Les différentes explications possibles de l'empoisonnement sont tour à tour examinées avec minutie, et l'auteur ne se prive pas, armé d'une telle connaissance des pièces du dossier, de souligner l'importance de la question du blanchiment du pain, dont les effets sur la santé publique ne sont guère évoqués durant l'enquête, la « raison d'État » (p. 1062) ayant étouffé l'affaire par crainte d'une « psychose du pain » attentatoire à la figure rémanente du pouvoir nourricier.


 

Ainsi, tout aussi novateurs sont les développements que l'auteur consacre à la figure – ici multiple – de l'expert. Non seulement les experts mobilisés pour comprendre le drame de Pont-Saint-Esprit opèrent un revirement spectaculaire, en récusant l'hypothèse d'une résurgence de l'ergotisme initialement privilégiée, mais l'expertise excède les frontières nationales : des experts suisses ou  suédois s'engagent aussi dans la résolution du mystère (chapitres 11 et 12). Le chapitre suivant, intitulé « L'expert(ise) en procès », livre une réflexion décapante sur les implications politiques et scientifiques du processus d'expertise. Surtout, l'auteur montre qu'il serait illusoire de distinguer les discours mouvants de l'expertise et de la rumeur, souvent entrecroisés. Plusieurs experts sont successivement et parfois concurremment sollicités par des pouvoirs publics placés sous la pression de l'opinion publique qui évolue au fil des révélations de la presse et de la propagation des rumeurs. Au cœur de ces discours, la mémoire et l'histoire des manifestations médiévales et modernes de l'ergotisme jouent un rôle important. Des parallèles historiques tirés des précédents travaux de l'historien procurent d'ailleurs au foisonnement de l'événement une pertinence supplémentaire.


La filière blé-farine-pain


L'articulation à l'histoire de la filière blé-farine-pain, Steven Kaplan la débusque en s'interrogeant sur les origines d'un tel empoisonnement : s'agit-il d'un « épiphénomène conjoncturel, œuvre de minotiers peu scrupuleux et évidemment non représentatifs », ou d'un « problème politique structurel [...], marqueur historique d'un système en panne, d'un modèle républicain de ravitaillement mis à mal » (p. 287) ? Enclin à la seconde interprétation, mais attentif à toutes les stratégies des acteurs impliqués, l'historien dévoile l'importance, dans l'histoire sociale et économique contemporaine, d'une filière souvent laissée dans l'ombre. En restituant les continuités de longue durée, qui font résonner en plein XXe siècle de troublants échos des débats du XVIIIe siècle, il s'agit d'esquisser « une histoire du pain », comme l'auteur l'annonce d'emblée (p. 11). L'étude de la dynamique complexe d'une filière définie comme un ensemble articulé d'activités économiques intégrées à la suite d'articulations en termes de marchés, de technologies et de capitaux, ne saurait être cantonnée à l'identification de relations achat-vente ou de dépendance technologique. C'est sur ce point que Steven Kaplan démontre la persistance de la présence de l'État, simultanément acteur et observateur de la filière, et en tout cas « jamais simple médiateur » (p. 45) entre consommateurs et producteurs. L'auteur du Complot de famine, histoire d'une rumeur au XVIIIe siècle (1982) ou de Le Pain, le Peuple et le Roi : la bataille du libéralisme sous Louis XV (1986), entre autres, est particulièrement fondé à rappeler que « le libéralisme français naît justement de la lutte contre le système de contrôles et de prohibitions qui corsètent le commerce des grains » (p. 47). La sortie de la crise du blé au milieu des années 1930 passe par la mise en place d'un système de contingentement des moulins qui limite la production de farine en fonction des capacités d'écrasement de chacun. La mise en valeur du rôle de l'Office national interprofessionnel des céréales (ONIC), jamais réellement étudié, rappelle l'importance de ce type d'organisme intermédiaire, aux compétences administratives et techniques, en charge de la régulation de la filière. L'importance de l'ONIC croît sous le régime de Vichy, et cristallise des mécontentements pour le moins ambigus – car non exempts de soulagement face à la disparition de la désorganisation du marché dans les années 1930 – au moment de l'affaire de Pont-Saint-Esprit. Le nombre des organisations professionnelles évoquées indique assez la vivacité du corporatisme meunier après la Deuxième Guerre mondiale : le cas de l'Association nationale de la meunerie française, née à la fin du XIXe siècle, et toujours aux avant-postes des débats sur la filière, est éloquent (chapitre 17). Entre soif de régulation et prétention à l'indépendance, entre « anarchie libérale » et « dirigisme asservissant », pour reprendre le titre du troisième chapitre, meuniers et boulangers renouent avec une problématique de longue durée que les historiens revisitent avec profit depuis une quinzaine d'années.


 

L'ouvrage s'inscrit ainsi au cœur du renouveau de l'historiographie de la société civile  [1] , et se révèle d'une grande richesse pour l'histoire des métiers de la filière blé-farine-pain comme pour celle de l'État : ainsi des boulangers, représentants d'une « puissante et fascinante institution sociale », car ancrée dans la vie quotidienne « comme l'Église et l'usine autrefois » (p. 973). Le drame spiripontain mobilise des organisations professionnelles meunières et boulangères qui, par leurs interventions auprès des pouvoirs publics, leur souci de respectabilité aux yeux de l'opinion publique, leur soutien variable à leurs ressortissants incriminés au cours de l'enquête judiciaire, aident à comprendre l'organisation institutionnelle de la filière. Le thème de la qualité constitue un guide précieux dans cette enquête.


 

Histoire de l'alimentation et de la consommation, Le pain maudit forme une leçon d'histoire totale, par l'acuité des enjeux identifiés, dont il faut espérer que l'ampleur ne découragera pas le lecteur ; grâce à toutes les informations qu'il procure, l'ouvrage constitue un appel à de nouvelles recherches sur la filière blé-farine-pain. Pour s'en tenir au cas de la meunerie, alors que le moulin et le meunier aux époques médiévale et moderne ont fait l'objet d'études, à l'image du maître ouvrage de Claude Rivals  [2] , « malgré son énorme poids socio-économique, il n'existe aucune histoire de la meunerie » (p. 14). Pourtant, comme le remarquait déjà Elie Reclus dans Le Pain, publié en 1909, « l'industrie moderne semble être sortie du moulin, dont le nom anglais est un terme générique désignant les diverses usines et manufactures. Évidemment, les minotiers ont été les premiers mécaniciens, les premiers ingénieurs. »


 

Notes :


 

[1] Conforme en cela aux observations de Claire Lemercier, « La France contemporaine : une impossible société civile ? », Revue d'histoire moderne et contemporaine, 2005/3, p. 166-179.

[2] Réédité sous le titre Le moulin et le meunier. Mille ans de meunerie en France et en Europe, Roques-sur-Garonne, Empreinte Editions, 2000, 2 volumes.


 

Steven L. Kaplan, Le pain maudit. Retour sur la France des années oubliées, 1945-1958,

Paris, Fayard, 2008.

Ouvrages | 03.12.2008 | Stéphane Lembré

www.histoire-politique.fr/index2.php?numero=0..

 

Quand le pain empoisonne

www.laviedesidees.fr/Quand-le-pain-empoisonne..

 

 

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