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Ce texte est une version remaniée d’une communication proposée au colloque. Publié dans les actes du colloques mais n’ayant pas reçu l’approbation pour être publié dans un ouvrage, nous décidons de le mettre en ligne pour ceux qui s’interrogent sur la santé des femmes au travail, notamment lorsqu’elles occupent des métiers identifiées comme masculins...

 

Introduction


 

L’histoire de la participation des femmes aux conflits militaires tout au long du siècle dernier, s’est manifestée sous bien des apparences, en témoignent leur engagement pacifiste, leur engagement dans les réseaux de résistance ou leur entrée massive dans l’industrie de l’armement , sans oublier parmi ces femmes "guerrières", les femmes bandits, donc armées, et leurs hordes, qui furent nombreuses dans l’histoire... La tradition française institue pourtant le phénomène militaire comme un privilège d’hommes. Ce privilège a classiquement été déjoué (et conforté) par des figures historiques, que ce soit Jeanne d’Arc, doublement légitime dans sa réponse à l’appel divin avant d’être adoubée par le Roi, chef des armées, ou que ce soit les Amazones du Dahomey, soldats féminins du roi, portant l’uniforme d’archeuses, d’artilleuses, de chasseresses robustes avec leurs bataillons strictement non mixtes...Une cérémonie scelle d’ailleurs ces dernières lors de l’entrée dans l’armée, désormais "prêtes à tous les sacrifices". Elles assurent la garde du roi, elles attaquent en tête. Elles vivent en casernes, sont surtout des célibataires et chastes. Leur vie quotidienne est rythmée de tâches définies par leur statut et offre peu de loisirs. Leurs chants de guerre sont nombreux. Elles se virilisent par leur voix rauque, leur démarche et leur musculature et prétendent à la supériorité sur les hommes au combat, en inversant les valeurs sexuelles dans leurs invocations. Bref, devenir une amazone nécessite une profonde reconversion physique et mentale .


 

Ces épisodes nous paraissent fortement instructifs pour notre réflexion. Car les femmes militaires récemment engagées dans l’armée de Terre française ne reculent pas nécessairement devant la simple invocation de la guerre bien qu’elle présentent avant tout leur métier comme un acte de défense et une mission humanitaire où il n’est point besoin d’être attirée par les conflits armés ou de songer à ce que tuer veut dire. La guerre serait de moins en moins une affaire de force physique et leur permettrait de justifier que le rôle du guerrier ne soit plus uniquement une affaire d’homme. Ces nouvelles représentations prouvent que le choix du métier militaire et particulièrement des positions offensives (unités de combat) participent de ruptures sociales nombreuses : rupture avec le mouvement d’émancipation féminine anti-militariste , rupture avec les emplois à la symbolique masculine dominante, rupture avec la reproduction du travail domestique dans le travail, rupture avec les temps sociaux travail / hors travail : durée des missions, travail à temps partiel subi, répartition des rôles familiaux...


 

N’est-ce pas cette dynamique identitaire que nous avons rencontrée chez les femmes de l’Armée de Terre, lorsqu’elles cherchaient à confirmer à la fois le souci de la mixité sous l’angle de l’égalité de traitement à parité avec les hommes et une différence féminine dans l’appropriation du métier ? Comment les femmes construisent-elles leurs places dans la nouvelle structure d’emploi militaire tout en étant sous le regard des hommes ? Comment cet engagement représente-t-il une menace sur le métier ou sur les vocations alors que l’on évoque sans cesse une rénovation des dispositifs et des règles ? Quels coûts, notamment en termes de santé au travail, pour une telle « mobilisation » sociale et subjective et une telle remise en cause idéologique ? Notre article voudrait apporter un éclairage modeste sur ces évolutions des rapports sociaux de sexe dans cet univers de la plus forte codification masculine.


 

Les différentes oppositions qui émergent des nombreuses justifications recueillies dans les itinéraires ne plaident pas, à première vue, pour une séparation tranchée entre le monde des hommes et le monde des femmes. Force de travail et force de combat paraissent se confondre dans la volonté d’une maîtrise de soi (et donc des autres) dans le métier militaire ; n’est-ce pas pour mieux rappeler que la femme doit obligatoirement s’adapter à ce jeu de société dont le modèle masculin a depuis longtemps fourni les règles ? Cependant, les processus de différenciation individuelle observés sembleraient indiquer des résistances au schéma masculin ou du moins une lutte permanente pour les représentations de son travail.


 

Nous pensons que la mise en relation d’un univers aux marques très ritualisées et sacralisantes (notamment autour de la virilisation, de la souffrance) avec des critères d’emploi plus récents à parité avec le marché du travail (rhétorique de la compétence, du parcours plutôt que de la carrière, de la cohésion, de la loyauté...) nous apporte des éléments d’interprétation sur la mixité dans les modes de socialisation, notamment à travers ce que l’institution confère d’identité professionnelle aux femmes soldats.


 

Aux portes de l’emploi : les ressorts de la conviction


 

Au terme de la loi de programmation 1996-2001, on assiste à une accélération du recrutement des femmes dans l’armée de Terre (10% des effectifs en 2004), qu’un peu moins de la moitié sont "sous contrat" (47%) et par conséquent, qu’une courte majorité ont un statut "de carrière" (53%). Malgré leurs plus forts diplômes, elles sont en moindre proportion dans les échelons élevés, restent moins longtemps sous l’uniforme, choisissent des contrats courts et quittent les armées plus fréquemment que les hommes après 15 ans de service pour s’occuper de leurs enfants ou pour se stabiliser plus durablement en approchant la quarantaine.


 

En 1999, 58% des EVAT (Engagées Volontaires de l’armée de Terre) entrait dans l’armée alors qu’elles n’avaient pas d’emploi. Ce chiffre peut paraître logique compte tenu de l’âge moyen des candidate (19 ans ½). Parmi les jeunes militaires du rang (soldat 2ème et 1ère classe) recrutées au cours des dernières sessions, plus de 80% avaient été « VMF », c’est-à-dire, ayant acquis une expérience en Service Militaire Volontaire. Enfin, alors que le secteur administratif rassemblait il y a encore peu près de 80% des populations féminines, cette répartition est légèrement en baisse pour les femmes âgées de moins de 35 ans, puisque près de 1/5ème des jeunes femmes de l’armée de Terre exercent maintenant dans les unités opérationnelles.

 

 

Devenir militaire pour une femme de milieu social supérieur et dotée d’un diplôme de troisième cycle n’est pas comparable avec l’opportunité pour une femme de milieu modeste, sans le bac qui trouve dans l’aventure, le sport, les valeurs d’ordre et de discipline, une chance pour ne "pas perdre du temps" à la recherche d’un emploi précaire forcément en dessous de ses espérances. En fait, les dimensions morales, psychologiques, ou économiques font état de combinaisons extrêmement variées. Nous avons pu entendre les litanies indéfiniment racontées des jeunes filles qui s’étaient toujours rêvée soldat, comme si, depuis l’époque des "pionnières" jusqu’aux engagées professionnelles, la récente réforme du métier militaire transcendait la vocation. Et nombre de témoignages cherchaient à présenter cette élaboration de la vocation comme une "révélation". Ce qui ressort d’une orientation professionnelle se donnerait à voir plutôt comme un cheminement « original », un défi personnel, une soif d’indépendance, une conquête de soi quitte à vivre cette affirmation dans les zones limites du « féminin » (un challenge physique et psychologique dur avec le milieu masculin) .


 

D’autres études ont constaté de nombreuses raisons à l’engagement féminin dans le métier militaire : besoins de solidité, de sécurité, d’aventure, d’originalité, d’iconoclastie. Néanmoins, l’opacité, l’obscurité, l’indécision demeurent... Les motivations de certaines jeunes femmes semblent plus enchevêtrées, alternant les plans psychologique, moral et social. Des situations d’échec qui trouvent des réponses rapides par l’intermédiaire de recrutements à la hâte. Ainsi, l’état de "désaffiliation" de certaines d’entre elles (à tous les étages de la hiérarchie sociale), semble suggérer le besoin d’un lien et d’un lieu plus structurant que la sphère familiale originelle. Par ailleurs, c’est également un malaise avec les valeurs dites "civiles" (irrespect, délinquance, égoïsme...) qui justifierait la volonté très affichée de [re]conquérir rapidement une toute-puissance personnelle, un espace de solidarité, ou un nouvel imaginaire politique avec les missions humanitaires.


 

Ces jeunes femmes qui cherchent une solution immédiate aux incertitudes de la sortie du système scolaire, de l’inactivité et des emplois précaires, confirment leur volonté de mieux mettre à distance les temporalités de l’existence. Il s’agit d’appréhender l’emploi militaire comme un moyen de mieux affronter le cumul des rôles féminins auxquels la société les assigne dès lors que les femmes veulent travailler et s’émanciper : scolarité, carrière, maternité, éducation... Et prendre l’initiative de mieux planifier son existence représenterait la croyance dans une prise d’autonomie avec la conviction de se réaliser comme sujet, sans pour autant estimer réellement ses véritables chances d’ascension. La « féminisation » de l’emploi militaire offrirait ainsi la possibilité de se persuader d’une conception « organisée » du devenir, de maintenir un engagement et un imaginaire social entre projet professionnel et projet personnel :


 

 travailler : "j’ai des responsabilités, c’est ma place dans la société, je travaille !" (Adjudant,)

 assumer des missions humanitaires :"Aller reconstruire une école en Afrique" (Sous Officier),

 faire œuvre d’éducation : "vouloir travailler avec des jeunes recrues" (Elève Officier),

 reporter la première maternité à la fin du premier contrat : "un enfant, oui, mais pas maintenant, vers 28/30 ans..." (Soldat 2ème classe). Ce que confirme un officier orienteur femme : "Je trouve que les filles sont plus renseignées que les garçons en arrivant ici... Elles viennent avec un papier, un crayon, alors que je n’ai jamais vu les garçons prendre des notes... Elles sont peut-être plus culottées aussi... et puis les filles ne craquent pas dans mon bureau... et quand elles ont le choix pour l’entretien de motivation, elles préfèrent passer avec moi comme je suis la seule femme officier orienteur..." Officier orienteur.

 

 

Les évaluateurs femmes sont encore très minoritaires. D’ailleurs, les recruteurs femmes, mais certains hommes également, paraissent froissés du décalage qu’ils constatent chaque jour entre ces "effets vitrine" provoqués par le marketing et les réalités au quotidien de l’évaluation et l’intégration de la diversité des femmes dans l’organisation. Dans l’offensive communicationnelle, les spots publicitaires, les revues, (le calendrier annuel présentant des visages féminins rassurants, agréables...) activent particulièrement cette image nouvelle d’une femme à l’aise sur les terrains d’exercice et qui rappelle que l’armée a priori ne sépare pas le genre ; on recrute avant tout des "frères" d’arme. Les recruteurs attestent d’ailleurs que ces jeunes filles, si elles sont finalement peu informées des emplois de combat (travailler dans un char), signent avec ardeur leur contrat (y compris le contrat d’une année renouvelable) mais sans évoquer l’environnement avec les hommes, les rapports entre hommes et femmes, les conditions de vie et d’hygiène.


 

Au-delà de la prédestination, les formes subtiles d’engagement féminin pour choisir sa filière professionnelle se manifestent mais sous la forme d’astuce (ou de ruse ), à savoir une forme têtue d’expression faite de patience et de persévérance face à l’échec, pour aboutir là où elles désiraient vraiment aller. Dans cet univers professionnel fait par les hommes, leur intégration aux rouages du travail militaire se mesure alors à la façon dont elles collaborent à ce mouvement, les ressources de leur vie personnelle et familiale. Et là, nous constatons une disponibilité sans bornes, alors que pour certaines tout peut se détraquer dans la vie sociale lorsque les événements bousculent le modèle trop idéal de la " femme militaire" : le divorce, la maladie des enfants, les horaires de crèche, l’accident dans le travail domestique...


 

La force de l’astuce tient au fait de se garder une porte de sortie simultanément à une inscription à l’université par exemple, ou encore de se prémunir de l’échec par une première qualification professionnelle ou enfin pour jouer avec les recruteurs afin d’obtenir l’emploi convoité. Pour une telle, la question de l’emploi se présentait dans le cours même de ses études, par un aboutissement prometteur dans l’hôtellerie grâce aux réseaux familiaux. Dès lors, la création d’emplois sur des contrats courts (cinq ans) par l’armée de Terre, a constitué une aubaine pour les jeunes femmes moins diplômées en combinant les avantages d’une première expérience professionnelle et le maintien de leurs relations familiales et personnelles dans leur région d’origine. Toutefois, cette confrontation ne se réalise pas toujours avec les mêmes points de vue selon la position occupée dans la hiérarchie professionnelle .

 

 

Au fond, les femmes chercheraient à lier leur quête d’ascension sociale avec la possibilité de neutraliser la discrimination, ce qui revient pour le coup à un défi majeur aux conventions militaires et aux modalités d’implication dans le travail quotidien. Pour cette raison, la décision d’engagement apparaît plus lucide et donc davantage élaborée que les hommes : "on changera peut-être des choses avec les personnels qui n’ont pas l’habitude de travailler avec des femmes..." (Sergent, secrétaire en Régiment d’Infanterie).


 

Les épreuves de l’incorporation : entre hantise de l’échec et reconnaissance


 

La construction identitaire de la postulante débute par le tronc commun du métier de soldat avant d’être en prise sur une spécialité professionnelle. Ces semaines de "classes" pendant lesquelles elles effectuent leurs premiers pas, signifient que dans un temps très court il faut abandonner l’ancien habit, procéder à une coupure nette avec les enracinements culturels antécédents (famille, région, amis..). Le temps court des classes est celui de la conversion, littéralement, un "changement de cap". Il représente en quelques sortes, l’acquisition d’une " première couche ", l’intériorisation des premiers éléments de l’identité militaire et ses dispositions morale (vertus), idéologique (valeurs), sociale (statuts) purement professionnelle (technicité, savoirs). Le temps long de l’apprentissage issu de la tradition compagnonnique n’a plus court. Plus les durées contractuelles se raccourcissent, plus le temps long disparaît comme facteur d’insertion, et l’identité se construit dans un temps plus condensé, plus spécialisé.

 

 

L’intériorisation des normes de comportements et de conformité avec les vertus fondamentales du militaire constitue l’identité de "l’excellence du soldat" (obéissance, dévouement, franchise, modestie, virilité, témérité, solidarité...). Ce travail d’incorporation des dispositions élémentaires concentré dans une première phase très dense, intensifie la socialisation d’une certaine manière, et aboutit à une épreuve très éprouvante pour la plupart des femmes. Un sergent instructeur nous entretenant de cet effet d’accélération chez certaines femmes au point qu’il parlait de véritable "métamorphose" pour une engagée. Proportionnellement, le taux d’attrition (départ avant la fin de la formation initiale) est plus fort pour elles que pour les hommes (jusqu’à 30% au lieu de 15% en moyenne). Le suivi RH, et plus précisément le bureau des reconversions anticipe presque 2 ans avant la fin de contrat la sortie des jeunes militaires ne désirant pas reconduire leur contrat : "...Il ne faut pas mettre les filles dans un cocon. Donc, il ne faut pas favoriser plus les filles, elles doivent avancer à la même vitesse dans les carrières... Mais on sait que pour les EVAT, sur 30 jeunes EVAT, on sait que :


 

 25 resteront après 6 mois

 puis 20 effectueront leur 5 ans

 puis 13 iront de 5 à 11 ans

 seulement 5 devraient aller jusqu’à 15 ans

 et enfin, seulement 2 iront jusqu’à 22 ans". (Resp.Bur.de Recrutement)


 

Sur le plan des itinéraires, le recrutement des jeunes femmes et leur affectation sur des emplois "arrières" bouleverse les données du marché interne antécédent et serait à la source d’une "lutte des places" qui risque d’être préoccupante à l’avenir en fonction de la démographie et la pyramide des corps, notamment pour la gestion des fins de carrière :


 

"Le métier est très éprouvant, donc au bout d’un certain nombre d’années, le combat etc., les gars veulent "poser la musette", c’est compréhensible... Mais le problème est que les emplois de secrétaire, chauffeur, cuisinier sont maintenant occupés par les femmes, donc elles occupent en premier emploi les places des hommes qui traditionnellement se réservaient ces places en deuxième emploi..." Off.Sup. Régiment


 

Le point de vue de sa position


 

Entrer et faire sa place dans l’armée est une épreuve pour tous, s’y intégrer représente un autre « travail » qui oblige les femmes à se distinguer. Une fois intégrée, il s’agit de bousculer les sociabilités masculines pour faire cohabiter les genres. De ce point de vue, elles se souviennent de cette période de leur engagement comme celle d’un moment où elles ont joué à plusieurs reprises leur va-tout. Toutefois, lors de ce bricolage identitaire , les discours égalitaristes ou de subversion, voire de résignation, ne traversent pas de manière équivalente les différentes strates sociales et professionnelles de la hiérarchie militaire.


 

A bien des égards, l’instabilité des OSC [Officiers Sous Contrat] semble moins proche des élèves officiers de carrière que des féminines EVAT [Engagée volontaire de l’Armée de Terre]. Ces jeunes femmes, diplômées du supérieur (bac+4 et au-delà), sur des contrats de deux à cinq ans, sont admises dans un premier "vrai" emploi à hauteur de leurs espérances sociales (gestion RH, Informatique, Logistique). Le milieu militaire représente une aventure et une première chance, un tremplin professionnel exceptionnel pour un projet professionnel, compte tenu la valeur du diplôme sur un nouveau marché interne du travail en train de se constituer : "...ils recherchent des informaticiens et à l’armée, ils nous prennent débutantes..." [OSC- BTS informatique].


 

Quelques fois, l’emploi déniché est une garantie de s’installer dans sa région d’origine, là où se sont tissés les liens familiaux et conjugaux. De plus, la prise de risque leur apparaît limitée à cause du dispositif de reconversion vers le civil dont elles bénéficieront en fin de contrat. Même avec une formation militaire insuffisante ["deux mois de formation militaire c’est pas assez..."], ce passage obligatoire fonctionne avec une contrepartie équitable de l’échange puisque l’OSC, sous statut précaire, peut construire son rapport à l’emploi dans une relation d’innovation ["tout est à faire... On n’a pas la même vision du travail qu’eux..."].


 

Le vécu de l’emploi manifeste ainsi une séparation entre deux identités : la première rassemble un "nous", utilisé pour rappeler le "Nous, les diplômées", "Nous, les contractuels en sursis". La deuxième désigne un "eux", sous-entendu, le "Eux, les personnels de carrière", "Eux, les hommes qui nous évaluent". Ce sont les officiers supérieurs hommes qui, d’après les recommandations gestionnaires, fixent les évolutions probables des femmes d’après les besoins stratégiques.

 

 

Si les femmes plus anciennes dénigrent le manque d’endurance, de droiture des récentes engagées, elles sont aussi compréhensives vis-à-vis des souffrances ou de la dureté de l’inculcation, notamment les obligations physiques dans les rites d’intégration aqu’elles ont-elles-mêmes subies. Il s’agit d’être "à la hauteur" et surtout d’avoir "fait le saut" pour avoir le droit de porter le béret rouge :"... à l’arrivée au régiment, il m’a fait un peu peur avec ça, l’entraînement physique, alors que j’avais deux énormes tendinites...je pense qu’on peut s’intégrer autrement pour avoir un béret rouge...", et se montrent alors en proie au doute, luttent contre l’auto dépréciation en soulignant précisément que revendiquer sa place n’est pas inéluctablement se masculiniser.


 

La place dans le groupe n’est donc jamais acquise, y compris entre femmes "en poste" et "femmes prétendantes". La performance physique abusive, le conformisme excessif aux procédures et l’hypersollicitation dans les activités (surcharge) évacue la rivalité avec les hommes et n’occupent les élèves sous-officiers femmes que par la lutte pour les meilleures places afin de ne pas connaître la hantise de l’échec par rapport à la position professionnelle et sociale convoitée.


 

Bien que la position hiérarchique de sous-officier peut être appréciée par les femmes ("Sergent, c’est le meilleur grade de l’armée française"), parce qu’elle permet l’encadrement des soldats tout en évitant une lutte plus âpre avec les positions plus élevées ("capitaine", "commandant"...), elle rappelle que le combat individuel résulte d’un déni de la part des supérieurs : "c’est à chacun de se faire accepter, de réussir son intégration...". D’où une permanente négociation sur la reconnaissance avec les hommes pairs et supérieurs : "Quand on devient sous-officier, les cadres commencent à peine à nous regarder, à nous reconnaître...".

 

 

En ce qui concerne les jeunes Elèves Officier d’Active, déjà diplômées de l’enseignement supérieur, le travail de légitimation dans un espace professionnel masculin dans une école prestigieuse telle que Saint Cyr doit parachever la tradition familiale. Leur présence à ce niveau relèverait d’une détermination calculée en se cantonnant à une conquête pratique avec l’obtention de postes à responsabilité, de commandement, la connaissance des hommes, l’intelligence des situations, en tout cas sans mettre en avant la violence de l’activité guerrière ("une femme donne la vie, pas la mort"). Toutefois, ces jeunes femmes diplômées issues de milieux favorisées, acteurs du changement, s’affrontent dans les relations quotidiennes aux conceptions traditionnelles des hommes issus des "vieilles familles traditionnelles" moins prêts à accepter les représentations nouvelles de la femme dans l’armée. Leurs discours portent également le flambeau de la féminisation dans la souffrance : "...être critique, "tenir" face aux émotions, la fatigue, le manque de sommeil, ...conserver un comportement cohérent, ne pas partir à la dérive...". "On est évalué au quotidien, sur notre attitude... c’est une tension permanente... des critères qui vont plus loin que les compétences objectives...en toute circonstances... C’est vraiment un autre monde et quand on n’y fait pas attention, on peut très vite s’enfermer avec eux, se laisser dominer... ".


 

Le corps féminin sous le regard des hommes


 

La perception de la place des femmes par les instructeurs est intéressante à plus d’un titre. Elle apparaît somme toute, ambivalente. D’une part, Ils reconnaissent volontiers que l’arrivée des femmes dans les unités opérationnelles peut provoquer "un changement de valeurs" et en cela, s’affichent comme ouvert à la "cohabitation" et d’autre part, ils invoquent de préférence l’inappropriation physique au combat, puis rappellent qu’au fond, la féminisation peut s’assimiler à une hybridation réussie, particulièrement lorsque les femmes se cantonnent dans les métiers administratif ou sanitaire.


 

"Pour celles qui restent, elles doivent s’accrocher". Cette formule lapidaire résume en quelque sorte cette philosophie du combat, dominante dans l’institution. Au fond, dans un monde professionnel qui s’est construit sur la virilité masculine, sur la base d’une hiérarchie de la force où les hommes ont imposé leurs règles, l’entrée des femmes bouscule cette hiérarchie, il paraît logique que cette virilité constitue une défense collective efficace. La violence est fondatrice de l’institution. L’engagement et la place de la femme sont alors assimilés au parcours du combattant comme si les femmes étaient à égalité avec les hommes. De ce point de vue, certains cadres assimilent la féminisation comme s’ils perdaient quelque chose, comme si les femmes déstabilisaient leur relation d’autorité, avec le sentiment qu’une présence plus importante de filles dans l’armée allait accompagner cet effritement général qu’ils constatent par ailleurs dans l’ensemble de la société.


 

Cadres de proximité et cadres de décision ne semblent pas toujours en phase. Quant les chefs de corps pensent que les femmes sont la "minorité active nécessaire et suffisante à 10% maximum » (chef de corps), les instructeurs de leur côté sont soumis dans cette configuration à une double tension qui les rapproche du consentement paradoxal : celle de former aux valeurs d’intégration sur la base d’une égalité "professionnelle" tout en sachant que la condescendance ou la faiblesse de cadres masculins peut contredire cette exigence. De plus, les instructeurs doivent parfaire la formation initiale des jeunes femmes avec la sanction que ces mêmes cadres de décision peuvent leur reprocher d’avoir échoué dans leur mission de fidéliser au mieux les jeunes femmes sur des valeurs d’égalité, de transparence, de cohésion. Bref, les instructeurs découvrent la gestion sociale des populations en difficulté, ou les caractères de soumission des femmes comme si l’engagement des appelés en leur temps ne présentait pas les mêmes physionomies.


 

Le temps de l’apprentissage initial est celui de la connaissance de soi, de ses propres motivations, de la croyance en la toute puissance de l’institution pour réaliser son pari. Quant seulement 25% sont "positives et constructives" ("elles valent les hommes"), elles peuvent alors accomplir cette transformation de soi au travail sous le regard de l’homme. Les instructeurs témoignent aussi des souffrances et des plaisirs vécus de ces jeunes femmes. Ils semblent instaurer avec elles, même à travers des clivages rigoureux, une relation psychoaffective forte. En cas d’échec, certains instructeurs en sont tombés malades.


 

Le coût du corps virilisé


 

Si des événements violents (humiliation, vexation, injustice, agression...) peuvent être surmontés dans la vie courante, en revanche, dans le cadre du travail, l’activité psychique se régule autrement. Face aux agressions, au harcèlement toujours possibles, l’appareil psychique travaille toujours au niveau émotionnel à maintenir l’équilibre, tente de fixer la tension le plus bas possible. Les premiers rudiments de la formation militaire s’attachent à renforcer cette maîtrise, à repousser le danger, l’angoisse, la peur de l’autre, l’extrême fatigue ou la détresse.


 

Trop d’excitations, cependant, peuvent balayer sur son passage la structure psychique la plus solide . En jouant sur cette crête, les relations entre femmes en instruction et hommes instructeurs mettent en jeu leur potentiel personnel et leur économie psychosomatique. Et c’est quelques fois le "trop plein" qui fait le "traumatisme", les pathologies d’usure, telle que la dépression nerveuse ou les accidents (TMS, grippes, fractures etc.) . La violence chez les femmes n’est pas "naturelle". C’est ce que veut nous faire comprendre cet instructeur dans ce témoignage qui nous a révélé à la fois, son "exploit" quotidien que de les mettre en condition de violence.


 

L’admiration du groupe se fonde particulièrement sur l’idée du "courage" face à la dureté des épreuves d’intégration. Les formateurs perçoivent dans les comportements d’adaptation ce préjugé favorable aux hommes qui oblige ceux-ci à ne pas faillir à leur réputation en ne montrant pas (la peur de passer aux yeux des autres pour un "faible"). Tandis que les filles, n’ayant pas à entretenir le mythe ou la culture dominante de l’invincibilité, manifestent autrement leur maîtrise ; elles réagissent plus authentiquement, d’abord en "craquant" aux yeux des autres pour mieux se rétablir et plus rapidement. Si le modèle masculin s’est donc construit dans une relation anti- "femmelette", les attitudes féminines trouvent leurs places dans un modèle où la peur de la "femmelette" n’existe pas.


 

Au plan individuel, les rapports de séduction sont sollicités pour préserver un "moi" qui pourrait être en danger ("être agréable à regarder", "être comme eux", "ne pas être hystérique"...) et conforter une mobilisation subjective. En revanche, la confusion entre force, prouesse et exercice de l’autorité joue en défaveur des élèves femmes si "elles essaient de crier un ’Garde à vous !’ hurlé dans les oreilles comme les garçons". Les femmes sont obligées de trouver des expressions du commandement en dehors des attributs physiques, compte tenu de leurs tailles et de leur voix. Elles expérimentent fréquemment de nouvelles modalités d’action, d’inscription psychologique dans le rapport à l’autorité (ironie, humour, chants de résistance).


 

Il s’agit-il là également, d’un processus de réappropriation de la subjectivité sans quoi la douleur individuelle de travailler serait trop forte, le refoulement insupportable, car nombre de jeunes filles "craquent psychologiquement" sous les voix et dans les bras de leurs formateurs. Le regard des autres dans la sphère privée (famille, amis, civils, voisinage...) leur renvoie aussi un jugement d’étrangeté. C’est alors grâce au fait de personnaliser leur présentation qu’elles s’initient aux arbitrages sociaux (défaire les préjugés, affirmer des variantes dans la tenue, obliger au respect...), comme des expressions nouvelles de leur féminité (coiffure, maquillage, vêtements, postures corporelles). La maternité prend aussi le statut d’une revendication échappant à la rationalisation professionnelle et contre le statut de soldat sans distinction de genre ("la maternité, c’était considéré comme un blanc dans une carrière"). Autrement dit, les femmes tentent de reconstruire une configuration professionnelle autre qu’unisexe où l’ensemble des éléments contractuels reconnaîtrait les différences du genre au travail.


 

Bricolage identitaire et santé au travail


 

Entre le consentement, la subordination volontaire et la soumission à un ordre et des contrôles masculins, certaines femmes montreraient que la seule volonté de s’adapter ne suffit pas, qu’il faut forcément agir dans les interstices des règles, au-delà des procédures et des relations sexuées. On peut parler de dédoublement identitaire (se soumettre et se faire respecter) qui génèrerait alors pour une grande majorité de femmes et du sentiment de vivre une solitude dans leur emploi. La cohésion prônée le management ne suffit donc probablement pas à rétablir un sentiment d’admission égalitaire ; les épreuves physiques fournissent quelque fois des propriétés qui donnent le droit aux femmes de parler avec les hommes sur un pied d’égalité, mais il reste le manque de dialogue avec les hommes laisse poindre que seules les compétences professionnelles ne suffisent pas.


 

Pour l’ensemble, trouver son identité dans les métiers à dominante masculine semble reposer sur des combats quotidiens contre les jugements, une bonne part de cette énergie se situant dans la conciliation et l’art du répondant. Il faut savoir répondre, se coaliser avec d’autres femmes, s’organiser en clan. Il faut également désamorcer l’agressivité érotique, modifier les approches masculines perverses sans pour cela offenser et se faire soi-même réprimer. Il ne faut pas se "laisser faire" sans pour autant montrer du mépris tout en partageant les mêmes valeurs de discipline. Il faut considérer les souffrances psychologiques et relationnelles comme un surcroît de travail d’adaptation réservé aux femmes.


 

Au moment de leur intégration dans les écoles, puis durant leurs classes (formation initiale), les femmes observent comment leur corps s’effile et s’endurcit. Les arguments masculins en leur défaveur trouvent là un terrain traditionnel de disqualification car physiquement, une minorité peut rivaliser. Le coût de cette surenchère se joue sur le plan de la santé. Il leur faut se protéger de la blessure et de la maladie auxquelles la hiérarchie oppose souvent un déni. Il est inconvenant de demander dans les premiers temps de leur intégration à voir un médecin ou à aller à l’infirmerie. Nier sa souffrance, garder pour soi ses petits bobos peut constituer la première forme d’atteinte à leur intégrité physique et d’atteinte à leur dignité. Discipliner les corps, acquérir une capacité nouvelle pour réussir et se distinguer des autres, cette hypercorrection du corps fabrique un « homme soldat debout » idéal, connoté d’éléments de morale, de droiture et de courage, de force mentale qui doit inspirer la considération des hommes et des supérieurs.

 

 

L’identification à l’emploi se concentre donc, de façon quasi-obsessionnelle, à la maîtrise physique et disciplinaire dont le corps est le support expressif ("le corps est la première arme du soldat"). Le corps féminin devient ainsi un corps légitime s’il incorpore la virilité masculine, cette solide croyance que le monopole physique sur le corps est la première définition de la puissance.


 

Le rôle du médecin militaire dans ses fonctions d’évaluation de l’aptitude contribue le plus fréquemment à confirmer le recrutement pendant la période d’instruction. Les pathologies préexistantes ne sont pas oubliées et lorsqu’elles surviennent pendant les premières semaines de formation, occasionnant des difficultés relationnelles avec la hiérarchie, le médecin assume alors le dernier recours protecteur pour l’engagée. Ainsi, dans un régiment observé, le médecin (homme, alors que cette profession est fortement féminisée dans le service de santé des armées) nous dit prendre un risque en exemptant ponctuellement une femme de tout effort physique, ou sur le fait même qu’il reconnaît à la jeune femme le droit de "tomber" enceinte pendant sa formation initiale ou qu’il signe un congé maladie pour qu’une fille dépressive "prenne le large et soit plus heureuse ailleurs".


 

Force est de constater que les jeunes femmes semblent opposer aux objectifs de recrutement des réalités féminines qui demandent à ce que soient revisitées les normes médicales et les processus de légitimation de soi dans les communautés militaires (problèmes d’obésité compatible avec les entraînement physiques, droits à la formation professionnelle externe, droit à la maternité pendant la première année...). Les normes médicales sont très anciennes et n’ont pas été réactualisées en fonction de la féminisation.


 

En forme de conclusion


 

Certaines transactions identitaires mises en évidence donneraient à penser que de cette confrontation entre d’une part, l’univers normé de l’emploi militaire (valeurs socialement définies comme masculines) et d’autre part, les formes féminines de la réappropriation professionnelle, résulte un coût social et humain d’autant plus élevé que les femmes s’affrontent doublement au travail d’invisibilité ; le premier en héritage de « la grande muette » (l’obligation de silence) et le deuxième dans les contraintes de travail et les risques non reconnus.


 

Ce prix à payer pour occuper des espaces d’affirmation et se maintenir dans l’institution peut s’observe dans l’examen des situations d’emploi (origines de l’engagement, modes de sélection, gestion des parcours, vécu des promotions etc), et dans les conditions de la socialisation (apprentissages, rapports de travail, modes d’intégration et de reconnaissance...). Notre exploration aboutit à cette idée que sous le renouveau du genre, les frontières semblent poreuses entre une androgynie de l’emploi et une mixité partagée dans le travail entre hommes et femmes.


 

Dans une perspective longitudinale, il nous resterait à réinterroger dans quelques années toutes les femmes militaires que nous avons rencontrées afin d’évaluer s’il s’agit bien d’un renversement de la division sexuelle du travail, d’une égalité dans les conditions de la mobilité professionnelle et d’une mixité inventive dans l’ensemble des spécialités professionnelles, enfin si les femmes ont réussi à diffuser d’autres valeurs du rapport à l’autorité, notamment à travers de la notion de respect.


 

Femmes dans l’armée de Terre : le coût de la subversion du genre

Communication au colloque organisé par l’ Atelier de Recherche Sociologique : "L’inversion du genre. Quand les métiers masculins se conjuguent au féminin... et réciproquement".

Novembre 2005 par Guy Friedmann

Université de Bretagne Occidentale. Brest, 18-19-20 mai 2005

 


Ecoles militaires - Armée (18)

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sylvie 21/01/2010 20:00


je suis militaire depuis 13 ans et je peux vous dire que certains hommes ne nous aiment pas et profite de leur grade pour nous faire du mal même enceinte c'est encore pire


22/01/2010 07:02


Cordialement - PP