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La conquête du Maroc s'achève, la semaine de travail est à 60 heures et les Pieds Nickelés sont dans «l'Epatant». Le 31 juillet, Jaurès est assassiné et 10 millions d'hommes vont rejoindre leurs casernes. Bientôt, le carnage.

 

L'été avait pourtant bien commencé. C'est lundi 22 juin, et il n'y a pas une minute à perdre : au Louvre, à la Samaritaine, au Bon Marché, on affiche d'«énormes rabais» sur les jupons, corsets, panamas, ombrelles et paletots pour dames (soldés 9,50 francs). On a à peine le temps de s'émouvoir du dernier crash aérien, que rapporte «le Petit Parisien » : «A 400 mètres de haut, un aéroplane heurte et enflamme un dirigeable - il y a neuf morts.» Mais c'est en Autriche.


Puisque tout le monde n'a pas la chance de s'éreinter aux champs, ni de s'ennuyer en villégiature à Dinard, Trouville ou Aix-les-Bains, il reste à se donner l'illusion de la campagne en allant le dimanche au bois de Boulogne - d'autant que ces tire-au-flanc de la CGT ont obtenu, il y a huit ans, une loi qui contraint les ouvriers et les employés de commerce à un repos hebdomadaire après leur semaine de 60 heures. On peut aussi vibrer devant «la Prise de Taza par les troupes françaises» : cela passe dans «tous les cinémas de France», annonce Pathé Frères en présentant «toutes les glorieuses péripéties de cette mémorable journée qui marque la définitive conquête du Maroc».


Un ciel «d'un bleu de soie»


C'est toujours plus excitant que de lire «le Démon de midi». La presse a beau le porter aux nues comme «l'ouvrage où M. Paul Bourget a montré le plus de puissance», on préfère les Pieds Nickelés dans «l'Epatant», Bécassine dans «la Semaine de Suzette», ou «Fantômas», que Louis Feuillade vient d'adapter pour le cinéma. Mais quitte à se piquer de littérature, pourquoi ne pas plonger enfin dans «Du côté de chez Swann» ou «le Grand Meaulnes», le premier roman d'Alain-Fournier, qui a raté de peu le Goncourt ? Il paraît que c'est très bien, très prometteur. Charles Péguy l'avait dit à l'auteur : «Vous irez loin, Fournier Vous vous rappellerez que c'est moi qui vous l'ai dit.» Pauvre Fournier, pauvre Péguy, qui tomberont avant l'automne sous la mitraille allemande.


Il faut de la témérité, en revanche, pour s'aventurer dans «les Caves du Vatican», dont une page «pédérastique» a tant choqué Claudel. Paul Valéry, qui ne sait pas encore que les civilisations sont mortelles, s'y risque. et fait part à Gide, le 2 juillet, d'un enthousiasme admirablement modéré : «Le plus', grand éloge à faire d'un livre étant de penser qu'il a été un excellent exercice pour son auteur, je tends à l'éloge.» On voit que la chaleur«n'a pas ramolli tout le monde. La saison est ensoleillée, d'un bout à l'autre de l'Europe. Un peu orageuse, mais belle, comme l'époque qui se termine. Stefan Zweig se souviendra que tout l'été le ciel «resta d'un bleu de soie» et Giono, que «les blés montèrent comme d'habitude». Jusque dans la Bosnie du futur prix Nobel Ivo Andric, «la prune a donné en abondance».

 

Là-bas aussi, le XIXe siècle touche à sa fin, mais personne ne le sait.


Dans les quotidiens, depuis «la Débâcle» de Zola jusqu'au «Dernier Voyage extraordinaire» de Jules Verne, en passant par «Une race qui sombre», «le Défaut de la cuirasse» ou «Rouletabille à la guerre», les feuilletons révèlent un inconscient collectif préparé au pire. Mais au fond, observe ce journaliste parisien le 8 juillet, «nous jouissons d'un calme et d'une sécurité que nos arrière-grands-pères ou même nos grands-pères n'avaient pas».


On a bien entendu parler de cet attentat du 28 juin, à Sarajevo, qui a coûté la vie à François-Ferdinand, l'archiduc, et à sa femme Sophie. C'est triste, il y en a plein les journaux. «Sur cette terre, rien ne m'aura été épargné», déclare son oncle de 84 ans, l'empereur François-Joseph. Mais comment se sentir affecté par le geste d'un jeune fanatique serbe ? La terre ne va pas s'arrêter de tourner. D'ailleurs, le président Poincaré a appris la nouvelle à Longchamp, ça ne l'a pas empêché d'assister jusqu'au bout à la victoire de Sardanapale sur la Farina dans le grand prix de Paris.


Ce rabat-joie de Clemenceau


Il n'y a pas que Sarajevo dans la vie. «Le Temps» annonce le meurtre de Raspoutine (avec deux ans d'avance : il n'était en fait que blessé). La Chambre débat de l'impôt. L'organiste Marcel Dupré reçoit le grand prix de Rome en présence de Saint-Saëns, qui s'était pourtant promis de ne pas remettre les pieds à l'Institut après l'élection de M. Charpentier. Et l'on apprend à la mi-juillet que «la Comédie-Française ira officiellement donner au théâtre antique d'Orange «Roquebrune» de Pierre Corneille [sic] et «les Phéniciennes», la belle pièce de M. Georges Rivollet». Les événements ne manquent pas. Les journaux titrent sur «La traversée de Paris à la nage», «Le grand prix des ballons aux Tuileries» et «le Tour de France cycliste», où Thys a consolidé son avance sur Pélissier avant même d'attaquer les Alpes.

 

En somme, pour se donner du frisson, rien ne vaut «le Figaro littéraire». Dès le 4 juillet, c'est là qu'on «sonne la cloche d'alarme» : «Si la prudence des éditeurs n'avait pas élevé une digue qui arrête les manuscrits au passage, l'Amérique du Nord serait submergée par une inondation de volumes dont les ravages dans le monde intellectuel seraient impossibles à calculer.»


Evidemment, ce rabat-joie de Clemenceau évoque dans «l'Homme libre» du 3 juillet «de si graves conséquences que l'esprit se refuse à les envisager». Il suffirait que l'Autriche, soutenue par l'Allemagne, cherche des noises à la Serbie pour que la Russie s'en mêle par solidarité slave. En quoi ce jeu de dominos concerne-t-il notre République laïque qui, Dieu soit loué, a le bon goût de n'être ni slave ni germanique ? C'est qu'elle a passé une alliance militaire avec le tsar : Poincaré et René Viviani, le chef du gouvernement, sont précisément ses invités du 20 au 23 juillet. Suffirait-il de ne pas honorer ce contrat pour calmer tous les esprits ? Sans doute. D'autant qu'on ne doit aider la Russie que si elle est attaquée. Or tout le monde proclame vouloir la paix. On peut donc jouer au croquet tranquille : puisque personne n'attaquera le premier, personne n'aura à défendre personne.


De toute façon, le Vatican est clairement pacifiste. Et le prolétariat ne (se) laissera pas faire. Guerre à la guerre ! Pas question d'aller au casse-pipe pour les intérêts capitalistes des Etats-nations. Ni en France ni ailleurs. Le Parti social-démocrate allemand est solide, avec son million d'adhérents. En Italie, un certain Mussolini dénonce le bellicisme avec éloquence. Et en Russie la situation est si tendue que la police tire déjà sur les grévistes. Quant aux Anglais, ils ont assez de soucis avec l'Irlande. Mi-juillet, Jaurès fait même voter une motion au Congrès socialiste de Paris : en cas de conflit, une grève générale internationale sera immédiatement lancée. «L'Action française» voit rouge, où le délicieux Léon Daudet cultive son sens l de la métaphore en écrivant le 23 juillet : «Nous ne voudrions déterminer personne à l'assassinat politique, mais que M. Jaurès soit pris de tremblement.»


Mais la grande affaire, c'est le procès tant attendu de Mme Caillaux : au prétexte que Gaston Calmette, le patron du «Figaro», voulait publier des documents sur les moeurs du président du Parti radical, sa femme est allée, en mars, lui tirer quelques coups de revolver dans la poitrine. Le président de la République pourrait aussi être mouillé... La France entière retient son souffle. Le problème, c'est que soudain, le 24 juillet, les chancelleries s'affolent. Vienne a envoyé un ultimatum à Belgrade, «le document le plus insolent que l'on ait jamais imaginé», note Churchill au département de la Marine, à Londres. La machine infernale est lancée. Les télégrammes fusent, les journaux s'y mettent, personne n'y comprend rien. Clemenceau, encore lui, le 26 juillet : «Nous n'avons même pas l'apparence d'un gouvernement [...]. A l'Elysée comme au Quai d'Orsay, si les ambassadeurs accourent, anxieux, ils se heurtent à un écriteau : «Parlez au concierge».» Quand, le 29, Poincaré revient enfin de Russie, le chaos n'est pas loin. On prétend que cet homme né dans la Meuse ne serait pas mécontent de reprendre la Lorraine. Mais des deux côtés du Rhin de grandes manifestations pacifistes éclatent. A Montluçon, 33 000 habitants, il y a 10 000 personnes dans la rue. A Paris, devant la statue de Strasbourg, on se bagarre avec des patriotes qui veulent «en finir avec le problème franco-allemand» et procéder, armes à la main, au «redressement spirituel de la France». L'été le plus stupide de l'histoire de l'humanité s'accélère. Pourtant, jusqu'au 29 juillet, dans la nuit, Nicolas II et Guillaume II rivalisent de courtoisie. «Je Te prie, au nom de notre vieille amitié, de faire ce que Tu peux pour empêcher Tes alliés d'aller trop loin», télégraphie le tsar, tandis que le Kaiser l'assure de ses efforts pour «amener les Autrichiens à négocier franchement», avant de signer «Ton sincèrement dévoué ami et cousin». Pourtant, le 30 juillet, sur la frontière, les troupes françaises reculent de 10 kilomètres. Pourtant, le 31 juillet au matin, pendant qu'un petit Louis de Funès fait sa première grimace, «l'Humanité» titre : «La paix reste possible». Las ! le soir même, son patron est attablé au Croissant. Un gamin de 9 ans, qui s'appellera plus tard Jean Vigo, joue juste à côté. A 21h30, deux coups de revolver claquent.


Pourquoi ont-ils tué Jaurès Jaurès qui tenait encore meeting à Bruxelles deux jours plus tôt, devant des milliers de personnes et tous les grands noms du socialisme européen. Jaurès qui a fait un tabac en avertissant que «les hommes dégrisés se tourneraient vers les dirigeants allemands, français, russes, italiens, et leur demanderaient : «Quelles raisons nous donnez-vous de tous ces cadavres ?»» Jaurès qui n'aurait de toute façon rien pu empêcher. Un jeune lecteur de «l'Action française», Raoul Villain, est arrêté. On redoute des troubles, il n'y en aura pas. «La Guerre sociale» lance un appel : «Défense nationale d'abord ! Ils ont assassiné Jaurès ! Nous n'assassinerons pas la France !» C'est le 1er août, et la mobilisation générale. En quelques jours, près de 10 millions d'Européens rejoignent les casernes.


Mariages en urgence

 

«La mobilisation n'est pas la guerre», glose Poincaré, pour qui c'est «le meilleur moyen d'assurer la paix dans l'honneur». Et «le Figaro littéraire» choisit ce jour-là pour nous instruire des progrès du «lawn-tennis», qui est «une des institutions caractéristiques de la société contemporaine aussi bien que le bridge, l'appendicite, la vaccine et la, question d'Orient» : «Au jeu patient et lent à l'allemande, la galerie préfère manifestement la furia de la manière française.» N'empêche. Le 2 août, Kafka va à l'essentiel dans son Journal : «L'Allemagne a déclaré la guerre à lai Russie. - Après-midi piscine.» Le 3, les Allemands envahissent la Belgique. Et le 4 le tocsin cogne à tous les clochers. «Voilà le glas de nos gars qui sonne», marmonne une vieille Bretonne. La résignation domine, puis fait place à un enthousiasme un peu forcé. Poincaré en appelle à «l'Union sacrée» : «Messieurs, la France vient d'être l'objet d'une agression brutale et préméditée, qui est un insolent défi au droit des gens. Avant qu'une déclaration de guerre nous ait été adressée, avant même que l'ambassadeur d'Allemagne eût demandé ses passeports, notre territoire a été violé.»


Que voulez-vous répondre à cela ? Il faut bien se défendre. De Barrès à Poincaré, en passant par Jouhaux, le secrétaire de la CGT, on communie sur la tombe de Jaurès dans une même «haine contre l'impérialisme allemand». Barbusse, 41 ans et des poumons fragiles, demande à être «compté parmi les socialistes antimilitaristes qui s'engagent volontairement». Même le sage Bergson, de l'Institut, apporte sa caution : «La lutte engagée contre l'Allemagne est la lutte même de la civilisation contre la barbarie. Tout le monde le sent, mais notre Académie a peut-être une autorité particulière pour le dire. Vouée en grande partie à l'étude des questions psychologiques, morales et sociales, elle accomplit un simple devoir scientifique en signalant dans la brutalité et le cynisme de l'Allemagne, dans son mépris de toute justice et de toute vérité, une régression à l'état sauvage.»


A Paris, les boutiques Hauser sont mises à sac, les banques assiégées par les épargnants, les autobus équipés de crochets à bidoche pour ravitailler les troupes. La circulation ralentit d'un coup. Il y a des chaussettes de laine dans les bonneteries et des souliers de chasse chez les marchands de bottines. Les mobilisés veulent se marier en urgence, les mairies sont débordées. De brillants scientifiques ont inventé un filtre portatif pour eau de mare, idéal pour partir en campagne. On n'arrête pas le progrès. Et pendant que les Allemands crient «Nach Paris !», les trains quittent la gare de l'Est couverts de graffitis : «A Berlin !», «Vive la Belgique !», «Retour après la victoire ou dans trois ans». L'aventure est là, même pour le petit commis d'une banque de Manosque. «Sur tous les jeunes hommes, on faisait souffler un vent qui sentait la voile de mer et le pirate», résumera Giono.



Une chose est sûre : la guerre sera courte. Les Allemands ont leur plan Schlieffen, les Français partent baïonnette au fusil. «Ordre et méthode», titre «le Gaulois» du 13 août. Tout va très vite. On reprend Mulhouse, on reperd Mulhouse, les Allemands sont à Liège, à Bruxelles, à Compiègne à la fin du mois. Le 19, le pape Pie X «souffre d'une légère affection des bronches», le lendemain il est mort. Benoît XV lui succède et condamne la guerre lui aussi. Dans «l'Echo de Paris», le très catholique Albert de Mun s'en fiche : «Notre douce France» est «encore une fois [...] le soldat de la civilisation chrétienne»; pas comme ces «Barbares» qui laissent derrière eux «des femmes éventrées et mutilées, des enfants massacrés, des maisons brûlées». L'université de Louvain est en cendres. Drieu la Rochelle, aux premières loges de la sinistre comédie de Charleroi, trimballe «Zarathoustra» dans son sac. Dieu est mort. Et pour le cuirassier Louis-Ferdinand Destouches, le voyage au bout de la nuit débute comme ça : «Nous dormons par bribes de droite et de gauche et au point tel que l'on peut dormir jusqu'à dix fois dans la journée par fractions de dix minutes à deux heures.»

 


Car pendant que s'ouvre le canal de Panama, le carnage a commencé. A la fin du mois, les Français ont perdu 80 000 hommes, dont 27 000 pendant la seule journée du 22 août. Le 24, Poincaré note dans son journal : «Où sont les illusions dont on nous a nourris depuis quinze jours ? Désormais, le salut ne peut plus être que dans la durée de notre résistance.» Comme 500 000 Parisiens qui fuient la capitale, il file à Bordeaux avec son gouvernement le 2 septembre. A Joffre et Gallieni d'assurer la défense. Le 13, la bataille de la Marne est gagnée. «C'est le commencement de l'écrasement prussien», se réjouit «l'Humanité». La guerre va pouvoir continuer.

 

C'est la guerre... L'été 1914

Grégoire Leménager

Le Nouvel Observateur - 2331 - 09/07/2009

http://artsetspectacles.nouvelobs.com/p2331/a405383.html

 

 

 

 

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