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 Nom : Roussenq. Prénom : Paul. Matricule : 37 664. Particularité : détient le record de jours passés au cachot au bagne de Cayenne. En publiant le récit écrit en 1942 par ce Gardois de Saint-Gilles, les éditions Libertalia nous font connaître une figure oubliée de notre histoire régionale. Condamné à vingt ans de travaux forcés pour avoir fait brûler son uniforme, Paul Roussenq, anarchiste et grande gueule, a passé 4 119 jours en cellule. Pour en savoir plus sur cet homme, surnommé l’Inco – pour incorrigible – par Albert Londres en 1923, Midi Libre est allé ouvrir son dossier de bagnard au centre des archives d’Outre-mer d’Aix-en-Provence. 



« Anarchiste et antimilitariste, mauvais renseignements : la commission est d’avis qu’il y a lieu de le diriger sur

la Guyane. » Le 30 août 1908, la commission de classement des condamnés aux travaux forcés scelle le destin de Paul Roussenq. Trois mois plus tôt, en Tunisie, ce Gardois alors soldat au 5e bataillon d’infanterie légère d’Afrique, les tristement célèbres "Batd’af", était passé en conseil de guerre. « Il a déclaré qu’il avait cherché à incendier sa cellule parce qu’ayant des principes antimilitaristes et anarchistes, il avait voulu affirmer ses idées par l’action directe comme protestation contre l’organisation militariste et les idées qui y sont inhérentes », écrivent les juges militaires qui le condamnent à vingt ans de bagne.

Vingt ans, qui s’ajoutent à la peine que ce garçon né à Saint-Gilles (Gard) a déjà purgé à la centrale de Clairvaux. Son crime ? Rien, ou presque. Adolescent, Paul Roussenq a quitté son village et un père violent, pour partir sur les routes. Vagabond, disent les gendarmes qui l’arrêtent peu après près de Chambery. Condamné à deux mois de prison, il fait appel. La cour lui en colle trois : « Est-ce un crime de n’avoir pas un sou et de chercher du travail ? », s’indigne-t-il en lançant un quignon de pain au visage du procureur. Réponse : cinq ans ferme. Paul Roussenq a 16 ans.

Cinq ans de centrale, vingt mois dans un régiment disciplinaire, et puis Cayenne, où il arrive en janvier 1909, avec, comme seule perspective, subir et obéir. Impossible, pour qui ne supporte ni l’arbitraire, ni l’injustice. Alors Roussenq entame son long combat contre la machine pénitentiaire. Il va tout faire pour la gripper, en piégeant sa logique administrative. « Etant arrivé à la transportation au dernier convoi, il m’a paru tout à fait bizarre et contraire à l’hygiène que l’on ne donnait ni mouchoir ni serviette », signale-t-il le 28 avril 1909 au ministre des Colonies. « Il s’ensuit que l’on se mouche avec les doigts. (…) J’espère que vous voudrez bien y faire remédier. » Alors le ministre des Colonies transmet la lettre du « transporté Roussenq » au gouverneur de Guyane, qui demande une enquête au commandant du bagne, lequel répond au gouverneur, qui écrit à son tour au ministre. A l’arrivée, des piles de paperasse, de rapports, de production administrative absurde. Exemple : le 19 mars 1912, le gouverneur écrit au ministre, pour répondre à une lettre de Roussenq qui se plaint de ne pas avoir assez de papier… pour lui écrire. « Il est impossible de donner satisfaction à ceux qui écrivent à tort et à travers. Roussenq en est arrivé à en demander 18 feuilles en un jour », souligne le gouverneur.


« Je demandais son dossier. Quand je le pris des mains du commis, je pliais sous le poids. Il pesait bien cinq kilos », écrit Albert Londre en 1923 dans Au Bagne, un reportage pour le Petit Parisien dénonçant le fonctionnement de la colonie pénitentiaire. « Il est si maigre qu’on dirait qu’il grelotte », dit-il de Roussenq, qui lui avoue : « Je ne peux plus me souffrir moi-même, je ne suis plus un homme, je suis un bagne. » Outre ses années de cachot, Roussenq va accumuler les peines supplémentaires : en tout, neuf ans, pour outrage, refus de travail, tentative d’évasion…

Les reportages d’Albert Londres, réunis dans un livre en 1930, puis une campagne menée par le Secours rouge International, un organisme d’obédience communiste, entraîneront sa libération, puis son retour en métropole, en 1932. Il a 47 ans, il est usé et cassé par cette vie d’enfermement. « C’était comme si je m’étais couché adolescent et qu’après une nuit de cauchemar, je me sois réveillé vieillard » dira-t-il alors. Il revient à Saint-Gilles, sans pouvoir revoir sa mère, morte un an plus tôt.

Devenu un symbole des victimes de l’arbitraire, il fait des conférences, est amené en 1933 en URSS, pour un voyage de quelques mois, en tire une plaquette, qu’il reniera, son texte ayant été largement réécrit par le PC. Il vivra chichement en Camargue, gérera quelques années le journal anarchiste Terre Libre à Nîmes, avant de reprendre la route, comme colporteur. Jusqu’à sa dernière étape, décrite dans l’ultime lettre qu’il adresse à son ami Elisée Perrier d’Aimargues : « Bayonne, 3 août 1949. Mon cher Elisée, je suis à bout. A Bayonne, il y a une grande et belle rivière, où, ce soir-même, j’irai chercher le grand remède à toutes les souffrances : la Mort. » Le corps de Paul Roussenq, bagnard et éternel rebelle, sera repêché trois jours plus tard dans l’Adour.

 

Vingt ans de bagne n'ont pas brisé le Gardois Roussenq

Histoire régionale

Dossier : François BARRERE

Midi Libre

 

 



« Je suis sous le talon du tyran »

Vipère que l’on écrase se venge avant de mourir », écrit en 1912 Paul Roussenq à l’un de ses amis, Auguste. « Je te dirai que j’en ai marre, tout ce qu’il y a de marre. Adieu, et bonne amitié. » Paul Roussenq en a marre, mais ne cesse de se révolter contre le fonctionnement du bagne. « S’il est un pénitencier dans la colonie où tout marche de travers, c’est bien celui des Îles du Salut. Les lois, décrets et les règlements y sont foulés au pied avec une parfaite désinvolture. Les abus y sont tellement enracinés depuis un temps immémorial qu’ils ont acquis droit de cité », explique-t-il le 23 novembre 1911 au gouverneur de Guyane. « Qu’ai-je à attendre ? Qu’ai-je à craindre ? Rien ! C’est pourquoi rien ne me rebutera


pour faire triompher la légalité contre l’arbitraire, la mettre en lumière et dénoncer tous les abus. La vie dans ces conditions me paraît si peu tenable que je ne crains nullement qu’elle me soit brutalement arrachée. »


Un rapport établi le 14 janvier 1912 par le médecin major, le docteur Thélème, en dit long sur la façon dont on considère là-bas Roussenq. « C’est un violent et un impulsif, qui peut être classé dans la catégorie des dégénérés héréditaires. Il présente d’ailleurs des signes non douteux de dégénérescence physique, malformation des oreilles, asymétrie crânienne, léger strabisme convergent. (…) Il peut devenir à un moment donné aussi dangereux qu’un fou en raison de son caractère impulsif et violent, de l’abandon qu’il a fait de tout espoir de liberté, de l’action perturbatoire que ses longues détentions dans les locaux disciplinaires ont produit sur son système nerveux. »


Et le bagne sait mater ceux qui le défient. En témoigne cette lettre du 20 avril 1912, où Paul Roussenq dénonce au ministre des Colonies ce qu’il vient de subir : « Pour la deuxième fois depuis mon arrivée à la colonie, la torture par dislocation des bras me fut appliquée à l’aide de la camisole de force. (…) La camisole m’ayant été ajustée le long du corps, le pied gauche fut attaché par des cordes à la barre de justice de mon lit de camp. Le porte-clés C. m’amena les bras derrière le dos de façon que la main droite se posa sur mon épaule gauche et la main gauche sur mon épaule droite, les deux coudes se touchant presque sur la colonne vertébrale. Cette torture infâme, je ne la souhaiterai jamais à mon plus grand ennemi. On me détacha au bout de dix minutes. Dix siècles. »


L’administration finira par caricaturer le personnage, comme dans ce rapport rédigé le 21 juillet 1917 par un commissaire du 2e bureau : « Roussenq est heureux quand il croit pouvoir comme il le dit empoisonner l’administration. Depuis son arrivée au bagne, il n’a pas varié sa manière de faire. Il est irréductible. Les sanctions disciplinaires n’ont pas d’action sur lui. Il éprouve une réelle volupté à être puni au point qu’un commandant de pénitencier a pu écrire : le meilleur moyen de punir Roussenq, c’est de ne prendre contre lui aucune mesure disciplinaire. »

 

Mais au fil des ans, le rebelle se fatigue. « Sur ces roches, la discipline est stricte et il n’y a aucune possibilité d’améliorer le frugal ordinaire alloué », écrit-il le 25 novembre 1921 au ministre. « Je souffre depuis treize ans de cette situation. Je suis un malheureux condamné militaire, j’en appelle à l’humanité de la haute administration afin de m’accorder mon désinternement. » Il ne sera libéré que huit ans plus tard.



 

4119 jours passés au cachot

Paul Roussenq a battu tous les records de l’histoire de Cayenne.


Plus de onze ans et trois mois de cachot : avec 4 119 jours de punitions, selon un décompte du 24 juillet 1928, Paul Roussenq a battu les plus sinistres records. C’est là, dans ces réduits privés de lumière, qu’il a passé l’essentiel de sa peine.

 

« Ceux du camp de Saint-Joseph renferment un air si vicié et leur humidité est si persistante que les souliers y pourrissent en quinze jours, et le pain en 24 heures », écrit-il le 12 août 1910 au ministre des Colonies. Le 15 novembre 1910, un PV du surveillant signale : « Ce jour à 7 h, notre attention fut attirée par l’état de surexcitation dans lequel était ce transporté. Il s’écriait à haute voix : "Cette saloperie de commandant, je

lui cracherais à la gueule, cette grosse vache, ce crève-la-faim, les surveillants n’ont pas fini de me faire des rapports ! » Ses habits sont couverts d’inscriptions à l’encre : « Sur le devant de la jambe droite, en haut : "Vive la révolte". En bas : "Je me charge de faire chier l’administration, signé Roussenq". Roussenq dit avoir écrit suite à une punition à 60 jours de cachot. » 



Autre image, terrible, tirée d’un PV du 22 février 1911 : « Appelés par le transporté Roussenq, nous avons vu sur les murs de son cachot des écrits, qui étaient des insultes à l’égard des surveillants faits avec ses excréments. » Exemple : « Des 60 jours, je m’en fous autant que de ma première paire de chaussettes ! Je n’ai pas fini de vous occuper, je suis libre dans mon cachot, débarrassé de toute contrainte ! Je serai plus têtu que vous, vampires que vous êtes ! » Et puis ces punitions, demandées le 15 juillet 1921 : « A été surpris grimpé aux barreaux de sa cellule, a déclaré au chargé de réclusion qu’il recommencerait quand ça lui plairait. A grimpé de nouveau aux barreaux de sa cellule, en criant : "Une autre punition, s’il vous plaît, je remonterai tout à l’heure, cela fera trois. » Le lendemain, il en reçoit une autre : « Persiste à grimper aux barreaux de sa cellule, malgré trois observations faites à ce sujet ».

 

 


 

Un Nîmois veut réhabiliter Roussenq

Daniel Vidal, militant anarchiste à Nîmes, auteur d’une biographie de Roussenq 

 

Qu’est-ce qui vous a attiré chez Paul Roussenq ?

Son parcours d’homme, son courage pour parvenir à rester debout dans cet enfer, sa capacité à résister avec des outils de non violence active, en bloquant l’administration en la poussant dans ses retranchements. Ça force le respect, vu ce qu’on lui infligeait. C’est quelqu’un dont je partage les idées et les origines locales. Son caractère anarchiste se voit par ses liens avec le journal Terre Libre, qui était imprimé à Nîmes, et il est toujours resté en relation avec ses camarades anarchistes d’Aimargues.



Que nous apprend son histoire sur la société française ?

Cela montre la misère

et le fonctionnement de la police, capable de broyer des gens pour des menus larcins, avec des peines qui n’avaient pas pour but de condamner mais de peupler les bagnes. Ils dépassent l’entendement. Il y a des milliers de gens qui y sont partis et n’en sont jamais revenus. On y envoyait les femmes, les enfants, c’était un univers parallèle à la dignité humaine. Cela dit, toutes proportions gardées, la filiation entre le monde pénitentiaire de cette époque et celui d’aujourd’hui vaut à l’Etat d’être régulièrement condamné par la Cour européenne.

Pourquoi vous battez-vous ?

J’ai voulu comprendre l’impact que Paul Roussenq a pu avoir sur son temps. Il a marqué l’histoire des bagnes, mais a été oublié de celle de sa région. Qui se souvient de lui, à Saint-Gilles, la première commune de France à avoir élu un maire Front National ? Il faut rendre à la mémoire collective le souvenir de cet homme qui a tant lutté, et qui a eu une vie épouvantable, à cause de la justice. Il n’a pas passé plus de 15 ans comme homme libre. Il mériterait une réhabilitation de la part de l’Etat.

"Paul Roussenq, le bagnard de St Gilles", brochure 4 €, frais de port compris à l'ordre de Publico – 145 rue Amelot – 75011 Paris.

 

 

 


 

 

- 18 septembre 1885 : naissance de Paul Roussenq à Saint-Gilles (Gard).

- 1902 : dispute avec son père, départ sur les routes.

- 1903 : arrêté à Chambéry pour vagabondage, il est condamné à deux mois de prison, peine portée à trois mois en appel, puis à cinq ans lorsqu’il jette un quignon de pain au visage du procureur.

- 1908 : après avoir purgé sa peine à la centrale de Clairvaux, il est envoyé au 5e bataillon d’Afrique, en Tunisie, « un corps disciplinaire réservé aux repris de justice ».

- 5 mai 1908 : condamnation par le conseil de guerre permanent de la division d'occupation de la Tunisie à vingt ans de bagne, pour « tentative d’incendie volontaire et destruction volontaire d’effets d’habillement ».

- 30 décembre 1908 : départ d’Alger de La Loire, avec 600 condamnés  à son bord.

- 13 janvier 1909 : arrivée de La Loire aux Iles du Salut. Onze condamnés sont morts pendant la traversée : « Ils terminèrent leur peine avant de l’avoir commencée », écrit Roussenq.

- 1912 : un an de prison par le tribunal maritime spécial (TMS), pour refus de travail.

- 1915 : deux ans de travaux forcés pour tentative d’évasion.

- 1917 : cinq ans de prison pour voies de fait sur médecin militaire.

- 1925 : cinq ans de remise de peine accordée par le Président Paul Doumer.

- 1927 : un an de prison pour outrage.

- 28 septembre 1929 : Roussenq est libéré mais doit rester à Cayenne.

- 14 janvier 1933 : retour en France et à Saint-Gilles.

- Août / novembre 1933 : voyage en URSS.

- 1935 : condamnation à Dijon et Belfort pour vagabondage.

- 1939-1945 : internement aux camps de Sisteron et de Fort-Barreaux (Isère).

- 1945 : Roussenq reprend sa vie de colporteur.

- 3 août 1949 : Paul Roussenq se jette dans l’Adour à Bayonne.

 

Documents : archives départementales du Gard, Centre des archives d’Outre-mer d’Aix-en-Provence

 

Midi-Libre.com

Édition du samedi 11 juillet 2009

Histoire régionale

 

 

« Paul Roussenq : le bagnard de Saint-Gilles »

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-30382015.html

 


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