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Le 12 février 1894, en début de soirée, le jeune Emile Henry, 22 ans, entre dans la grande salle du café Terminus à Paris, au coin de la gare Saint-Lazare, et lance la bombe artisanale qu’il vient de fabriquer dans sa mansarde de Belleville. Le souffle de l’explosion est terrible. Il éventre les tables, projette les chaises, les lustres, les verres, et provoque une indescriptible panique. Vingt consommateurs sont grièvement blessés, et l’un d’eux décède peu après. Cet événement est bien connu, tout comme la vague d’attentats anarchistes dans laquelle il s’inscrit et qui déferle sur l’Europe et les Etats-Unis à la fin du XIXe siècle. Le livre de John Merriman revient bien sûr sur tous ces aspects, ainsi que sur la psychose de la dynamite qui caractérise ce moment, mais son intérêt est surtout ailleurs. En s’attachant à suivre pas à pas le destin d’Emile Henry, à reconstituer le moindre de ses gestes, il a voulu «pénétrer dans l’esprit d’un terroriste», dont l’acte inaugure selon lui les formes du terrorisme contemporain.

 

Polytechnique. Emile Henry n’est en effet pas un poseur de bombes comme les autres. Ni un bandit comme Ravachol, ni un pauvre hère poussé par la misère comme Auguste Vaillant, ni un illuminé de l’anarchisme comme Caserio, l’assassin du président Sadi Carnot. Henry vient d’un milieu plutôt bourgeois, il a fait d’excellentes études qui l’ont mené jusqu’à l’oral de l’Ecole Polytechnique (on l’y interroge sur les «propriétés détonantes» du chlore !) et ses divers employeurs le décrivent comme un sujet très doué. Il existe bien sûr une tradition révolutionnaire dans la famille : son père, ancien communard condamné à mort par contumace, s’est exilé en Espagne, où il a rejoint les libertaires catalans, et son frère Fortuné devient lui aussi anarchiste. On souligna d’ailleurs qu’Emile, né en 1872, avait été conçu durant la Commune. Mais son engagement procède d’une prise de conscience personnelle : il est scandalisé par le luxe des beaux quartiers, quand la misère gangrène toujours le Paris populaire, indigné par la corruption des élites, révolté par la brutale répression qui, à Fourmies ou à Carmaux, s’abat sur les revendications ouvrières. C’est donc sans le moindre état d’âme qu’il devient adepte de la «propagande par le fait» et de la dynamite. «Une haine profonde» le tenaille, «chaque jour avivée par le spectacle révoltant de cette société». En novembre 1892, il pose sa première bombe, devant le siège parisien des mines de Carmaux, avenue de l’Opéra. L’engin est remarqué par un employé, porté au commissariat voisin, où il explose en tuant cinq policiers.

 

A Paris, à Bruxelles et surtout Londres, où il fréquente le milieu des anarchistes en exil, sa détermination ne fait que croître. Il s’emporte contre les théoriciens de l’Idée qui, comme Malatesta, prennent leur distance avec l’action violente et invitent à ne pas dépasser «la limite marquée par la nécessité». Au contraire, estime Henry, il faut frapper partout et sans limite, car la bourgeoisie est partout et collectivement coupable. Elle «doit toute entière expier ses crimes».

 

Echafaud. A l’encontre d’une tradition terroriste qui visait jusque-là les rois, les présidents ou les agents de l’Etat, Henry inaugure l’attentat en aveugle qui prend pour cible les citoyens ordinaires. «Je ne frapperai pas un innocent en attaquant le premier bourgeois qui passe.» La plupart des théoriciens anarchistes déplorèrent l’explosion du café Terminus, qui atteignit des innocents. «Sa bombe a surtout frappé l’Anarchie», écrit son ancien ami Charles Malato. Arrêté, Henry fut guillotiné quelques semaines plus tard - il monta sur l’échafaud, sûr d’accéder à «l’immortalité révolutionnaire» - et une lourde répression s’abattit en effet sur le mouvement anarchiste. Mais son geste portait en lui un terrorisme d’un genre nouveau, dont les activistes du XXe siècle devaient se souvenir.

Emile Henry, bombes à tout faire

http://www.liberation.fr/livres/0101578785-emile-henry-bombes-a-tout-faire

Critique

Anarchie. John Merriman reconstitue le destin d’un jeune bourgeois des années 1890 devenu terroriste.

Par DOMINIQUE KALIFA

 

Crédit photographique - PARIS - ARRESTATION D'EMILE HENRY

L'arrestation de l'anarchiste Emile Henry après la pose d'une bombe à l'hôtel "Terminus", rue Saint-Lazare, à Paris. Gravure d'après un dessin de Montégut. "L'Intransigeant", 22 février 1894. RV-938155 - © Roger-Viollet - Lire les conditions générales d'utilisation des photos

 



35 896 pages vues à la date du mardi 14 juillet 2009 sur le blog en construction de Philippe POISSON créé le 12 décembre 2008. Ainsi 1388 articles à votre disposition concernant l’Histoire de la Police, de la Gendarmerie, des Bagnes maritimes et coloniaux, des Prisons, des colonies correctionnelles, des  maisons de correction … en passant par de nombreux articles consacrés à l’histoire du vêtement, à l'histoire de la vie quotidienne, des portraits de femmes et d’hommes qui ont traversé « l’Histoire » et « la petite Histoire »Journée record : 04/07/2009 ( 971 pages vues ) – Excellent 14 juillet à tous - PP 

 

 

 

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