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PARIS - JOURNAL « LE CRI DU PEUPLE »

Guerre 1939-1945. Vin d'honneur au journal « Cri du peuple ». Au mur, un portrait de Doriot. A dr. : Henri Lebre, directeur. Paris, septembre 1943.

© LAPI / Roger-Viollet - Lire les conditions générales d'utilisation des photos


A la fin des années 40, fuyant l'épuration, des centaines de Français débarquent à Buenos Aires. Dans cette ville qui leur rappelle Paris, on n'est pas trop regardant sur leur passé. Et ils ne risquent pas d'en être extradés. Certains s'y referont une vie de notable. D'autres végéteront. Quelques-uns y sont encore. Beaucoup sont rentrés. Récit d'une débandade.

 

 

Il y a ceux qui sont restés et ceux qui sont repartis. La plupart sont restés. Souvent jusqu'à leur mort, au terme d'une seconde vie, paisible et confortable. Très loin de leur éternel sujet de discussion, de passion et de ressentiment: la France. Cette France qui les a fait fuir. Et qui les a perdus. Personne n'a tenu la chronique de cet exil silencieux: à la fin des années 40, des centaines de Français ont débarqué à Buenos Aires, redoutant la justice de la Libération, ou désireux de s'y soustraire lorsqu'elle s'était déjà prononcée.

 

 

L'exil argentin reste une tradition française. Plusieurs générations de proscrits ont échoué ici: communards, anarchistes, juifs fuyant Vichy, collaborateurs, soldats de l'OAS. Jean-Michel Boucheron, le député socialiste ripou, constitue le dernier arrivage de marque... Ce tropisme s'explique d'abord par l'absence de convention d'extradition entre la France et l'Argentine, qui rend la sérénité à beaucoup de fuyards. De plus, Buenos Aires, véritable cité européenne, rassure avec ses immenses quartiers copiés sur Paris, Madrid ou Bruxelles, et sa population comme sa gastronomie offrent un agréable échantillon des silhouettes et traditions du Vieux Continent. La vie y fut longtemps facile, et les Français, très bien accueillis. D'autant plus que la tradition locale veut que l'on n'importune jamais les migrants sur les raisons qui ont pu les pousser à faire subitement des milliers de kilomètres pour s'établir dans un pays qu'ils ne connaissent pas...

 

 

A leur arrivée, beaucoup de ces Français de l'épuration tiennent cependant à s'expliquer, en donnant une version retouchée des événements qui les ont conduits à quitter la France: ils sont résistants, mais, à cause de De Gaulle, le Parti communiste a pris le pouvoir et fait la chasse aux vrais patriotes. En danger de mort, il leur a fallu fuir... Version peu discutée dans une Argentine péroniste qui croit alors à l'imminence d'une troisième guerre mondiale... Ils viennent de Suisse, d'Italie ou d'Espagne, pays refuges où beaucoup ont attendu de connaître leur jugement par contumace avant de décider d'aller voir ailleurs. Certains débarquent à Buenos Aires avec femme et enfants, comme ces notables de province engagés tardivement dans la folie meurtrière de la Milice de 1944. Beaucoup ont dû tout abandonner. Le clivage se fait vite entre ceux qui ont de l'argent, facile à faire fructifier en Argentine, et ceux qui n'ont rien. Ces derniers, souvent, commencent par trimer comme dockers sur le port avant de trouver mieux. Mgr Barrère, évêque de Tucuman et proche de l'Action française, fut secourable pour certains. Mais, entre eux, il n'y eut jamais de réelle solidarité, sauf peut-être au sein de l'importante tribu des anciens journalistes de «Je suis partout»: Charles Lesca, directeur de l'hebdomadaire, condamné à mort par contumace en mai 1947, avait la double nationalité française et argentine et une petite fortune héritée d'un père négociant dans la viande à Buenos Aires. Mais il est mort dès 1948, immédiatement après son arrivée.

 

 

Un petit groupe de nostalgiques essaya pourtant de maintenir l'ambiance de l'ex-«nouvelle Europe». Dans le quartier Belgrano, une association, la Casa Europa (la «Maison Europe»), dirigée par Radu Guenea, ancien ambassadeur de Roumanie à Madrid, leur permettait de se retrouver: Français, Allemands, Roumains, Italiens, Croates, Belges, Hongrois se réunissaient et suivaient à travers la presse étrangère les développements de la guerre froide en Europe. Ils avaient choisi pour quartier général la brasserie Adam's, près du port, où les soirées se prolongeaient souvent fort tard, dans la gaieté et la bonne humeur. Il s'agissait alors moins de nostalgie que d'espoir: la troisième guerre mondiale leur semblait une hypothèse sensée, et son déclenchement leur aurait permis de revenir en Europe participer au combat final contre le communisme. Espoir que la plupart perdent définitivement après la fin de la crise de Corée, en 1953. Les manifestations collectives chez Adam's deviennent moins régulières. «J'ai vite compris qu'il fallait s'en sortir tout seul, précise un ancien Waffen SS français. Continuer chez Adam's, c'était la meilleure façon de se faire remarquer. Et, à cette époque, c'était encore dangereux.»

 

 

Car, dans ces années d'après guerre, l'ambassade de France demeure active, comme le raconte un ancien membre des services spéciaux auprès de l'attaché militaire: «Nous devions repérer ceux qui arrivaient et établir des rapports sur leur identité, leur comportement et leurs activités. Selon leur ?calibre? Plusieurs devaient faire l'objet d'une élimination physique. C'était la tâche de commandos qui, sur la base de nos renseignements, agissaient de façon autonome. Certains sont même venus spécialement de France. Le travail était difficile, car il ne fallait absolument pas éveiller les soupçons des Argentins, très sourcilleux sur leur souveraineté et leur hospitalité. Beaucoup d'opérations ont ainsi échoué au dernier moment.» Une dizaine de Français ont finalement été «neutralisés» sans bruit et sans éclat: morts naturelles apparentes et surtout accidents divers.

 


ÉPURATION SECRÈTE

 

 

Jean de Vaugelas, l'un des principaux chefs de la Milice, est l'une des plus célèbres victimes de cette épuration secrète. Cité par Laval à l'ordre de la Nation le 8 juillet 1944 («commandant de la Franc-Garde permanente de la Milice française. Chef milicien de très grande classe»), cet aristocrate, ancien officier d'aviation monarchiste, fut un temps le responsable de l'école des cadres de la Milice à Uriage (Isère), avant de prendre la tête de l'une des unités les plus redoutées de la Franc-Garde (la Milice armée), appelée à intervenir contre les maquis les plus importants. Il dirigea ainsi les 600 miliciens accompagnant les 5 000 Allemands qui détruisirent le maquis des Glières en mars 1944. Le mois suivant, il est chargé des opérations de maintien de l'ordre qui sèmeront la terreur dans la région de Limoges. Puis dans des maquis du Massif central. Lorsque la débâcle se précise, il n'hésite pas, le 10 août 1944, à rejoindre en avion plus de 1 000 miliciens encerclés par le maquis autour de Limoges, pour en organiser l'évacuation, avant de partir avec la division Charlemagne comme chef d'état-major. Prisonnier des Soviétiques en Lituanie, il s'échappe en compagnie du chef milicien Jean Bassompierre, et, avec lui, traverse la Lituanie et l'Allemagne pour rejoindre l'Italie. Là, ils sont trahis. Bassompierre sera arrêté (puis fusillé en France), tandis que Vaugelas s'échappe à nouveau et parvient à gagner Buenos Aires en 1948 avec un passeport de la Croix-Rouge. Son périple s'arrête brusquement en 1954, à Mendoza, région viticole, où il est devenu administrateur des Caves franco-argentines: il est exécuté dans une mise en scène d'accident de voiture.

 

 

Cette vindicte cesse au cours des années 50, l'ambassade se bornant encore pendant quelques années à «suggérer» aux entreprises françaises implantées en Argentine de ne pas employer quelques compatriotes en situation irrégulière. Et le consulat, à rappeler de temps en temps à certains membres de la communauté française au lendemain de dîners mondains: «Quand vous invitez le consul, évitez les condamnés à mort!»

 

 

Que peut faire un exilé politique en Argentine? Entre ceux qui n'ont jamais pu imaginer changer d'activité et ceux qui ont réussi une reconversion radicale, les nuances sont nombreuses. D'autant plus que d'aucuns ont développé de nouvelles compétences tout en conservant leurs anciennes obsessions (1).

 

 

Parmi les premiers s'impose d'abord le célèbre Dewoitine: il a passé sa vie à construire des avions.

 

 

Pour les Français, les Allemands, les Espagnols. Et les Argentins. L'un des plus grands créateurs français d'avions de l'entre-deux-guerres avec Henry Potez et Marcel Bloch (Dassault), Emile Dewoitine, fondateur des usines aéronautiques de Toulouse (2) et père du D 520 (le dernier chasseur que la France put opposer aux Messerschmitt en 1940), avait mis pendant l'Occupation ses talents au service de la firme allemande Arado, en dirigeant, à Paris, un bureau d'études de 200 employés (dont une partie venait des usines de Toulouse). A la même époque, il travailla également pour l'Espagne et le Japon. Lorsqu'il est recherché, à la Libération, pour «intelligence avec l'ennemi» et «atteinte à la sûreté extérieure de l'Etat», il se trouve depuis longtemps en Espagne. Et en Argentine quand, le 9 février 1948, la cour de justice de la Seine le condamne par contumace à vingt ans de travaux forcés, à l'indignité nationale à vie et à la confiscation de ses biens. Il n'a pas perdu de temps: dès son arrivée à Buenos Aires, en mai 1946, il s'est attelé à la construction du premier avion à réaction argentin! Le prototype du Pulqui (la Flèche) a volé le 9 août 1947: grâce à lui, l'Argentine péroniste est le cinquième pays au monde à posséder un avion à réaction. Le retentissement est énorme, y compris dans les couloirs du ministère de l'Air à Paris. Mais Dewoitine, qui a créé sa société, Dewoitine Aviacion, et fait venir de Toulouse une dizaine de spécialistes français pour passer à la phase industrielle, sera évincé par l'ingénieur allemand Kurt Tank (ancien ingénieur de la Luftwaffe, créateur du célèbre Focke-Wulf 190), qui, venu en Argentine avec une cinquantaine de techniciens allemands, mettra au point le Pulqui II. Dépité, Emile Dewoitine écrit à son ami Charles Lindbergh pour proposer ses services aux Etats-Unis. Indésirable, il se voit refuser le visa d'entrée. Il vivote en mettant au point un avion de tourisme pour les aéro-clubs argentins (El Boyero), avant de partir, en 1951, offrir ses services en Uruguay. En vain. Il revient alors en Espagne pour répondre à un appel d'offres du ministère de l'Air concernant un avion d'entraînement. Il se fait à nouveau devancer par un avionneur allemand, cette fois-ci le grand Willy Messerschmitt en personne!

 


RETOUR NÉGOCIÉ

 

 

Les lois d'amnistie étant votées, il peut envisager de rentrer en France et négocie son retour: cinq ans après sa condamnation, il est acquitté au cours d'un procès express - le commissaire du gouvernement abandonne l'accusation, et l'on n'entend même pas les témoins. Mais Emile Dewoitine pousse le bouchon un peu loin et agace ses protecteurs en réclamant la restitution de ses bénéfices acquis illicitement sous l'Occupation... Très vite, il offre ses services à son ancien concurrent Marcel Dassault, qui refuse de le recevoir en déclarant que «Dewoitine n'est plus dans le coup»... Il tente ensuite sa chance au Japon. Sans résultat. Vexé, il retourne en Argentine et s'installe en Patagonie pour y créer un élevage de 8 000 moutons et se livrer à son plaisir favori: la pêche. Il se retire dans les années 60 à Montreux, en Suisse, puis à Toulouse, où, à la fin des années 60, les milieux de l'aérospatiale lui accordent sa place d'ancêtre fondateur de l'aéronautique française. Il ne manque plus un Salon de l'aéronautique à Toulouse (il sera même un jour assis à dîner à la droite de Pierre Messmer, ministre des Armées... et ancien des Forces françaises libres). Il est invité à l'un des premiers vols à mach 2 du Concorde (mais refuse de participer à un vol inaugural d'Airbus, par rancune envers son responsable, Henri Ziegler, ancien ingénieur du ministère de l'Air ayant rallié la France libre...). L'année de sa mort, la promotion 1977 de l'école d'apprentissage de Toulouse porte son nom.

 

 

Même obstination professionnelle chez l'ex-conseiller d'Etat Jean-Pierre Ingrand. L'obsession du service de l'Etat l'avait conduit sous l'Occupation à administrer envers et contre tout. En exil, il n'eut qu'une passion: l'administration, et il est mort en décembre dernier président de l'Alliance française de Buenos Aires. Représentant du ministère de l'Intérieur à Paris, auprès de Fernand de Brinon, de juillet 1940 à janvier 1944, il avait, à moins de 40 ans, les 48 préfets de la zone nord sous son contrôle. Ce rôle d'intermédiaire entre le ministre de l'Intérieur et l'autorité militaire allemande (avec pouvoir de négociation politique) l'a amené à jouer un rôle essentiel, en août 1941, dans la mise en place de la Section spéciale de Paris, tribunal d'exception qui renia le principe de non-rétroactivité des lois. Prévoyant son sort, il se cache à la Libération. Dénoncé, arrêté, mis en liberté provisoire, il préfère s'échapper en Suisse avant son procès, qui a lieu en 1948 (voir L'Express du 8 août 1991). Puis en Argentine, où, grâce à un ami inspecteur des Finances, il devient administrateur de la Compagnie financière de Santa Fe, avant d'investir dans l'agriculture et la faïence. Tout en se consacrant vite au développement spectaculaire de l'Alliance française: en vingt ans, il en fait le plus beau fleuron au monde, avec plus de 30 000 élèves et une multitude de succursales dans tout le pays. Situation dont ne profitèrent guère les autres exilés: «Il était hors de question d'aller demander de l'aide à Ingrand, cette marionnette de Laval, ce suppôt de l'ordre bourgeois de Vichy!» explique un ancien de «Je suis partout». Seul rappel du passé pour l'ancien délégué de Pierre Pucheu en zone occupée: lors de la visite du général de Gaulle au cours de son grand périple en Amérique latine, en octobre 1964, Christian Margerie, ambassadeur de France en Argentine, le convoque et lui demande, «pour éviter tout incident», de ne pas participer aux cérémonies et d'aller prendre quelques jours de vacances, par exemple au Brésil... Refus de l'ancien conseiller d'Etat révoqué en 1944: il est chez lui à Buenos Aires, il est chez lui à l'Alliance française. De plus, il a connu de Gaulle à Bordeaux, en juin 1940, lorsque celui-ci était sous-secrétaire d'Etat à la Guerre dans le gouvernement Reynaud, et il est curieux des retrouvailles. Tout se passera bien, le Général se contentant de lui envoyer une apostrophe très gaullienne: «Alors, Ingrand, ça marche, l'Alliance française, à Buenos Aires?»...

 

 

L'esprit de continuité peut aller jusqu'à l'absurdité, comme chez Olier Mordrel, ancien chef du Parti national breton (PNB) allié avec les nazis: il passa une partie de ses années d'exil, au fin fond de l'Amérique du Sud, à réinventer une langue pure à partir du breton de la Renaissance pour remplacer le dialecte parlé, qu'il jugeait trop vulgaire... Architecte, cet autonomiste bretonnant présente la particularité d'avoir été condamné à mort deux fois, en mai 1940 et en 1946. En août 1939, il avait envoyé de Berlin un manifeste proclamant la neutralité de la Bretagne et appelant les Bretons à la désertion. Avant de revenir au pays avec les nazis, qui offraient, selon lui, aux «êtres supérieurs» qu'étaient le marin et le paysan bretons la chance historique d'être enfin libérés de l' «exploitation du capitalisme juif et français». Ses illusions de parti et d'Etat bretons ne prendront que la forme sanglante, en 1943, d'une Milice régionale (la «Milice Perrot») et se termineront par l'épisode pathétique du protocole signé le... 15 février 1945, sur le lac de Constance, avec Jacques Doriot (autoproclamé chef de l'Etat français), qui le désigne comme gouverneur en exil d'une Bretagne enfin reconnue en tant qu'Etat associé à la France... Mordrel débarque à Buenos Aires en juin 1948 et rachète, à un ancien nazi, un hôtel à Cordoba. Ses études linguistiques, étendues aux langues celtiques, et quelques correspondances avec des Bretons occupent une grande partie de ses vingt-trois ans d'exil. Il part pour l'Espagne en 1969, en attendant la mesure de grâce qui lui permettra de rentrer en Bretagne en 1971. Après avoir tenté de renouer avec le mouvement régionaliste breton (qui préfère ne pas utiliser la culture phénoménale de cet encombrant ancêtre), il s'occupera un temps d'une crêperie, avant de mourir en 1985.

 

 

Quelques-uns en sont réduits à exploiter le seul atout qui reste à un exilé: sa langue. Comme Philippe Darnand, qui donna pendant longtemps des cours de français à l'Alliance française. Fils du chef de la Milice, Joseph Darnand, et lui-même ancien membre de l'Avant-garde (les jeunes de la Milice qui montaient la garde à Sigmaringen, le château sur le Danube où s'était réfugié en 1944 le gouvernement de Pétain), il s'était enfui en Italie, où il travailla comme speaker à Radio-Vatican. Après l'exécution de son père, en 1945, et sur les conseils de Jean de Vaugelas, il se rend avec sa mère en Argentine, à Tucuman, où il enseigne le français. Mal à l'aise dans le pays, il décide, à 28 ans, de passer son bac, entreprend des études et quitte l'Argentine en 1960, avec un diplôme d'ingénieur, pour aller travailler en Allemagne, à Cologne, où il trouve une place chez Hoechst grâce à un ami allemand de son père, ancien secrétaire de l'ambassade du Reich à Paris.

 

 

LE CAS LE VIGAN

 

 

La langue française fut également le gagne-pain de quelques acteurs. Maurice Rémy, membre du PPF, qui joua un rôle important dans le film de propagande «Forces occultes» et animait des sketchs politiques dans l'émission «Au rythme du temps» sur Radio-Paris, trouva du travail dans les émissions en langue française de «La Voix de l'Argentine». En compagnie d'une autre ancienne de Radio-Paris, Lola Robert. Mais le cas le plus célèbre - et le plus paradoxal - reste celui de Robert Le Vigan. Car le ténébreux interprète du «Quai des Brumes» et de «Goupi Mains rouges», recyclé dans les émissions de propagande de Radio-Paris et auteur d'un délire antisémite digne de Céline (dont il était l'ami et qu'il accompagnera à Sigmaringen), n'a pas fui l'épuration: il ne s'est exilé qu'après avoir été condamné, en 1946, à dix ans de travaux forcés. Libéré en 1949, et se heurtant au boycottage du cinéma français, il part tenter sa chance en Espagne, puis en Angleterre. En vain. En Argentine, deux essais tourneront court, et il doit vite se contenter de donner des cours de français et de diction, à Tandil, à quelques centaines de kilomètres de Buenos Aires, où il traîne péniblement sa silhouette, avec sa cape et son épée, ruminant sa hantise de la victoire prochaine du communisme. Confronté à de coûteux problèmes de santé, il survivra difficilement jusqu'à sa mort, en 1972, grâce à l'aide financière de quelques bienfaiteurs parisiens: Pierre Fresnay, Madeleine Renaud, Jean-Louis Barrault, Maurice Ronet, Fernand Ledoux et Arletty (qui lui rendit visite en 1966).

 

 

Les véritables reconversions sont plus ou moins spectaculaires. Beaucoup d'anciens responsables de la Milice ont simplement troqué un statut de notable de province en France contre celui de notable de la Pampa. C'est le cas de X., ancien ingénieur de Centrale, industriel, responsable de la Milice dans le Sud-Ouest, qui réussit à organiser la fuite de la Milice de Toulouse par la vallée du Rhône en août 1944, avant de diriger le bataillon des 500 derniers «soldats» de l'Etat français à Sigmaringen. Arrivé en Argentine via l'Italie, il rentra en France dans les années 60. Ou du Dr Y., ancien chef de la Milice de Limoges, mêlé au pillage et au massacre de Magnac-Laval (Haute-Vienne) le 8 juillet 1944, mais surtout célèbre grâce à sa femme, milicienne exubérante et surexcitée, qui participait aux opérations sanglantes des francs-gardes et aimait à répéter publiquement qu'il lui fallait un «sac à main en peau de maquisard».

 

 

Parmi les reconversions plus originales, celle d'Henri Queyrat mérite d'être citée. Délégué du PPF de Jacques Doriot pour toute l'Afrique du Nord, il retourne clandestinement en Tunisie après le débarquement des Alliés, en novembre 1942, pour former, en 1943, un réseau d'espionnage allemand. Nommé ensuite secrétaire fédéral du PPF de la Seine, il crée, en mars 1944, les «Groupes d'action du PPF», formés par les Allemands à Taverny (Val-d'Oise), spécialistes de la chasse aux résistants, aux réfractaires au STO, aux juifs, et réputés pour leurs chantages et leurs pillages. Engagé dans la Waffen SS en mai 1944, il sera condamné à mort par contumace. En Argentine, il effectue divers travaux pour les éditions Larousse, rédige le journal de la Chambre de commerce franco-argentine et travaille plusieurs années comme journaliste à l'AFP (où il sera remplacé par Jean Dumazeau, un ancien milicien du Nord), avant de se consacrer à sa nouvelle passion: l'oenologie. Devenu l'un des meilleurs spécialistes des vins argentins, il sera, jusqu'à sa mort, récente, le conseiller très écouté de plusieurs caves de Mendoza (qui sont encore loin d'atteindre la qualité de la production chilienne). Et l'auteur, chez Hachette, de très bons livres de référence sur les vins (et les fromages) argentins.

 

 

La confrérie tumultueuse des anciens de «L'Action française», de «Je suis partout» ou du «Cri du peuple» (le quotidien du PPF de Doriot) arriva en force à la fin des années 40. Il y avait notamment là Pierre Daye, ancien grand reporter du «Soir» de Bruxelles et correspondant belge de «Je suis partout» depuis 1932, tout en étant député et président du groupe rexiste au Parlement de Bruxelles. Condamné à mort en 1946, il fut professeur de littérature française à l'université de La Plata, avant de mourir en 1960.

 

 

Georges Guilbaud, ancien marxiste ayant intégré le PPF, dont il devint le responsable en Tunisie, dirigeait le quotidien «Tunis-Journal», organe du collaborationnisme en Tunisie. Venu en France après le débarquement allié de 1942, il est chargé par Pierre Laval d'organiser la Milice en zone nord. Il tentera d'en faire un organe unique, en essayant en vain d'y faire fusionner toutes les organisations collaborationnistes. Au début très actif, à Buenos Aires, au sein du groupe des nostalgiques de la brasserie Adam's, il se lança, au milieu des années 50, dans les activités financières, où il excellait, en travaillant avec la maison de change Piano. Gagnant beaucoup d'argent, il devint administrateur d'un célèbre palace de Buenos Aires, avant de partir, dans les années 60, exercer ses talents financiers en Suisse.

 

 

Contrairement aux Flamands et aux Allemands, rares furent les Français qui se passionnèrent pour la politique locale. Mais il y eut quelques exceptions sérieuses. Comme W., ancien militant de l'Action française rallié au PPF et journaliste hyperactif (chroniqueur à «Je suis partout», au «Cri du peuple» et l'un des chroniqueurs du «Radio-Journal» de Radio-Paris). Violemment antivichyste (il sera interné trois mois sur ordre de Laval, avant d'être libéré sur pression allemande), il termine la guerre en s'enrôlant dans la brigade SS Wallonie, dont la croisade s'arrête en 1945 devant Cracovie. Parvenu en Suisse, il y attend de connaître sa condamnation par contumace à perpétuité, en 1948, et part pour Buenos Aires, où il débarque avec 50 francs en poche. Il se plonge alors dans les subtilités du péronisme et fait la connaissance de Victor Paz Estenssoro, chef du Mouvement national révolutionnaire (MNR), parti de la gauche nationaliste bolivienne en exil à Buenos Aires, dont il devient un actif conseiller politique. Lorsque Victor Paz Estenssoro conquiert la présidence de la République de Bolivie, en 1952, W. le suit au palais Quemado, où il occupe pendant trois ans les fonctions de conseiller officiel, avant que sa femme, qui supporte mal La Paz, le contraigne à revenir à Buenos Aires. Il entame alors une carrière alimentaire de publicitaire, tout en restant passionné par la politique argentine. Dans les années 70, il participe à «Segunda Repùblica», revue de Marcello Sorrendo, vieux nationaliste maurrassien et l'un des pères spirituels des Montoneros, péronistes dissidents d'extrême gauche passés à la guérilla.

 

 

Même passion politique chez Jacques de Mahieu, professeur de philosophie, ancien de l'Action française, où il fut le théoricien du maurrassisme social et du corporatisme. Ayant terminé la guerre dans les rangs de la division Charlemagne, il arrive en 1946 avec sa famille à Buenos Aires. Devenu professeur polyvalent (économie, français, ethnographie) à l'université de Cuyo et directeur de l'Institut d'études et de recherche du marché, il publie de nombreux ouvrages sur le syndicalisme, les problèmes sociaux et le corporatisme. Il eut son heure de gloire pendant la période des gouvernements militaires à partir de 1966, quand il devint le maître à penser sur les questions sociale et syndicale auprès des jeunes profs de droit et de sciences politiques proches des militaires. Il est resté très lié avec un autre intellectuel, William Gueydan de Roussel, philosophe germaniste engagé dans la lutte contre la maçonnerie, cofondateur du Cercle aryen de Paris, avec Paul Chack, et président du Cercle d'études judéo-maçonniques, dont le principal objectif était de prouver l'origine juive de la maçonnerie. Etabli à El Bolson, Gueydan de Roussel mit son érudition bibliographique au service de la Bibliothèque nationale de Buenos Aires.

 


LES VIKINGS, DIEUX INCAS

 

 

Mais Jacques de Mahieu est également connu en France comme auteur à succès de la collection Les énigmes de l'Univers, chez Robert Laffont. Dans «L'Agonie du dieu Soleil», publié en 1974, il prétend révéler que l'Amérique du Sud a été découverte par des Vikings. Il avait monté à la fin des années 60 des expéditions d'ethnographie au Paraguay et retrouvé, à la frontière du Brésil, des fresques représentant de grands gaillards blonds, pour lui incontestablement «de race aryenne». Il échafauda une théorie selon laquelle le continent aurait été découvert au xe siècle par les Vikings, qui auraient civilisé les Indiens et fondé l'Empire inca, dont ils devinrent les «dieux blancs». Les actuels Guayakis seraient, d'après cette théorie, leurs derniers représentants, malheureusement «dégénérés parµmétissage».

 

 

Quelques exilés n'ont pas connu les bonheurs d'une seconde vie parce qu'ils n'ont pas supporté l'Argentine et sont rentrés le plus tôt possible. Il y eut deux vagues de retours: dans les années 50, après les lois d'amnistie de 1951 et de 1953, et au milieu des années 70, grâce à la prescription des poursuites. Ainsi Henri Lèbre, qui fut à la fois directeur du «Cri du peuple» et l'un des dirigeants de «Je suis partout», journaux dans lesquels il s'insurgeait contre la mollesse de la politique antijuive de Vichy (statut des juifs et aryanisation), qu'il qualifiait de «solution dérisoire». Arrivé en Argentine en 1947 avec un passeport de la Croix-Rouge, après sa condamnation à mort par contumace en France, il ne s'adapte pas au pays et repart très vite pour le Portugal, où il attend la loi d'amnistie qui lui permet de rentrer en France dans les années 50, afin de reprendre du service à «Rivarol» et à «Spectacle du monde». A la même période quitte également Buenos Aires Pierre Villette, cofondateur de «Je suis partout», membre du PPF et journaliste au «Cri du peuple», qui avait terminé sa carrière de journaliste engagé à Radio-Patrie, à Sigmaringen, et au «Petit Parisien», publié à Constance, à la fin de 1944, avant d'être condamné à mort par contumace en 1947. Marc Augier, journaliste à l'hebdomadaire «La Gerbe», ancien de la LVF et de la division Charlemagne, réfugié à Mendoza, aidera un temps l'armée argentine à organiser des expériences de résistance au froid en zone montagneuse, avant de rentrer en France, dans les années 50, pour entamer une seconde carrière d'écrivain et de chroniqueur dans la presse d'extrême droite, sous le pseudonyme de Saint-Loup. C'est plus tard, au tout début des années 70, qu'Henri Janières regagne la France. Ancien de «Paris-Soir» et de «Notre combat», organe oeuvrant pour «une France socialiste dans l'Europe nouvelle», ce dandy obsessionnel occupa à Buenos Aires la place enviée de correspondant du «Monde» de 1961 à 1969, tout en étant très proche de l'ambassade de Syrie. Autre personnage particulièrement affecté par le mal du pays: Simon Sabiani, le célèbre maire PPF de Marseille et véritable empereur de l'agglomération, mise en coupe réglée pendant l'Occupation au profit de ses hommes de main du clan corse de Simon Mema et de la pègre de Carbone et Spirito. Condamné à mort par contumace et réfugié à Rome, ce personnage célèbre pour son goût du luxe et de l'opulence s'est retrouvé dans une petite pension de famille de Buenos Aires, vivotant en travaillant dans une agence immobilière. Ne supportant plus de vivre si loin de sa vieille mère corse, il vint s'installer en 1952 à Barcelone, où les fervents sabianistes venaient le voir en car de Marseille et d'où il fit quelques voyages clandestins en Corse pour voir sa mère. A sa mort, en 1956, des centaines de personnes assistèrent à son enterrement dans le petit cimetière de Casamaccioli, près de Corte.



Les passions sont retombées depuis longtemps chez la plupart des exilés restés sur place et encore vivants. «De temps en temps, on a eu des bouffées de chaleur, comme les femmes de 40 ans, précise un ancien de  « Je suis partout », au moment de la guerre d'Algérie, quand on a paniqué l'ambassade de France en lui faisant croire que s'était créé un « Comité Algérie française » à Buenos Aires, puis en Mai 68, quand les jeunes de Paris ont failli foutre en l'air de Gaulle. Mais c'est tout. Et c'est bien fini.» Aujourd'hui, la plupart viennent régulièrement passer des vacances en France. «Les Français vivent bien, c'est un beau pays, bien tenu, et vous avez un bon président de la République, qui vous a enfin débarrassés des communistes», conclut un ancien SS français.

 


(1) Nous avons préservé l'anonymat des personnes encore vivantes que nous avons mentionnées.

 

 

(2) Voir Emmanuel Chadeau, «Histoire de l'industrie aéronautique en France, 1900-1950», Fayard.

 

LA CAVALE DES MAUDITS

Par Conan Eric, publié le 12/08/1993

http://www.lexpress.fr/outils/imprimer.asp?id=595549&k=24


 

Jean-Pierre Ingrand - Les regrets d'un serviteur de Vichy

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-32253702.html

 

 

 

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