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 Archives de presse - Quatorze ans après sa mort, l'abracadabrant Führer belge ressort du placard. Sous la plume de Jonathan Littell, l'auteur des Bienveillantes.



Mais quelle mouche a donc piqué Jonathan Littell? Pourquoi, après ses Bienveillantes, roman-fleuve étourdissant qui a tout emporté sur son passage, publier aujourd'hui un ouvrage écrit, semble-t-il, en 2002 et tout entier consacré au fasciste belge Léon Degrelle, l'homme à qui Hitler aurait confié, un beau jour de 1944: «Si j'avais un fils, je voudrais qu'il fût comme vous»? Pourquoi, surtout, convoquer des concepts aussi pointus que la «déterritorialisation» de Deleuze et Guattari, le «moi-carapace» du chercheur allemand Klaus Theweleit ou encore des catégories structuralistes à la Lévi-Strauss - le sec et l'humide, le mou et le rigide, etc. - pour psychanalyser le Volksführer de Wallonie? C'est faire beaucoup d'honneur à cet extrémiste mythomane et fanfaron...

 

Certes, le destin de Léon Degrelle (1906-1994), qui apparaissait d'ailleurs, ici ou là, en filigrane dans Les Bienveillantes, est loin d'être banal. Ancien journaliste au Vingtième Siècle - où il se liera d'amitié avec un certain Hergé, ce qui lui permettra de prétendre plus tard, à tort, qu'il servit de modèle à Tintin - cet orateur au verbe haut, sorte de Le Pen d'avant guerre, a fait trembler la Belgique, en 1936, en envoyant deux dizaines de députés de son mouvement conservateur catholique, Rex, au Parlement. Pactisant avec les nazis pendant la guerre, il termine à la tête de la légion antibolchevique Wallonie, qui mène d'effroyables combats sur le front de l'Est, au côté des Waffen-SS. Blessé quatre fois, Degrelle en réchappe, est félicité en personne par le Führer et, dans la nuit du 7 au 8 mai 1945, survolant l'Europe en liesse, parvient miraculeusement à sauver sa peau à bord d'un petit avion qui vient mourir sur une plage espagnole. Il refait sa vie sous Franco, relaie très tôt les thèses négationnistes et accueille des skinheads de l'Europe entière, trop heureux de se laisser photographier à côté du Volksführer en grand uniforme...

 

Voilà donc l'homme - élevé au statut de fasciste chimiquement pur - que Littell couche sur le divan pour le psychanalyser. Et que découvre-t-il, après de longs et savants dégagements? Que le goût de la force et de l'action de cet insatiable guerrier ne ferait que masquer une vie intérieure pauvre et la vacuité de son âme. Avouons-le: cinq minutes dans n'importe quelle caserne du monde auraient suffi à parvenir aux mêmes conclusions...

 

Les longues études lexicologiques des écrits de Degrelle ne sont guère plus probantes. Voici, par exemple, comment le chef rexiste dépeint les bolcheviques dans sa langue fleurie: «Ces géants hirsutes, ces Mongols oreillards au crâne melonné, au poil noir et dru, aux pommettes plates comme des tranches de couenne [...].» Cette prose digne d'un mauvais Buck Danny mérite-t-elle vraiment exégèse? Peut-être Littell a-t-il également voulu, par le détour du portrait de ce nazi belge, répondre à certains critiques d'outre-Rhin qui s'étonnaient du profil francophone de Max Aue, son «héros» des Bienveillantes...

 

Pour paraphraser le titre d'un livre célèbre qui sondait déjà les motivations profondes d'un haut dignitaire nazi, ce Sec et l'Humide aurait tout aussi bien pu s'appeler «Degrelle ou la stupidité du mal». Plus que jamais, après ce petit essai illustré, à la couverture belle à glacer le sang - un Degrelle spectral sur le front ukrainien - on attend avec impatience le second roman de Jonathan Littell...

 

Les derniers secrets de l'Occupation

Degrelle ou la stupidité du mal

Par Jérôme Dupuis, publié le 16/04/2008

http://www.lexpress.fr/outils/imprimer.asp?id=472639&k=24

 

Le Sec et l'Humide, par Jonathan Littell. L'Arbalète/Gallimard, 142p., 15,50 €.

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