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Pour les dernières vacances des Années folles, Paris ressemble à un lupanar, la France boit la Jouvence de l'Abbé Soury, on projette le premier film parlant et, aux Etats-Unis, Walter Chrysler ne voit «que des signes positifs sur la route de la prospérité».


C'est un été pourri. Les orages menacent, les pigeons fientent sur les horloges publiques et grippent les mécanismes, Sidney Bechet est en prison à Fresnes à la suite d'une bagarre, et l'«Almanach Hachette» affirme, par l'intermédiaire du docteur Attendoli, que le sang d'escargot guérit la tuberculose. Aragon écrit : «La belle et la bite / Habile habile habile / La bête, la grosse bête / La bite et la belle / Dit Bite ah bite habite / Moi vite», et tout le monde est persuadé que c'est de la poésie.

 

A la terrasse des cafés, au Napolitain, au Riche, au Dôme ou au Sélect, des Péruviens, des Chiliens ou des Américains boivent des choses «énergiques et compliquées» : sherry-flips, mountain-dews, brandycolds, gin-whiskies, puissants cocktails où, selon Léo Larguier, il entre «de la Chartreuse, du cognac, du citron, du jaune d'oeuf battu, du pippermint, de la glace pilée et parfois des huîtres». Le sandwich au corned-beef est apprécié. L'époque est aventureuse, les estomacs solides, les dollars coulent à flots.

 

Au Cyrano, André Breton, abonné au mandarin-curaçao, lit Marx et digère l'apostrophe de Jacques Prévert, qui l'a traité de «Déroulède du rêve». On vient d'inventer le presse-raquette, le fixe-lacets de soulier, le tue-taupe à gaz asphyxiant, l'essoreuse à salade, l'ouvre-boîte de cirage, le rouleau de paille de fer et le berlingot de lait. Il y a 1 300 pissotières à Paris. On se passionne pour le sexe, la révolution et le jazz. L'astronome Hubble annonce, dans «le Petit Parisien», que l'univers est en expansion. La preuve : le cinéma est parlant, causant, chantant, marmonnant, déclamant, assourdissant. L'alcool, le blues et l'amour se conjuguent pour faire de l'été 1929 l'ultime sabbat. Personne ne le sait, mais ce sont les dernières grandes vacances des Années folles, fofolles même. Dans quelques mois, ce sera le retour à l'ordre, et de la belle façon : krach, Hitler, Staline, le siècle sera de sang. En attendant, Benjamin Péret jette sur le papier quelques mots : «Le voici, le con si doux...» Décidément, ils ne pensent tous - et toutes ! - qu'à ça.

 

C'est que Freud est passé par là. La République du président Loubet a fait place à une ère de poètes lunaires, de danseuses héroïnomanes, de clowns provocateurs, de dynamiteurs de virgules, d'allumés de la sédition. Tout ce petit monde n'a qu'une seule idée, alors que la chaleur et la pluie s'abattent sur la France en ce début juin : forniquer. Robert Desnos drague au Bal nègre, Cole Porter reçoit des garçons dans son appartement couvert de peaux de zèbre, Foujita a son succès auprès des Suédoises de La Coupole, Kiki de Montparnasse «fréquente les nègres et les invertis».

 

Une foire colossale

Paris est un lupanar : la nuit, les femmes ressemblent à des garçons, et les garçons se poudrent. Des camionneurs en chandail de matelot, des modèles avec des bijoux de zingara, des filles en veston et à monocle composent une foire colossale; des poétesses slaves échangent des cigarettes de caporal et, dans la nuit de juin, tout le monde se retrouve au bal de Magic-City, rue Cognacq-Jay, où, selon les gazettes, «des bandes d'ignobles éphèbes aux gestes trop apprêtés, aux manières efféminées, aux déhanchements grotesques» se mélangent sur l'air de «Happy Days Are Here Again», par Leo Reisman et son orchestre. Là dansent entre eux (ou elles ?) des personnages comme la Puce, la Brioche, la Love, la Théière, le Chat mouillé, Vasyvite ou Bobette. Les moeurs sont libres : Natalie Barney s'affiche avec Romaine Brooks, Suzanne Solidor enlace sa bonne amie Yvonne de Brémond d'Ars, Marcel Jouhandeau est tombé sous le charme de l'étudiant suisse Blaise Alban, Jean Cocteau ne se déplace qu'avec une cour d'éphèbes.

 

Sous les yeux de la caissière de Chez Narcisse, près de la gare de Lyon, on mange un en-cas en tamponnant le Rimmel qui coule des yeux des bouchers en vadrouille. On ne parle que du meurtre du jeune tonnelier Babin, retrouvé avec une balle dans la tête, et que les journaux qualifient de «suicide double précédé d'un meurtre», ce qui laisse ces messieurs-dames perplexes (il y a de quoi). Les parlementaires annoncent la dette de l'Allemagne envers la France : 42 milliards de francs. Le pays, estime Marie-Laure de Noailles, «sent la brioche le dimanche et la bouse les jours ordinaires». Les riches s'apprêtent à partir aux villes d'eaux en juillet, aux bains de mer en août. Walter Chrysler, big boss de l'industrie américaine, annonce : «Je ne vois que des signes positifs sur la route de la prospérité», tandis que son commensal Henry Ford applaudit aux massacres de juifs en Palestine, vivement encouragés par le grand mufti de Jérusalem, qui va pactiser avec les nazis. Tout va bien ? Les édiles, les banquiers et les mères maquerelles l'affirment. C'est la sainte alliance de la banque et du bordel. Oui, tout va bien.

 

Mais pas pour tout le monde. A Philadelphie, deux inspecteurs de police interpellent un bonhomme balafré : «Vous êtes Al Capone ? - Oui. Et vous ?» Les deux quidams se présentent : «Ah, des poulets, hein ? Tenez, voici mon arme.» Et Capone tend son P38 avant d'aller en prison. Ce qui ne l'empêchera pas d'importer 10 000 caisses de whisky par semaine, grâce à ses six cargos, ses radio - émetteurs et ses hommes de main. En cellule, il continuera à recevoir des steaks, du champagne, des cigares, des filles et à cultiver sa syphilis. Pour lui, quand même, le temps se gâte.

 

Pour Paris aussi, les orages grondent. La preuve: le 27 juin, Paul Léautaud, après avoir rêvé d'un «nu délicieux», va s'acheter un imperméable, quel événement! Personne n'attache aucune importance à ce qui se passe en Allemagne, sauf le «Herald Tribune», qui quelques jours plus tard note que «des militants nationalistes de toutes tendances ont enterré la hache de guerre quand 120 000 hitlériens ont défilé. Un bloc monarchiste est en train de se constituer, de toute évidence». L'été favorise la cécité des observateurs.

 

On manque de main-d'oeuvre : les annonces demandent des aides-comptables, des soudeurs autogènes, des ajusteurs, des mouleurs, des mécaniciens pour trenchcoats, des ouvriers de réchaud pétrole. Et «le Courrier de l'Ouest» affirme, fin juillet : «Toutes les femmes sont constipées», irréfutable diagnostic dû aux progrès de la science médicale. Moyennant quoi, les articles publicitaires indiquent la solution : il faut prendre des comprimés Dozières, de la tisane des Chartreux Bourbon, de la Jouvence de l'Abbé Soury, de la Quintonine, de la poudre de Cock, du dépuratif Richelet ou des digestives Marfé. «Le Petit Parisien» note que «la Bourse prospère». Et puis, fin juillet, c'est la vague de chaleur. «Les passants, en moiteur, contemplent avec inquiétude, aux devantures des magasins, l'ascension des thermomètres», peut-on lire dans «la Croix»... –

http://bibliobs.nouvelobs.com/20090723/13918/1929-ete-erotique

 

Cet été-là, on feuillette «le Sortilège malais» de Somerset Maugham, «Erromango» de Pierre Benoit, «le Manteau de Porphyre» d'Albéric Cahuet, tout en admirant les performances de l'équipe Barnato-Birkin sur Bentley, aux 24-Heures du Mans : une moyenne de 118,5 km/h avec du carburant Shell. La ville se dépeuple : Paris, vidé de ses habitants, entre en léthargie, ou presque. «Nos rues, nos jardins publics nous appartiennent mieux», écrit le préposé à la météo dans «le Petit Parisien». Des voitures filent à toute allure rue de Rivoli : il est vrai qu'en France il y a une automobile pour 24 habitants, contre 1 pour 613 au Japon.


L'Italie est à la mode : Coco Chanel accompagnée de Misia Sert, part en croisière sur la côte dalmate. A Venise, les deux femmes visitent Diaghilev, alité à l'Hôtel des Bains, puis repartent. Le «flâneur salarié», reporter de talent, Henri Béraud, rend visite à Mussolini, qui a réussi le tour de force de faire arriver les trains à l'heure. L'interview commence bien. L'Italien, faussement naïf, demande : «Quel bon vent vous amène ? - Celui de la curiosité !» Et le Duce de s'exclamer : «Parbleu !» Inquiète, Coco Chanel fait demi-tour. Le temps de revenir à Venise, Diaghilev est à l'agonie. Il dit «pardon», sans qu'on sache de quoi il s'agit, et ferme les yeux. Quatre silhouettes en blanc, seules, suivront son cercueil : Kochno, Lifar, Misia et Chanel affrontent une bourrasque pour dire adieu, sur l'îlot de San Michele. Sale temps...

 

A Pampelune, c'est le contraire : soleil et poussière. Hemingway y prend des bains de foule et picole de la bière à 66 centavos la bouteille. C'est la fiesta : deux matadors sont encornés le 6 juillet, trois picadors blessés. L'écrivain constate : «L'Espagne s'est vendue à Coca-Cola» et s'allonge pour déguster «les Quarante-Cinq» de Dumas. Son éditeur lit le manuscrit de «l'Adieu aux armes», tandis qu'aux Etats-Unis Faulkner prépare la sortie du «Bruit et la Fureur».

 

Aragon - encore lui ! - fait circuler «le Con d'Irène», reliquat de «la Défense de l'infini», manuscrit brûlé il y a deux ans pour Nancy Cunard. On peut lire : «Culs fientes vomissures lopes cochons pourris marrons d'Inde saumure d'urine excréments crachats sanglants règles pouah sueur de chenilles...» Il épate les notables de sous-préfecture et scandalise les chaisières. Hemingway parcourt les Mémoires de «Kiki of Montparnasse» et demande à ses amis : «Vous l'avez vue nue?» Ceux-ci, Américains en ribote, lisent avec satisfaction que le président Hoover, à Washington, promet au monde «dix-huit années de prospérité». Puis toute la compagnie va au cinéma.

 

Le cinéma, justement. Muet, il est médium universel. Il a imposé le chapeau en Turquie à la place du fez, popularisé la cigarette filtre à Pékin, fait raccourcir les robes à Varsovie, et les secrétaires parisiennes réclament le même confort que leurs consœurs dans les films américains. Maintenant qu'il parle, le cinéma est un sujet de polémique. Chaplin est contre, René Clair aussi, Louis Lumière pense que cette mode passera, et Pierre Fresnay y voit un «monstre non viable» (=>L'objet de l'été 1929 : le cinéma parlant ). Seul Maurice Chevalier, qui revient de Hollywood le 28 juillet avec YvonneVallée à son bras, explique : «Ce que je pense du film sonore ? Très simple, c'est l'Avenir avec un grand A.»


Films sonorisés

Boulevard des Italiens, le cinéma Caméo annonce le «premier grand film français parlant et sonore» : «le Collier de la reine», de Gaston Ravel. «Le Chanteur de jazz», sorti en janvier, tient toujours l'affiche au Gaumont-Palace. D'autres films sont maladroitement sonorisés : «le Charme du péché», «Mon coeur est un jazz-band» et le sublime «Finis Terrae» de Jean Epstein, programmé à l'OEil-de-Paris. La star Raquel Meller chante «Flor del mal» à l'entracte, dans un court-métrage. Fin juin, en projection privée au Studio des Ursulines, les invités peuvent voir un étrange film, intitulé «Un chien andalou». Il y a là Picasso, Breton, Le Corbusier, Marie-Laure de Noailles (dont on dit qu'elle vient d'acquérir le manuscrit de «Sodome et Gomorrhe», qu'elle serre dans une serviette de cuir en forme de phallus).

 

Buñuel, prêt à défendre son film, est venu avec des pierres dans les poches. Il n'aura pas à s'en servir, hélas. Puis les surréalistes partent en juillet chez Dali, à Cadaquès. Magritte y admire la technique du maestro, Buñuel prépare «l'Age d'or», Miró se promène, Breton se réconcilie avec Tzara (ça ne va pas durer), et voici Paul et Gala Eluard. Dali, avec un collier de fausses perles, rit. Quand on lui demande pourquoi, il répond qu'il voit ses convives «avec un hibou perché au-dessus de la tête et, sur la tête du hibou, il y a un excrément. Pas n'importe lequel ! Un à moi !» Intriguée, Gala lui demande : «Etes-vous coprophage?» Il répond : «Non, le caca me répugne autant que les sauterelles.» Puis il la regarde, et dit : «Mon petit, nous n'allons plus nous quitter.» Elle reste.

 

Les fêtes, à Paris, se succèdent. Après le bal Proust, le bal Louis XIV, le bal des Tableaux célèbres, le bal de la Mer, Marie-Laure et Charles de Noailles donnent le bal des Matières. L'invitation porte : «Ne pas venir en étoffes usuelles d'habillement.» La musique de cette soirée est de Georges Auric, le ballet de Francis Poulenc, les décors de Jean-Michel Frank. Paul Morand arrive vêtu de couvertures de la NRF, sa femme est en peaux de bête, Charles de Noailles en toile cirée, son épouse en branches de houx, Maurice Sachs est déguisé en caillou et le peintre Manolo Ortiz en Landru devant son fourneau - un pied sort du four en carton - tandis que la comtesse de Bégassière se promène en cocher de fiacre et Mme Henry Bernstein en ange de triptyque. Quand les torchères s'éteignent, au petit matin, quelqu'un murmure : «Paris est fini.»


Malraux est déjà parti en Orient pour faire du trafic d'œuvres d'art. Il constate qu'«à Ispahan les agneaux sont teints en rose, avec des houppettes», et revient déçu. Céline s'installe rue Lepic avec sa maîtresse, Elizabeth Craig, et compose «Voyage au bout de la nuit». «Le Figaro» écrit, à la rubrique Bourse : «Nos rentes sont calmes», et fait de la publicité pour un médicament qui porte un nom prédestiné : la Nazinette.

 

Certes, Paris n'est pas fini, mais, en ce début d'automne 1929, un monde s'achève, dans une odeur de Shalimar éventé, de plaisir canaille, de graisse de frites sur les Boulevards. La Crise, la Grande Crise, se déclenche le 24 octobre. Les lampions de la fête vacillent. La nuit tombe. –

http://bibliobs.nouvelobs.com/20090723/13920/1929-ete-erotique-suite

 

 

1929, été érotique

Par François Forestier

 

 

Crédit photographique

© Sipa - Coco Chanel

 


Erotisme - Amour - Prostitution (29)

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