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Cette année-là, c'est le printemps qui fut chaud. En juillet, la pluie s'est installée sur la France. Les maquisards du Boul'Mich se remettent des semaines folles en fabriquant des chavignols en Ardèche. Et Pompidou ? Pour lui, c'est bains de mer avec Madame dans le Morbihan

 


Salauds de gauchistes !« Les Russes, je ne leur donne pas quinze jours avant d'être à Paris ! » C'est M. Tout-le-Monde qui parle. On est en juin. Les barricades fument encore. Les services secrets sont sur les dents : le Sdece, la DST. Même Pompidou tremble. « Mon Georges, tu crois qu'on pourra prendre quelques jours de vacances, cette année ? » Claude, son épouse, s'impatiente. « Mais bibiche, tu n'y penses pas ! Avec ce qui se passe à Sochaux ! » Ça fait quinze jours que les ateliers des usines Peugeot sont occupés. Et justement, cette nuit du 11 juin, les CRS passent à l'attaque. Il y a de la casse. Un mort. Il ne finira donc jamais, ce joli mois de mai ? Surtout qu'il n'y a pas que les fraiseurs qui montent au créneau : même les lecteurs de la Bibliothèque nationale descendent dans la rue pour réclamer un plus grand confort de travail. « Et s'ils font des barricades d'incunables ? » Pompidou prend son air pompidolien (il réfléchit). « On va prévenir de Gaulle. »

 


Ce qui l'énerve, le Général, je vais vous le dire : c'est qu'il n'a sauvé ni la situation ni la France. La révolution se termine ? C'est à cause des grandes vacances. On a pris des airs de Robespierre, mais on ne va tout de même pas renoncer aux sacro-saints congés payés. Marxistes, mais pas après le bal du 14-Juillet ! Même quand on a 20 ans, tous ses cheveux, tous ses rêves, qu'on a désossé la rue Soufflot et joué à chat avec les sergents de ville. Sans doute beaucoup de Français, cette année-là, décident-ils de retarder leurs départs, mais c'est par crainte de manquer de carburant. Quand on examine les statistiques sur les pratiques touristiques de nos compatriotes, on découvre que 2% de la population a dû renoncer à partir suite aux événements. Soit 900 000 annulations. Il n'empêche, la France s'est majoritairement mise au vert. Comme si aucun événement historique, pas même un président qui meurt, un régime qui tombe, une République qui fait naufrage, une Sheila qui sort un disque, ne pouvait dissuader le Français moyen et supérieur d'aller garer sa caravane au camping des Flots bleus.

 

 

Alors que le tankiste russe ! Toujours prêt, comme le scout, à foncer sur l'Europe libre. L'épicentre de l'Histoire s'est déplacé : si le printemps 1968 a été incontestablement parisien, c'est à Prague que l'été sera le plus chaud. 4 600 chars sont massés aux frontières de la Tchécoslovaquie. 165 000 soldats du bloc soviétique s'apprêtent à supprimer le Coca-Cola des supérettes tchécoslovaques. Voyez pas que, sur sa lancée, le pacte de Varsovie tente une percée jusqu'à Laroche-Migennes ! Raymond Marcellin, le ministre de l'Intérieur, vous aura bien prévenus : « Le KGB est responsable, la Stasi et la Securitate sont partout. Tout ça est une création des communistes, il faut briser les reins des communistes ! Cohn-Bendit est un agent des pays de l'Est, les ouvriers, les syndicats sont à la solde de Moscou ! » Le maccarthysme à la française avec, en fond sonore, un tube de Claude François, « Comme d'habitude ».

 

 

Le disque est sorti chez Philips fin 1967 et c'est le tube de l'été. Le tube des seuls au monde. Dans les bals de village, ça fait un tabac. La petite brune du fond n'attend que le nasillard Cloclo pour se faire tripoter sur la piste par un Francis ou un Jean-Claude en rêvant qu'elle danse avec Che Guevara. Voilà, la lune est belle. Ces nouvelles fermetures Eclair marquent indéniablement un progrès, si le Che n'est pas très à l'aise avec le bouton traditionnel. Paradoxe : l'été 1968, qui bruit encore des plus modernes revendications sur l'égalité homme-femme, est aussi celui de la pin-up aguicheuse, de la playmate délurée qui vous réussit des ronds de fumée de vingt centimètres de large avec ses bastos filtre.

 

 

Est-ce un hasard si Jacques Deray tourne, dans une villa de Saint-Tropez, « la Piscine », avec au générique quatre bombes totales, quatre cocktails Molotov d'acteurs : Maurice Ronet, Alain Delon, Jane Birkin et Romy Schneider ? Température : 90 degrés sous la tonnelle. Romy est là, allongée au bord de l'eau turquoise. La sueur, ou l'eau javellisée, on ne sait, roule sur son corps brûlant, abandonné aux regards fous des deux mâles. Comme on aimerait être la bienheureuse gouttelette qui met tranquillement le cap sur ses seins, sur ses reins, sur son charme irrésistible ! Et voici Alain Delon, pectoraux en embuscade. Un plouf. Deuxième plouf, c'est Romy qui se rafraîchit. Le monde ouvrier pourra repasser. Tandis que les étudiantes rêvent aux droits de la femme, le cinéaste Jacques Deray, inspiré comme jamais, et auquel on pardonne, pour ce chef-d'œuvre, cinquante daubes, élève un monument cinématographique à la femme-objet, et proclame noir sur blanc que c'est en France, et pas ailleurs, que Dieu existe. Qu'il barbote, même, en tongs et bikini.

 

 

La République, on le voit, a retrouvé ses couleurs. Tout va bien, madame la Marquise ? Car la société de consommation, un temps conspuée, s'est refait une beauté. Du Polaroid couleur (il coûte 399 francs) au panty-slip Lejaby, il faut vendre, vendre, vendre. Donc acheter, acheter, acheter. La bière se négocie maintenant en pack de six. Poème publicitaire : « J'aime ma femme/J'aime la Kronenbourg/ Ma femme achète la Kronenbourg par six/ C'est fou ce que j'aime ma femme. » Féminisme, quand tu nous tiens. Pour monsieur, L'Oréal vient d'inventer la lotion Pelli-traital (« Plus une pellicule à lui reprocher », dit fièrement la réclame). Quant à Françoise Hardy, la sublime sole, elle fait la pub Uniroyal. Les pneus antipluie. Après toutes les révolutions, les starlettes et les barons ressortent, comme les crocus après la fonte des neiges. Tiens, voilà-t-il pas que le comte Antoine de La Panouse ouvre justement, ces jours-ci, la plus grande réserve d'animaux sauvages en liberté du monde à Thoiry. Il peut ainsi se consoler d'avoir perdu aux élections avec les hippos du château. Constat inquiétant du magazine « Match » : « Chaque semaine, sur une moyenne de 3 500 voitures, 100 tombent en panne. » Manquerait plus que les tigres bouffent Sa Noblessité partie faire le tour de la propriété dans sa nouvelle R16 

 

Revenons à Pompidou. Faudrait qu'il se repose, avec sa chère et tendre. « Ah, bibiche, tu n'y penses pas ! »

 


C'est que, pendant que les petites nanas se déhanchent en Courrèges et que Cristóbal Balenciaga prend sa retraite, pendant que l'autoroute du Sud se remplit de 4L bariolées et de combis Volkswagen sloganisés au goût du jour (peace, love and fromage de brebis), on continue de voir rouge au sommet de l'Etat. Et même extrême-rouge. Comment faire barrage aux Soviets ? Le Général l'a dit : « Il faut que ça finisse » (la chienlit). Heureusement, le 30 juin, la droite l'emporte largement aux élections législatives. 10 juillet. Le gouvernement Pompidou démissionne. Maurice Couve de Murville, gaulliste pur jus, lui succède pour la reprise en main. « Alors, chéri, ça y est, on peut aller se faire bronzer le maillot ? »

 


Aux commandes, Couve ne chôme pas. Le nouveau gouvernement mène la vie dure aux derniers gauchistes qui traînent dans la capitale. Dans la nuit du 13 au 14, les policiers chargent et matraquent à tout-va, dès qu'un rassemblement se forme. 450 suspects sont embarqués. Neuf seront écroués. Les meneurs sont pourchassés, les groupuscules dissous. Alain Krivine et sa femme Michèle sont arrêtés. On veut des exemples. Des têtes. Et on en profite, vieille chanson, pour raccompagner à la frontière des étrangers suspectés d'avoir des idées rouges tandis que les people, ces involontaires agents du pouvoir, font diversion dans les colonnes des journaux. Johnny, par exemple, vient de s'acheter une nouvelle automobile (une Lamborghini Miura). Françoise Sagan n'a rien à lui envier, avec sa Maserati. C'est au volant de ce petit bolide que les insurgés de l'Odéon l'ont vue débarquer, en mai. Jacques Dutronc, lui, est en concert à Arles (« les Cactus »). Faye Dunaway et Steve McQueen tournent le baiser le plus long et le plus cher de l'histoire du cinéma. C'est dans « l'Affaire Thomas Crown ». La scène a nécessité sept heures de tournage, et coûté 20 000 dollars.

 

 

Parlant d'amour, les fans de Jim Morrison sont sur la brèche : les Doors arrivent en Europe, précédés d'une réputation terrible. Dans les salles de concert, un beau concours de miss T-shirt mouillé en perspective. Rien, pourtant, à côté du succès d'un vieux monsieur de 73 ans qui va tout casser à l'amouromètre. Oui, 1968, c'est aussi l'été de « Belle du seigneur », le chef-d'œuvre d'Albert Cohen. Peut-être que Claude Pompidou va, de son île Saint-Louis chérie, pousser jusqu'à la librairie Gallimard, boulevard Raspail, pour acquérir ce monument ? Moi, sur le sujet, j'aurais plutôt été voir « Bandolero ! », avec Raquel Welch. C'est au cinéma l'Ermitage, et vous pouvez appeler Elysée 15-71 pour les horaires.

 

 

Dure, quand même, cette fin de règne pompidolien. Georges était Premier ministre depuis soixante-quinze mois. Et voilà que, dans son dos, toutes les huiles gaullistes ont comploté pour le bouter hors de Matignon, et faire une razzia sur les maroquins. Edgar Faure a fait savoir qu'il préférait les Finances à l'Agriculture (il n'y a que Chirac qui se soit éclaté au ministère de la betterave). Pendant ce temps, Pompidou fait ses cartons. « Il range lui-même la tête khmère au sourire énigmatique qu'il a dénichée dans une vente et qui trônait sur la cheminée depuis trois ans, face à son bureau », raconte « Match », qui l'a photographié métamorphosé en déménageur breton. Couve lui a bien proposé l'Education nationale, mais Georges, superbe, lui a répondu: « Je ne puis accepter de n'être que le ministre des instituteurs et des professeurs de latin. » Couve aime le golf, les teckels, le bordeaux. Sa femme, que les Américains ont classée parmi les dix femmes les plus élégantes, est surnommée « Couvette ». Oui, c'est déjà la guerre des premières dames. Mais Claude en robe bleu marine bordée de blanc (fournisseur non précisé), quand elle fait ses adieux au personnel, ça a quand même plus de gueule que Couvette promenant son chien-chien.

 

 

Saigon, la guerre, l'horreur. Et puis le Biafra pour faire décidément des grèves de 68 et des échauffourées au Festival d'Avignon une Foire du Trône bien secondaire. Au fait, quelle mouche a donc piqué Malraux de limoger ainsi Jean-Louis Barrault, son protégé, sans crier gare ? Cette tragi-comédie à la française agite tous les milieux du théâtre, en cet été 1968. En cause, l'attitude de Barrault face aux comités d'agitation culturelle de la Sorbonne, lorsqu'ils prennent d'assaut l'Odéon. Le ministre, au début, demande à Barrault de laisser faire, mais se rétracte ensuite. Il faut maintenant couper l'électricité et faire sortir tout ce joli monde en rang par deux. Sauf que le grand comédien préfère prendre le temps de parlementer, et refuse de sortir les beatniks manu militari, qui pourtant distribuent aux clodos du quartier tous les costumes de scène.

 

 

Vous savez quoi ? 68 a été, point de vue température, un des pires étés de l'histoire. La pluie arrose généreusement la Normandie, la Vendée, l'Hexagone tout entier. A croire que les trotskos ont aussi déréglé la météo ! Le 15 août arrive et le soleil est toujours aux abonnés absents. Heureusement, les Pompidou sont enfin sur la route des vacances. « T'es contente, bibiche ? » Pensez, depuis six ans qu'ils n'étaient pas partis. Ils ont loué une villa dans le Morbihan. C'est en 404 qu'ils vont à la mer. « Elle est la première à se jeter à l'eau, mais c'est lui qui nage le plus longtemps, près d'un quart d'heure », selon la presse. Ah, ils ne manquent pas d'allure, ces deux-là, quand ils se promènent main dans la main, la clope au bec, tandis que ça crachine !

 

 

19 août, 23 heures. La radio l'annonce : « Les troupes soviétiques et hongroises pénètrent en territoire tchécoslovaque. » Prague pleure. Prague hurle de colère, d'impuissance et de tristesse. 20 août. A l'aube, cette phrase à la radio : « Tristes frères, quand vous entendrez chanter l'hymne national, vous saurez que tout est fini. » Une minute plus tard, l'hymne retentit. Voilà, les Tchèques sont dans la rue à leur tour - décidément, cette année 68 ! Ils regardent les chars remonter le Vaclavske Namesti. Embouteillage de voitures étrangères qui quittent le pays. Des étudiants balancent sur les chenilles des tanks, vainement, des casseroles et des poêles. Ecoutez, c'est Mozart. Le Requiem.

 

 

« Allez, bibiche, il faut rentrer à Paris. » Début septembre. On passe « les Cheyennes » de John Ford au Cinéma des Champs-Elysées. Et « le Cri » d'Antonioni au Studio Bertrand. Et encore Audiard, « Faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages ». A la télé, une seule chaîne, toujours en noir et blanc. « Le pouvoir, écrit Maurice Clavel, n'a pas employé la télévision couleur, crainte de jaunisse. » Je me souviens de celle, portative (mais elle pesait 100 kilos), que mes parents avaient hissée sur le buffet en chêne normand de la maison de vacances. Peut-être une Thomson-Ducretet. Elle était littéralement tapissée de Skaï marron. A l'intérieur du poste, ça ne brillait guère par l'indépendance. Les sanctions menacent. Des journalistes sont écartés. On en teste d'autres, plus accommodants, plus malléables. Résultat : l'audience s'effondre. On prévoit des licenciements à France-Inter et à la télé. Oh, rien à voir avec l'audiovisuel public, sous Sarkozy de Murville...

 

 

1968, été pluvieux

Par Didier Jacob dans le Nouvel Obs.

http://bibliobs.nouvelobs.com/20090804/14083/1968-ete-pluvieux

 

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