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Exégète et ami de Jean-Paul Sartre, auteur en 1955 d’un manifeste en faveur du FLN, le philosophe engagé est mort le samedi 1er août 2009  à 87 ans.



De Francis Jeanson, on pourrait dire qu’il a été «un homme révolté». Mais l’ironie de l’histoire a fait que, sur demande de Jean-Paul Sartre, c’est justement Jeanson qui se chargea de rédiger la violente critique de l’Homme révolté d’Albert Camus, qui, de la rébellion, du soutien au communisme soviétique, de l’engagement, donnait une autre conception que celle du groupe sartrien. Paru dans la revue les Temps modernes (n° 79, 1952), l’article provoqua la brouille entre Sartre et Camus. Jeanson n’eut jamais d’inimitié pour Camus mais demeura du côté de Sartre, même si, lors de la répression de l’insurrection hongroise, leurs positions divergeront.


Anticolonialiste. Il avait intégré après la guerre l’équipe des Temps modernes, dont il sera gérant, et pris la direction au Seuil de la collection «Ecrivains de toujours». En 1955, il y fait paraître un Sartre qui nourrira ceux que fascinait l’existentialisme, à l’essor duquel il avait participé avec le Problème moral et la pensée de Sartre. La même année, il publie, avec sa femme Colette, l’Algérie hors la loi, où, outre la faillite de la politique d’intégration française, est affirmée la légitimité de la lutte du FLN. L’ouvrage suscite beaucoup de polémiques, y compris à gauche, mais devient le manifeste d’une génération de militants révolutionnaires anticolonialistes. Sartre, l’Algérie : les deux «chiffres» de la vie, de l’action et de la pensée de Jeanson. Francis Jeanson retient de la philosophie sartrienne que le sujet humain est libre, qu’il «n’est rien» mais se fait à travers ses actes. Aussi ne peut-il pas supporter qu’on prive un homme (ou un peuple) de sa liberté, de sa dignité, de son droit inaliénable à l’indépendance, qu’on lui impose par la force des règles et des valeurs qui ne sont pas celles de son histoire.


Né à Bordeaux le 7 juillet 1922, ayant dû interrompre ses études de philosophie pour des raisons médicales, Francis Jeanson, après avoir fui le STO, rejoint les Forces françaises libres d’Afrique du Nord. En 1945, il est reporter à Alger républicain. Après le déclenchement de la guerre d’indépendance, il se range du côté des combattants algériens. La lutte anticoloniale sera celle de toute sa vie. Prototype de l’«intellectuel engagé» sartrien, il crée en octobre 1957 le Réseau Jeanson, celui des «porteurs de valises», qui collecte des fonds, héberge et favorise les déplacements des militants du FLN.


Psychiatrique. La publication de Notre Guerre, livre immédiatement saisi, précède une vague d’arrestations qui démantèle le Réseau. Le procès s’achève en octobre 1960 : Jeanson est condamné par contumace à dix ans de prison. Il sera amnistié en 1966.


Sans rien renier de ses combats, il se dédie dès lors à l’action culturelle, dirigeant la Maison de la culture de Chalon-sur-Saône, et au travail social en milieu psychiatrique. Il sera même acteur, jouant son propre rôle devant Anne Wiazemsky dans la Chinoise de Jean-Luc Godard. Homme d’action, Jeanson n’a cependant pas négligé la pure réflexion philosophique, y compris la réflexion sur… l’action.


Outre ses commentaires de la philosophie sartrienne, il a produit un ouvrage très technique sur la phénoménologie, théorisé son travail en milieu psychiatrique (Eloge de la psychiatrie et la Psychiatrie au tournant), consacré des essais à Montaigne, Simone de Beauvoir ou l’entreprise de vivre, et à la Signification humaine du rire. Aussi, aux deux «chiffres» de sa vie, Sartre et la révolution algérienne, pourrait-on en ajouter un troisième, titre de l’un de ses derniers ouvrages : l’Exigence de sens (1997).


Confronté à ses débuts à Camus sur la thématique de «l’absurde», Francis Jeanson ne s’est cependant pas demandé longtemps si la vie vaut la peine d’être vécue : bien sûr que oui, si par son action, et malgré tous les dangers, on parvient à lui donner un sens


Par ROBERT MAGGIORI

04/08/2009 – Libération

Crédit photographique - Le philosophe, Francis Jeanson, dans sa villa sur le bassin d'Arcachon, au Cap Ferret, le 25 janvier 2002 (© AFP Patrick Bernard)

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