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Au mois de septembre 1929, Irène Némirovsky adresse par la poste à Bernard Grasset le manuscrit de son premier roman, David Golder. Exilée russe de 26 ans, écrivant en français de surcroît, elle craint de n'être pas prise au sérieux, et signe la lettre d'accompagnement du nom de son mari. Pendant quelques semaines, l'éditeur attendra en vain cet auteur inconnu. Quand il, ou plutôt elle, se manifeste enfin à la mi-novembre, après avoir accouché de sa première fille, Grasset est aussi stupéfait par cette jeune écrivaine qu'il a été emballé par son texte.

 

Le livre sera en librairie avant Noël, précédé par une de ces campagnes de publicité dont le patron de la rue des Saints-Pères a le secret. Un "nouveau Père Goriot", a-t-il annoncé. Le succès est immédiat, et le Tout-Paris littéraire crie au chef-d'oeuvre, de Paul Morand à Anna de Noailles, de Gide à Henri de Régnier. David Golder aurait pu n'être qu'un de ces "romans d'affaires" qui sont presque devenus un genre au milieu des années 1920. Tout en fait pourtant le roman de l'époque, le Bonjour tristesse des Années folles, avec le même genre d'engouement foudroyant que connaîtra Sagan trente ans plus tard.

 

Le moment, tout d'abord, est singulier. Le scandale de la banquière Marthe Hanau, en 1928, puis la faillite de la banque Oustric viennent d'ébranler les milieux d'affaires parisiens. Mais surtout, depuis le 24 octobre 1929 et le "Jeudi noir" de Wall Street, c'est tout le monde de la finance internationale qui s'effondre. David Golder apparaît comme l'archétype de ces aventuriers de l'argent, acharnés à construire des fortunes, brassant "des milliards sur le papier, mais dans les mains, rien", une "machine à faire de l'argent", impitoyable et fataliste, solitaire et sans illusions ni scrupules, prêt à tout perdre pour regagner plus encore, comme dans un casino permanent. Lors d'une scène, Gloria, son épouse emperlousée, cynique et rapace - copie fidèle de la mère de la romancière - lui jette à la figure : "Les affaires, c'est une espèce de vice, comme la morphine." Tout est dit, ou presque.

 

Le réalisme est d'autant plus saisissant qu'il est largement autobiographique. La vie d'Irène Némirovsky a été un roman, dont elle s'inspire avec une troublante impudeur. Née à Kiev, d'où son père est monté à Saint-Pétersbourg pour devenir l'un des plus puissants banquiers du tsar, cette adolescente élevée par une préceptrice française est plus familière des palaces de Biarritz que de la Moldavanka, le quartier juif d'Odessa dont sa mère est originaire. A 14 ans, elle assiste en direct au déclenchement de la révolution bolchevique : "J'entendis pour la première fois ce long hurlement qui monte de la foule et qui demande le sang, ce cri sombre de haine et de folie", écrira-t-elle dans ses carnets de travail. Très vite, les banques sont confisquées, la tête de son père mise à prix. C'est la fuite en traîneau, vers la Finlande, la guerre civile, la Suède, enfin Paris, havre de liberté et de littérature, le baccalauréat, la Sorbonne, la vie d'étudiante d'un côté, la faune des "nouveaux riches" de l'autre, car le père a ménagé ses arrières.

 

Ce petit monde cosmopolite d'affairistes, spéculateurs et boursicoteurs de haut vol, de faux aristocrates et de vrais princes désargentés, de gigolos et de demi-mondaines, de villas somptueuses et de fêtes permanentes entre Riviera et côte basque, ce monde qui fut celui de ses 20 ans, Irène Némirovsky le raconte avec une crudité et une cruauté qui estomaquent ses contemporains. Jusqu'à reprendre, sous sa plume, les préjugés et clichés antisémites de l'époque, tel "le nez énorme (de Golder), crochu comme celui d'un vieil usurier juif". L'Action française applaudit, la presse sioniste s'alarme. Comme le rapportent ses biographes minutieux (Olivier Philipponnat et Patrick Lienhart, Grasset/Denoël, 2007), la romancière rétorque : "C'est ainsi que je les ai vus...", justifiant en quelque sorte le jugement de bien des lecteurs ultérieurs : David Golder, un "roman de la haine de soi". L'Histoire, tragique, se chargera de trancher.

 

Il reste que la modernité d'Irène Némirovsky est saisissante. Mordante, elle écrit comme on filme, dialogue sans fioritures, balance les mots comme des images et découpe le récit comme un scénario. Séquence 1 : la visite de Marcus, l'ancien associé ruiné de Golder qui vient lui demander de l'aide. Il refuse. Quelques heures plus tard, Marcus se suicide dans une maison close de la rue Chabanais. Séquence 2 : Golder rejoint à Biarritz sa femme, sa fille - et leurs amants. La première n'a qu'une question à la bouche : "Comment vont les affaires ?", la seconde une autre : "Daddy, donne-moi une auto neuve." Séquence 3 : Golder s'écroule à la sortie du casino, victime d'une crise cardiaque ; en quelques jours, ses titres s'effondrent en Bourse, c'est la débâcle. Séquence 4 : déchu, Golder se retire, seul, dans son appartement parisien, hanté par la mort. Séquence 5 : pour éviter à sa fille un mariage obligé avec un vieux concurrent, Golder fait un dernier coup mirobolant, va négocier à Moscou, avec les "soviets" la concession de gisements pétroliers, et meurt au milieu de la mer Noire, dans le rafiot qui le ramène en France, envahi par une ultime image du ghetto de son enfance. La transposition très rapide du roman à l'écran par Julien Duvivier, avec Harry Baur dans le rôle de Golder, contribuera d'ailleurs, plus encore, à sa célébrité.

 

Le destin d'Irène Némirovsky l'aura placée à l'épicentre des trois séismes du siècle : 1917 et la révolution russe, 1929 et le krach de Wall Street, juillet 1942 et le wagon qui la mène vers Auschwitz, où elle ne survivra qu'un mois. Juive et étrangère, elle fut d'un des premiers trains de la mort. Malgré sa conversion au catholicisme, malgré la naturalisation de ses filles, malgré ses amitiés éclectiques, malgré son attachement à sa patrie d'adoption, dont Suite française - écrit fiévreusement depuis l'été 1940 dans le petit village bourguignon d'Issy-l'Evêque, où elle se croyait à l'abri, et redécouvert soixante ans après -, qui lui valut le prix Renaudot en 2004, comme un exceptionnel hommage posthume.

Le roman de la crise

 

1929 : Le "Bonjour tristesse" des Années folles

LE MONDE | 05.08.09 |

Gérard Courtois

Article paru dans l'édition du 06.08.09

 

 

David Golder, d'Irène Némirovsky. Editions Grasset, collection "Les cahiers rouges", 2005.

 

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