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Prévarication, corruption, abus de confiance, actionnaires ruinés et morts suspectes sont les ingrédients de ce scandale qui a fait vaciller la IIIe République.


Panamá, c’est le mal lui-même qui a gagné tous les membres du corps social… Panamá, c’est le gaspillage effronté, c’est la curée au grand soleil. Le 21 novembre 1892, Jules Delahaye, député boulangiste de l’Indre-et-Loire, fait face à une centaine de parlementaires déchaînés: il menace de dévoiler la liste des “chèquards”, ceux qui ont touché des pots-de-vin dans l’affaire du canal de Panamá.

 

Au milieu du XIXe siècle, l’utilisation de plus en plus répandue de la machine à vapeur a accéléré les échanges internationaux. Les grands projets se multiplient dans le monde avec, à chaque fois, un objectif constant : raccourcir les temps de transport. À cette époque, la palme de la démesure revient au Français Ferdinand de Lesseps. Un million et demi d’ouvriers employés par la société qu’il préside, la Compagnie universelle du canal maritime de Suez, ont creusé un ouvrage pharaonique reliant la mer Méditerranée à la mer Rouge. Inauguré le 17 novembre 1869, le canal de Suez réduit de 42 % la distance entre Liverpool et Bombay.

 

À 12000 kilomètres du Caire, les Américains, grâce à une concession accordée par le gouvernement colombien, ont construit une voie de chemin de fer,la Panama Railroad,entre 1849 et 1855, au prix de douze mille morts.Reliant l’Atlantique au Pacifique, elle est empruntée chaque semaine par les milliers d’émigrants européens qui se rendent en Californie pour participer à la ruée vers l’or. Certes,il y a bien eu des projets pour creuser un canal entre les deux océans, mais il faut attendre 1873 pour que la marine américaine conclue à la faisabilité du projet au terme d’une étude menée dans la région de Darién.

 

Le 15 mai 1879, le Congrès international d’études sur le canal s’ouvre à Paris. Il est présidé par Ferdinand de Lesseps. Cent trente-sept délégués venus du monde entier sont amenés à choisir un des quatorze projets en concurrence. Deux seulement tiennent la route; ils sont géographiquement et techniquement différents. Le premier, soutenu par les États-Unis, prévoit le percement du canal dans une région du Nicaragua et comporte dix-sept écluses. Le second, plus au sud, dans la région de Darién,n’en comporte aucune;dans le langage technique,on parle de canal à niveau. Ce projet, titanesque, d’un ouvrage long de 74kilomètres, large de 22mètres et profond de 9mètres est présenté par deux Français,Armand Reclus et Lucien Bonaparte-Wyse. Il est soutenu par Ferdinand de Lesseps, auréolé du succès du canal de Suez.

 

Sans grande surprise,le 29mai1879,le projet du canal à niveau remporte le vote. Le coût est alors estimé à 600 millions de francs et il est prévu que les travaux s’étaleront sur douze ans.

 

Ferdinand de Lesseps veut rééditer le succès du canal de Suez, qui a reposé sur la création d’une société, une émission d’actions suivie d’une succession de placements obligataires. Le 20 octobre 1880, Ferdinand de Lesseps crée la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panamá.Initialement, le capital devait être de 400 millions de francs (800000actions émises à un prix nominal de 500 francs). Charles de Lesseps, fils de Ferdinand, ne lève que 300 millions de francs. Les travaux commencent en février 1881, mais rapidement les problèmes surviennent. Pour s’assurer de l’emporter, Armand Reclus et Lucien Bonaparte-Wyse ont sous-estimé la virulence de la fièvre jaune et de la malaria dans l’isthme : ces deux maladies feront vingt-deux mille morts dans les rangs des Français. Par ailleurs, certaines zones du chantier sont régulièrement ravagées par des coulées de boue lors des saisons des pluies. Les retards s’accumulent, repoussant d’autant la fin du chantier et accroissant les besoins de financement.

 

Au milieu des années 1880, le baron Jacques de Reinach, responsable de la publicité de la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panamá,et Cornelius Herz, un homme d’affaires également médecin, mettent sur pied une entreprise de corruption à grande échelle. À la presse, et notamment aux quotidiens la Justice et le Temps, ils versent douze millions de francs de pots-de-vin. À charge pour ces journaux de vanter les mérites des obligations émises par la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panamá. Et surtout de cacher ce qui se passe à 8700kilomètres… Cela fonctionne plutôt bien: entre 1882 et 1888, il y a sept émissions obligataires…

 

De son côté, Ferdinand de Lesseps cherche le soutien du Parlement pour le lancement d’une souscription nationale. Ayant reçu un rapport d’ingénieurs, le Parlement refuse par deux fois d’apporter une aide publique au canal de Panamá. Une fois encore, Jacques de Reinach et Cornelius Herz interviennent. Cette fois auprès d’une centaine de députés et de sénateurs, à qui ils promettent quatre millions de francs, et auprès de Charles Baïhaut, ministre des Travaux publics, qui est assuré d’un don de un million de francs.

 

Gustave Eiffel est appelé à la rescousse en 1888


Leur manoeuvre paie: le 8 juin 1888, le Parlement autorise le lancement d’un emprunt de 720 millions de francs. Mais, compte tenu des retards pris – Gustave Eiffel est appelé à la rescousse en 1888 et impose un système d’écluses entraînant des dépenses supplémentaires – et du mécontentement des petits porteurs, cette émission ne fut jamais entièrement couverte.

 

En décembre 1888, la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panamá se voit refuser un report de paiement de dettes. Deux mois plus tard, le 4 février 1889,la société, à court de trésorerie – elle a déjà investi plus de 1,4 milliard de francs –, est mise en liquidation judiciaire, ruinant près de 100000 épargnants.

 

Les premières plaintes pour escroquerie sont déposées au parquet de Paris en 1889 et,le 11 juin 1891,une instruction est ouverte à l’encontre de Ferdinand de Lesseps,de son fils Charles, de trois administrateurs et de Gustave Eiffel.

 

Le 20 avril 1892, une campagne menée par Édouard Drumont,un journaliste antisémite et antiparlementariste à la Libre Parole, et relayée par Maurice Barrès dans la Cocarde, est lancée.Édouard Drumont écrit une série d’articles sur Panamá, qui seront regroupés en 1896 dans un volume,De l’or,De la boue, Du sang.

 

Du sang, il y en a. Le 4 novembre 1892, Jacques de Reinach est inculpé de corruption. Pour ne pas être incarcéré, il promet de livrer les noms de ceux qu’il a corrompus. Mais un jour avant sa comparution devant le tribunal, Jacques de Reinach est retrouvé mort dans son hôtel particulier… Dans ses papiers, les enquêteurs trouvent une lettre adressée à Ferdinand de Lesseps dans laquelle il dévoile qu’il est victime d’une tentative de chantage de son ancien associé, Cornelius Herz.

 

L’affaire du canal de Panamá se termine en 1893 par la condamnation à cinq ans de prison du ministre des Travaux publics Charles Baïhaut.Ferdinand de Lesseps et son fils sont condamnés à cinq ans de prison et Gustave Eiffel à deux ans d’incarcération (il sera finalement réhabilité). Georges Clemenceau est mis en cause, il aurait reçu de l’argent de Cornelius Herz, mais il est finalement blanchi. Seul Charles de Lesseps fera de la prison.

 

Les travaux reprennent en 1904 sous l’autorité des Américains. L’ingénieur en chef, le colonel George Washington Goethals, continue le projet français, mais il choisit finalement de construire trois ensembles d’écluses ainsi qu’un lac artificiel. Le canal sera inauguré le 3 août 1914.

 

Le canal de Panamá : Débâcle sous les tropiques

Frédéric Paya, le 23-07-2009

http://www.valeursactuelles.com/public/valeurs-actuelles/html/fr/articles.php?article_id=5088

 

Crédit photographiue

http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/IMG/jpg/L_illustration_P6_1893_vol_1_p_208.jpg

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