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Grâce à des protections au plus haut niveau de l’État, Stavisky a pu vivre de trafics en tout genre. Jusqu’à son coup d’éclat final: les faux bons du Crédit municipal de Bayonne. Retour sur le parcours de l’un des plus grands escrocs du XXe siècle.


La veille de Noël 1933. Depuis la fin des années 1920, les scandales succèdent aux scandales, les banqueroutes aux banqueroutes. Ce fut l’affaire de la “présidente” Marthe Hanau, banquière qui ruina des milliers de clients, puis Albert Oustric, petit-fils d’un cafetier de Carcassonne, joueur de poker invétéré et sa faillite frauduleuse. Et maintenant des bons d’emprunt émis par le Crédit municipal de Bayonne. Tous faux! Résultat : une perte sèche de 240 millions de francs pour l’établissement. Sur la sellette, le directeur, Gustave Tissier, arrêté et écroué il y a quelques jours. C’est un proche du maire de la ville, Joseph Garat. Le scandale couve au Pays basque. En réalité, Tissier n’est que l’homme de paille du cerveau de l’escroquerie, un certain Serge Stavisky, surnommé M.Alexandre.Beau parleur, séduisant,marié à la belle Arlette,un ex-mannequin de Chanel, il serait, si l’on en croit le Journal, « la canaille la plus sympathique de Paris ». Dans la capitale, on ne parle que de lui. Et la police ne pense qu’à arrêter M.Alexandre, qui est en cavale. Jusqu’à ce coup de théâtre du 8janvier 1934.Alors que les enquêteurs investissent vers 16 heures, le Vieux Logis, chalet situé à Chamonix où il s’est réfugié, ils découvrent un homme quasi mort. Stavisky décède quelques heures plus tard. Suicide ou assassinat ? Très vite, c’est la seconde hypothèse qui prévaut. Le Canard enchaîné titre à la une: « Stavisky s’est suicidé d’une balle tirée à trois mètres! »


Débute alors le plus important scandale de la IIIe République, au centre duquel se trouve un truqueur de génie, qui a passé toute sa vie à monter des coups, toujours protégé par les plus hauts personnages de l’État.

 

Qui est donc Stavisky ? Il est né le 20 novembre 1886 à Slobodka en Ukraine, où son père est prothésiste dentaire.Arrivé à 12 ans à Paris, le jeune Serge ne pense qu’à gagner de l’argent grâce à toutes sortes de filouteries et de méfaits.Ainsi,il n’hésite pas à voler l’or qu’il trouve dans l’atelier de son père pour le revendre. Il ne se gêne pas pour se faire fabriquer des cartes de visite du nom d’un célèbre éditeur pour pouvoir se rendre gratis au théâtre.Une authentique passion au nom de laquelle il loue les Folies Marigny pour l’été 1909. Notre escroc en herbe trouve une astuce pour ne pas payer de caution: la faire régler par les artistes, machinistes et ouvreuses du théâtre, qu’il ne rembourse jamais! Pas plus qu’il ne présente un spectacle… Résultat: les plaintes succèdent aux plaintes et Stavisky, qui a pris Albert Clemenceau, le frère de Georges, comme avocat écope en 1912 de quinze jours de prison et 25 francs d’amende. Suivent vingt ans de trafics en tout genre. Des bijoux. Des voitures. Des chèques falsifiés.Des faux bons du Trésor.Avec bien sûr des femmes qui l’entretiennent et qui finissent toutes de la même manière: ruinées.

 

Au début des années 1920, notre homme se lance dans les affaires. Tantôt il vend de l’élixir, tantôt il donne dans l’immobilier ou dans la construction de silos à grains. En avril 1926, “M.Alexandre” subit son premier revers: il est poursuivi par deux agents de change pour avoir dérobé des titres. Miracle : il réussit à s’échapper du bureau du juge d’instruction en passant par les toilettes attenantes. Pendant quatre mois, il se cache. Jusqu’à ce 22 juillet de la même année, où la police le cueille dans la superbe propriété qu’il loue à Marly-le-Roi et l’expédie à la Santé.Avant d’être transféré à Fresnes pour raison médicale. Libéré le 27 décembre 1927, Stavisky ne sera jamais jugé…

 

Il rembourse ceux qu’il a volés… avant de voler de plus belle


C’est alors que l’on perd sa trace ; désormais, il est devenu “M. Serge Alexandre, administrateur de sociétés”. Serait-il en quête de respectabilité? Pas le moins du monde. M. Alexandre demeure toujours un frénétique de l’escroquerie. Mais cette fois, aidé de son associé Hayotte, il vise haut en faisant main basse sur le Crédit municipal d’Orléans avec la complicité du directeur. Première escroquerie: l’établissement reçoit des bijoux en gage,qui sont systématiquement surévalués par des experts.Puis,Stavisky remplace les vrais bijoux par des faux réalisés par sa société Alex.Naturellement, ce sont les faux qui sont restitués aux emprunteurs, tandis que les vrais sont vendus à un bon prix ! Deuxième arnaque: le recours à des faux bons de caisse qui permettent de gruger plusieurs centaines de gogos. Le petit jeu dure trois ans, le temps d’émettre pour 70 millions de francs de bons fictifs. Début 1931, Stavisky,qui a été dénoncé, doit de toute urgence rembourser les porteurs de bons,sous peine d’effectuer un nouveau séjour en prison. Mission accomplie. Il repart pour d’autres aventures, loin d’Orléans. Au Pays basque, là où il passe ses vacances chaque été en compagnie de son épouse. Il se lie d’amitié avec le maire de Bayonne, Joseph Garat, et le convainc le 28 septembre 1931 de créer un mont-de-piété sur le modèle de celui d’Orléans. Stavisky fait appel à Desbrosses, l’ancien directeur de l’établissement du Loiret, nomme le dévoué Gustave Tissier au poste de directeur, s’attire les bonnes grâces du maire de Bayonne et une nouvelle arnaque se met en route.

 

Le principe? Le même que celui expérimenté à Orléans, autrement dit l’émission de faux bons de caisse. Pendant plus d’un an, nul ne s’aperçoit de la magouille. Jusqu’à ce qu’un receveur des finances, le 15 décembre 1933, vienne contrôler le Crédit municipal de Bayonne. Catastrophe : le pot aux roses est découvert, le directeur Tissier se met à table, avouant que 240millions de francs ont été extorqués aux épargnants à l’aide de faux bons de caisse! Fin de partie pour M.Alexandre? En tout cas, il montre une nouvelle fois ses talents de truqueur en faisant croire qu’il est mort le 23 décembre, victime de l’accident du train Paris-Nancy: Stavisky a fait mettre des documents portant son nom dans les vêtements de l’une des victimes! Raté: sa gouvernante le reconnaît dans la rue. Tellement heureuse de le voir vivant,elle répand la bonne nouvelle… Du coup, Stavisky s’enfuit quelque part en Savoie.Mais il reste introuvable. À la fin décembre 1933, la presse, surtout l’Action française, se déchaîne contre lui. Et le journal de Léon Daudet de souligner les relations amicales qu’entretenait Stavisky avec le directeur de la police judiciaire parisienne, Xavier Guichard. Le 4 janvier,la charge de l’Action française est à son comble. Ce jour-là, le président du conseil, Camille Chautemps, le ministre des Colonies, Albert Dalimier, le procureur de Paris, Georges Pressard, beau-frère de Chautemps et bien sûr Xavier Guichard sont montrés du doigt comme protecteurs de Stavisky.

 

La République semble en lambeaux. Quand survient un coup de théâtre: le 8 janvier, vers 16 heures, les policiers venus arrêter M. Alexandre entendent un coup de feu à l’intérieur du Vieux Logis, un chalet où il s’est réfugié.

 

Quand ils entrent, M. Alexandre a le corps ensanglanté. Une balle dans la tête. Il est dans le coma.Conduit à l’hôpital le plus proche,il décède le 9 janvier à 3h15 après une tentative de trépanation.

 

Sitôt sa mort connue, les rumeurs courent: Stavisky, entend-on, ne s’est pas suicidé, mais a été assassiné. Le lendemain de sa disparition, les Camelots du roi ainsi que d’autres groupes d’extrême droite manifestent devant le Palais-Bourbon aux cris d’« À bas les voleurs! À bas les assassins! Chautemps a fait assassiner Stavisky ! » Pendant quinze jours, les manifestations se succèdent. Le 27 janvier, Chautemps démissionne. Le 30, Édouard Daladier forme le nouveau gouvernement et écarte le préfet de police, Jean Chiappe, qu’il juge trop proche à la fois de l’extrême droite et de Stavisky. La tension est à son comble.Déjà,se profile l’émeute du 6 février 1934… Qui va être suivie d’un nouveau coup de théâtre, monnaie courante tout au long de cette ahurissante histoire: le 21 février, on découvre sur la voie ferrée Paris- Dijon,au kilomètre 311, au lieu-dit La Combe-aux-Fées, le corps broyé et décapité d’un homme. C’est celui du conseiller Albert Prince, le magistrat chargé d’enquêter sur tous les dossiers Stavisky. Le lendemain, Prince devait déposer devant une commission d’enquête parlementaire et donner son explication aux lenteurs des investigations du procureur Pressard, son supérieur hiérarchique!

 

Le fils de Stavisky finira illusionniste au cirque Medrano


Or, ces lenteurs, cette obstruction pour dire vrai, Prince les déplorait. D’où cette lancinante question: a-t-il été assassiné? Oui, répond l’extrême droite, qui fournit son explication : Prince a été éliminé sur ordre de Chautemps pour protéger le procureur Pressard, son beau-frère. Lequel est démis de ses fonctions dans les jours qui suivent…

 

La mort du conseiller Prince, quelles que soient ses causes exactes, sonne comme un signal:même si certains gros poissons échapperont au procès, l’affaire Stavisky ira à son terme sur le plan judiciaire.

 

À preuve, la commission d’enquête parlementaire ne se prive pas de divulguer quelques noms de “chéquards” achetés par Stavisky. Lorsque ses conclusions sont publiées, c’est pis encore:on apprend par exemple qu’Henri Rossignol, président de l’Union nationale des combattants,a été administrateur d’une société de Stavisky. Et qu’une kyrielle de parlementaires – tous membres du parti radical –, comme Joseph Garat ou Gaston Bonnaure, député de Paris élu en 1932, ont reçu beaucoup d’argent de Stavisky.

 

Les deux imprudents se retrouvent aux assises de Paris le 4 novembre 1935, en compagnie de dix-huit autres inculpés, mais évidement sans celui qui en aurait été la vedette. À l’issue de trois mois d’audience, l’ancien directeur du Crédit municipal de Bayonne,Gustave Tissier, écope de sept ans de prison; le maire de Bayonne, Joseph Garat, de deux ans. Gaston Bonnaure d’un an. La veuve de Stavisky est acquittée comme une demi-douzaine d’inculpés. Avec ce procès, Stavisky entre post mortem dans l’Histoire. Définitivement. Des livres sont écrits sur le personnage. Escroc mais aussi extravagant jusqu’à la fascination. Près de quarante ans plus tard, un film d’Alain Resnais avec Jean-Paul Belmondo dans le rôle titre revient sur la saga Stavisky.

 

Un après-midi de 1974,un homme est présent dans une salle des Champs Élysées qui diffuse le film. Un journaliste du magazine Lire, racontera dans le numéro d’avril 1995, l’anecdote suivante: « Subitement, au beau milieu de la séance, un homme se lève, révolté, hurle, crie au scandale. Son indignation vociférante ne s’apaisant pas, il est expulsé illico. » Le perturbateur n’est autre que Claude Stavisky, fils du célèbre M. Alexandre. Personnage fragile, Claude traînera son enfance dans le luxe de l’Hôtel Claridge à Paris avec son père et sombrera dans l’aliénation mentale et le vagabondage. Avant de participer aux tournées des cirques Medrano et Amar. Pour allécher les spectateurs, on pouvait lire sur leurs affiches:«Stavisky, illusionnistes de père en fils »

 

Stavisky : L'escroc du siècle

Gaetner Gilles, le 30-07-2009

http://www.valeursactuelles.com/public/valeurs-actuelles/html/fr/articles.php?article_id=5133

 

Crédit photographique

http://images.chapitre.com/ima2/big1/668/6697668.jpg

 

 

A lire


Les scandales de la République. De Panama à l'affaire Elf, de Jean Garrigues, Robert Laffont, 492 pages, 22€.

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