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Elles seraient plus de 20 000 à avoir été tondues en place publique. Quand certaines ont collaboré politiquement, économiquement et militairement, d'autres ont entretenu une relation amoureuse avec l'ennemi. On ne leur pardonnera jamais.

 

 Sur l'une des célèbres photos de Robert Capa, apparaît une proscrite de la Libération pourchassée par la foule pour avoir collaboré avec l'occupant. La femme porte un nourrisson dans ses bras. Le photographe américain a pris, ce 18 août 1944 à Chartres, deux clichés de la malheureuse. On la voit marchant au milieu d'une multitude de femmes, suivie de quelques fillettes et d'hommes goguenards. Le spectacle n'est pas coutumier. Il est de ceux, cocasses et cruels, dont les foules sont friandes. La femme est précédée d'un gendarme. L'uniforme donne à la scène un semblant de légalité. Sans doute l'emmène-t-on en prison. Ou à la tonte. Un homme porte son baluchon, carré de linge blanc noué hâtivement.

 

Témoin de cette « chasse aux sorcières à la française », le reporter questionne des badauds. Ils ne savent pas si cette femme est accusée d'avoir eu une liaison avec un Allemand ou d'avoir dénoncé des Français qui écoutaient Radio Londres. Nous penchons pour la première hypothèse, vu l'enfant à son bras.

 

« Væ victis », « Malheur aux vaincus », « Wehe den Besiegten », tel est le mot d'ordre de l'été 44, dans une France tout juste libérée. Il suffit d'avoir eu des contacts - pas forcément intimes - avec des militaires allemands, d'être victime de la délation qui prolifère, pour aller au pilori. Taxées de « collaboration horizontale », des femmes par milliers sont promenées dans les rues, la plupart tondues, quelquefois nues, sous les huées d'une foule haineuse.

 

Dans notre livre Enfants maudits, Henriette, habitant le nord de la France, relate le calvaire de sa mère, cantinière. Celle-ci a aimé un adjudant allemand qui a déserté par amour pour elle. Mais on les a découverts dans leur cachette avec leur enfant, dénoncés par le propre frère de la Française, « résistant de la dernière heure ». Pourtant, pendant l'Occupation, celui-ci trouvait son compte au travail de sa soeur. « Chez les occupants, il y avait toujours de quoi manger et du tabac. Lui qui fumait comme un pompier, il en a bien profité. Et ce n'était pas ma mère qui avait pris l'initiative de travailler à la cantine chez les Allemands. Ceux-ci avaient besoin de personnel et avaient chargé la mairie de leur en trouver », relate Henriette. L'Allemand avait trente ans et sa mère seize. Il jouait du piano et du violon. Elle l'écoutait en cachette. Il était gentil. Des soldats sont arrivés juste à temps pour empêcher la foule de le lyncher.

 

« Ma mère, poursuit Henriette, n'est pas allée tout de suite en prison. Les Américains l'avaient emmenée dans cette maison du village face à l'église qui était à l'époque un hôtel. Pour être plus précise, je crois qu'il s'agissait plutôt de Canadiens, car ce sont eux qui ont libéré ce coin de terre. Finalement, grâce à eux, elle a eu la chance de ne pas être tondue comme certaines autres filles du village qui avaient eu une liaison avec les Allemands. Ces pauvres femmes ont été amenées dans la cour de la mairie où on leur a rasé la tête avant de les jeter dans la rue toutes nues sous les quolibets de la foule. On lui a même dit en prison que certaines d'entre elles avaient leurs règles et que le sang coulait entre les jambes. Ma mère dit toujours qu'elle doit beaucoup « aux Américains » qui lui ont évité cette humiliation. »

 

Les soldats alliés, la prison parfois, sauvent beaucoup d'entre elles de la tonte et de l'exhibition en place publique. Toutefois, il existe aussi des tontes dans certaines prisons, commissariats et préfectures. Le désir de revanche habite les Français. L'historien Fabrice Virgili a consacré une solide étude à ce chapitre honteux de notre histoire. Partant de 0,02 % dans l'Indre à 0,15 % de la population féminine tondue à Evreux, il estime, rapporté à la population française, à 20 215 le nombre des femmes ayant eu les cheveux coupés. « Comparée à la population féminine de la France âgée de plus de quinze ans, (16 665 000 femmes), la proportion de femmes tondues est de 0,12 %, soit un peu plus d'une femme âgée de plus de quinze ans sur mille », écrit Fabrice Virgili.

 

Les cas répertoriés ne recouvrent pas l'ampleur du phénomène, compte tenu du chiffre dix fois plus important des enfants nés des amours de Françaises avec des militaires allemands (cf. rubrique « Tabous de l'Histoire » Historia n° 682, octobre 2003). Un certain nombre de femmes sont exécutées sommairement dans les heures suivant la Libération, d'autres mettent fin à leurs jours quand on vient les arrêter ou, plus tard, en prison. On leur peint des croix gammées sur le visage, quelques-unes sont marquées au fer rouge. Les « interrogatoires » sont un cauchemar. « Je ne me rappelle plus rien, dit la mère d'Henriette. Ma tête a volé d'un côté et de l'autre tellement on m'a frappée. On me posait toujours et toujours les mêmes questions. Ils voulaient savoir comment lui, cet Allemand, il se comportait au lit. Je ne répondais pas. Et je recevais une nouvelle gifle. Ma tête volait à gauche. Ils m'ont même demandé combien de centimètres mesurait son sexe. Je ne répondais toujours pas. Alors on continuait à me gifler. Et ma tête volait à droite. Je n'arrive même pas à te raconter tout ce qu'ils voulaient ces hommes, mes compatriotes. »

 

De plus chanceuses échappent aux poursuites en se terrant loin de leur quartier ou de leur village ou protégées par le silence de voisins. D'autres cachent leurs amours coupables, d'autant que la Wehrmacht prohibe pour des raisons de sécurité et « d'hygiène » la sexualité « libre » à ses hommes, à quoi s'ajoutent les règlements « eugéniques » édictés par les nazis interdisant le mariage de soldats allemands avec les femmes françaises, déclarées collectivement « non-aryennes ».

 

Mais la malveillance en livre beaucoup aux débordements d'irréguliers en quête d'un exploit facile. Fabrice Virgili relate qu'à l'arrivée des troupes alliées dans une petite localité de l'Oise, le 30 août 1944, les résistants se divisèrent en deux groupes. L'un, prit en chasse les « Boches », l'autre, les amies françaises des « Boches ». Ces « chasseurs de scalps », à l'évidence, vécurent ce jour-là une aventure excitante. Le milicien à la face tuméfiée par les coups et le soldat allemand désarmé à la vareuse déboutonnée, tirés à bout portant pour payer les crimes des SS et de la Gestapo, figurent au tableau de chasse.

 

Les femmes qui se sont affichées avec l'occupant, parfois un officier, sont les premières visées. Ces exactions se multiplient dans le vide administratif résultant de la chute du gouvernement de Vichy et du départ des occupants, tant que les troupes alliées, qui rencontrent une résistance allemande inattendue, n'occupent pas le terrain. Livrée à des bandes armées, la France est un certain temps la proie de l'anarchie.

 

Les « collabos » seront déférés ensuite aux tribunaux d'exception de l'époque, les chambres civiques. En vertu de l'ordonnance du 26 août 1944, 18 572 femmes seront vouées à « l'indignité nationale » qui les privera de tous leurs droits - sauf du droit naturel à la vie - et placées souvent en détention. Cela représente 26 % des condamnations (sur 71 507). Cette ordonnance, abrogée sept ans après, est un simulacre de justice car elle est rétroactive, donc contraire aux principes du droit. Les juristes de la Résistance l'ont conçue pour créer une sanction équivalant à une mise à mort politique et éviter ainsi le bain de sang qui menace le pays. Les amours coupables ne figurent pas dans l'ordonnance, mais ce « délit » peut ainsi être retenu « par extension ». Et juges et jurés cèdent généralement à la pression de l'opinion publique.

 

Il y a un pic de persécutions dans les semaines suivant la Libération, en juillet et août, voire en septembre 1944, devant des foules « immenses », « accourues de toutes parts ». En somme, il s'agit d'une réédition des bûchers de sorcières et de la guillotine révolutionnaire, suivie d'un sursaut de désapprobation des tontes à l'automne. Mais elles ne cessent pas pour autant et connaissent une recrudescence début 1945, jusqu'à ce que les pouvoirs publics y mettent fin. Tout en faisant mine de désapprouver ces punitions improvisées, le Comité français de la libération nationale puis le Gouvernement provisoire de la République française ont fermé momentanément les yeux, sachant qu'il fallait ouvrir les vannes à l'ire populaire. Ce sera « l'épuration », la grande lessive purificatrice de la France. Le mot date des « scrutins épuratoires » institués sous la Révolution par le Club des jacobins et évoque la Terreur de 1793, mais aussi les totalitarismes stalinien et hitlérien.

 

Qui sont ces femmes châtiées ? Des Françaises employées par la Wehrmacht, essentiellement dans les services de santé, l'entretien des logements et les cuisines, rémunérées, bien traitées et en contact permanent avec l'occupant. Comme l'a relevé Fabrice Virgili, c'est dans la santé et les services qu'il y a eu le plus de femmes tondues. Là, le pourcentage de ces réprouvées a été très élevé par rapport aux effectifs féminins : 12 % des femmes françaises étaient dans ces services ; elles totalisent plus de 30 % des femmes tondues. Dans l'administration et les métiers intellectuels, ces proportions sont respectivement de 19 % et de 15 % des effectifs. C'est dans l'agriculture, les transports et l'industrie qu'on compte le moins de fautives.

 

Pourquoi ont-elles été tondues ? Dans les périodes de crise, la femme perd son libre arbitre érotique pour devenir propriété d'Etat. Son corps est « nationalisé ». Pour des raisons politiques et non plus raciales - encore que... -, ces femmes sont condamnées pour avoir choisi le « mauvais partenaire sexuel ». Les Etats anciennement occupés d'Europe cherchent à se réapproprier, sans l'assumer explicitement, le corps des citoyennes qui ont fauté en se donnant à l'ennemi. Y compris par le moyen de contention le plus rigoureux : l'enfermement en milieu carcéral. Aux yeux des contrevenantes, il s'agit au contraire d'affaires privées et apolitiques qui ne regardent qu'elles.

 

L'archétype qui a actionné les tondeuses remonte au fond des âges. A préjugé archaïque, supplice archaïque. La tonte qui a retiré sa force à Samson, enlève à la femme un attrait essentiel de l'éternel féminin, source de pouvoir sur l'autre sexe et objet de culte de la culture occidentale, comme en témoignent des siècles de peinture et comme le confirme aujourd'hui l'incompatibilité de nos moeurs avec le port du voile islamique. Tondre, c'est exclure de la communauté nationale, expulser de la société civile, c'est « déféminiser ».

 

La guerre froide nous a polarisés pendant plus de trente ans sur le conflit Est-Ouest et le refoulement collectif a fait barrage. Mais nous baignons aujourd'hui, à mesure que s'éloigne le XXe siècle, dans une nouvelle sensibilité européenne. Nous participons à une décantation de l'Histoire. L'idée s'impose qu'il n'y a pas, d'une part, des nations coupables et, de l'autre, des pays innocents. Le IIIe Reich a commis des crimes diaboliques, mais la République fédérale d'Allemagne s'est repentie de façon exemplaire.

 

Parmi les fautes et erreurs de la France, le sort indigne réservé aux femmes accusées de complicité amoureuse avec des occupants et, plus tard, à leurs enfants, n'est pas un chapitre de notre passé dont nous pouvons être fiers. Les enfants des femmes tondues attendent encore des excuses.

 

 

Humiliées par les « chasseurs de scalps »

Par Jean-Paul Picaper

Dossier Historia -  Picaper (Jean-Paul), "Humiliées par les chasseurs de scalps", in Historia, n° 693, Septembre 2004.

 

* Correspondant du Figaro pour l'Allemagne jusqu'en 2003, Jean-Paul Picaper a obtenu le prix du Haut-Conseil culturel franco-allemand 2004 entre autres distinctions allemandes et françaises pour son travail au service de la coopération franco-allemande et de l'Europe.

 

 

Les femmes tondues en Dordogne

http://www.coeurssansfrontieres.com/index.php?option=com_content&task=view&id=45&Itemid=49

 

Les tondues de la Libération en Périgord

http://storage.canalblog.com/18/67/534743/32449603.pdf

 

Les femmes tondues de Nîmes exposées à la populace.

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-30168520.html

 

La terrible humiliation des femmes tondues-TARN : Après la Libération d'Albi, le 26 août 1944

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-28852607.html

 

Les « tondues » de la France machiste

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-27758389.html

 

La répression des femmes coupables d'avoir collaboré pendant l'Occupation

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-27861392.html

 

Les « tondues » à la Libération : le corps des femmes, enjeu d'une réappropriation

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-28627726.html

 

Enfants de Boches

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-29042194.html

 

Après 60 ans dans l'ombre, l'Allemagne reconnaît les "enfants de la guerre"

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-29106777.html

 

Fille de rien

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-30925037.html

 

Femmes dans les guerres (46)

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