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Archives de Presse - Le 27 juin 1975, à Paris, un certain «Carlos» tue deux inspecteurs de la Direction de la surveillance du territoire. Depuis, une série d'attentats sanglants (83 morts) en ont fait «l'homme le plus dangereux du monde». A la fin des années 80, il perd ses soutiens à l'Est et ses amis arabes le lâchent un à un. Il gêne. Il vieillit. Pour le révolutionnaire professionnel commence la dernière cavale. Au Soudan, une femme le fait trébucher. La DST le ramasse...


Encore sous le choc, «Carlos» Ilitch Ramirez Sanchez, ci-devant terroriste international et, depuis quelques années, mercenaire à la retraite, regarde défiler le paysage de la banlieue parisienne. Tout a été si vite... La police faisant irruption dans sa maison, dans le quartier résidentiel de Khartoum, à l'aube du dimanche 14 août... Le transfert à tombeau ouvert jusqu'à l'aéroport de la capitale soudanaise - tout proche...

 

L'attente interminable, puis l'embarquement, à la nuit tombée, dans un avion dont il ne verra rien. A ce moment, des bouffées de rage l'envahissent. S'en prendre à lui, Carlos! Jamais, en vingt ans, Algériens, Libyens, Syriens, Irakiens, Jordaniens Yéménites... personne n'avait osé. Et maintenant, ces Soudanais qui l'expédient. Vers où, d'ailleurs? Pour être remis à qui? Et les ombres muettes dans la carlingue... Quel service?

 

Ce n'est qu'après l'atterrissage, à 10 h 30, le lundi matin, que Carlos est confronté à ses destinataires. Des Français. La Direction de la surveillance du territoire... Ses pires ennemis... Abasourdi, il ne verra pas la silhouette mince, à l'allure toute militaire, qui disparaît derrière un bâtiment de l'aéroport de Villacoublay. Celle du général Philippe Rondot (voir encadré), qui, sa mission accomplie et son «client» livré, laisse la place à l'appareil judiciaire français qui attend Ilitch Ramirez Sanchez depuis exactement 19 ans et 49 jours.

 

Ce jour-là, le 27 juin 1975, deux inspecteurs de la DST, Raymond Dous et Jean Donatini, avec le commissaire Jean Herranz, accompagnent Michel Moukharbal - un Libanais soupçonné d'activités terroristes - rue Toullier, dans le Ve arrondissement de Paris, pour interroger un mystérieux Latino-Américain, tout frais débarqué de Londres, qu'ils connaissent sous le nom de «Carlos Martinez Torres». L'interrogatoire tournera court. Martinez Torres tire: les deux inspecteurs et le terroriste libanais sont tués. Le commissaire Jean Herranz, lui, est grièvement blessé. Martinez Torres - alias «Carlos» - réussit à s'enfuir. Mais jamais la DST ne renoncera à le retrouver. La traque commence.


Elle sera interminable et terriblement difficile. L'Express y jouera un rôle en 1990. Le 21 décembre, un article titré «Jours tranquilles à Damas» révèle que Carlos vit en Syrie, depuis septembre 1985, sous le nom de «Michel Assaf». Devenu «homme d'affaires mexicain», l'ex-terroriste international dispose d'un passeport syrien et d'un appartement chic rue Al-Akram, dans le quartier super-protégé de Mazzé, où vivent toutes les huiles du régime. Il s'est marié avec Magdalena Kopp - une terroriste des Cellules révolutionnaires allemandes. Le couple a une petite fille, Elbita, un diminutif d'Elba, le prénom de la maman de Carlos. L'information de L'Express est reprise par les journaux du monde entier et provoque le scandale.

 


UNE VIE DE NABAB À KHARTOUM



Bien entendu, les dirigeants de Damas font la sourde oreille. Carlos? Jamais vu. La campagne de presse? Une manigance sioniste, évidemment... Hafez el-Assad est cependant un homme qui réfléchit vite. Le régime soviétique vient de s'effondrer. Depuis la guerre du Golfe, le dirigeant syrien sait qu'il n'y a plus qu'une seule puissance avec laquelle s'entendre: les Etats-Unis.

 

Mais l'Amérique est très susceptible dès qu'il est question de terrorisme. Alors, pourquoi s'encombrer d'un Carlos tellement célèbre qu'il est «brûlé» et inutilisable? Dans le plus grand secret, les services syriens intiment donc à Ilitch Ramirez Sanchez et à sa petite famille l'ordre de quitter le pays.

 

Nous sommes alors en juillet 1991. Pour rendre l'éviction moins pénible, «le terroriste le plus recherché du monde» est doté d'un confortable viatique, sous forme d'une valise de dollars... Destination, le Yémen.

 

Carlos n'y fait qu'un bref séjour, puisqu'en septembre de la même année le voilà qui tente de forcer la porte des Libyens, en se présentant - stricto sensu - avec armes et bagages à l'aéroport de Tripoli. Mauvaise adresse: Kadhafi a assez d'ennuis avec les attentats aériens de Lockerbie et du Ténéré, et l'encombrante présence d'Abou Nidal. Carlos est immédiatement refoulé et se retrouve à la case départ, à Aden, Yémen. Pas longtemps: deux semaines plus tard, il s'infiltre clandestinement en Jordanie, avec sa femme, sa fille et sa maman, Elba, tous équipés de faux passeports yéménites. Dans ce pays, la petite famille coule, incognito, des jours paisibles jusqu'à l'été de 1992. Mais les services jordaniens finissent par les repérer. Carlos et sa troupe doivent de nouveau plier bagage. Dans quelle direction? Le problème est de plus en plus difficile à résoudre. Carlos essaie d'aller en Irak. Saddam Hussein refuse tout net: il vient de subir une défaite militaire, la coalition occidentale l'accable de sanctions. Bref, il a besoin de tout, sauf de la présence à Bagdad d'une «star» déchue du terrorisme et de son clan. Carlos et sa famille sont cloués en Jordanie.

 

Chez les Ramirez Sanchez, le moral baisse. D'autant plus que Carlos s'empêtre dans des problèmes sentimentaux. Le voilà en effet qui tombe éperdument amoureux d'une jeune Jordanienne, de treize ans sa cadette, pour laquelle il délaisse complètement Magdalena, Elbita et même maman Elba! En septembre 1992, ulcérées, les femmes du clan Carlos s'envolent pour le Venezuela, où, selon de bonnes sources, elles se trouvent toujours.


Les démêlés familiaux de Carlos auront de lourdes conséquences sur sa carrière de terroriste. Son bras droit, «Steve» Johannes Weinrich, qui l'a toujours fidèlement suivi depuis dix ans, est un Allemand, ancien des Cellules révolutionnaires. Comme Magdalena Kopp. C'est du reste son ancien petit ami, et Steve accepte mal que Magdalena ait été bafouée. A son tour, il claque la porte.

 

Carlos se retrouve donc de plus en plus seul. Visiblement, il s'en moque: il vit un bonheur sans nuages avec sa nouvelle conquête jordanienne, qu'il finit par épouser à l'automne de 1992. Mais sa présence en Jordanie parvient à la connaissance des services occidentaux. Leurs pressions sur leurs «collègues» d'Amman deviennent de plus en plus fortes... Il faut partir, une fois encore.

 

Où? En cet été 1993, Israéliens et Palestiniens engagent un dialogue historique. Et rien de pire pour un terroriste, même de réputation mondiale, que l'annonce d'une paix au Proche-Orient, surtout au lendemain de la disparition d'un bloc de l'Est si accommodant. Le monde se rétrécit de jour en jour pour Carlos, qui ne voit plus qu'une issue: le Soudan. Apparemment, c'est une bonne idée: le pays est immense, chaotique et aux mains des islamistes depuis juin 1989. Mieux, il héberge des délégations d'à peu près tous les groupes musulmans fanatiques que compte la planète. Et l'éminence grise du régime, Hassan al-Tourabi, organise à Khartoum des conférences internationales où les islamistes côtoient les représentants de tous les groupes radicaux-nationalistes du Moyen-Orient. Il y aura forcément là-dedans une petite place pour une figure emblématique de la révolution palestinienne. Même un peu défraîchie et réduite au rôle peu glorieux de patate chaude régionale. Cette idée vient-elle toute seule à Carlos? Ses hôtes jordaniens la lui soufflent-ils pour s'en débarrasser plus vite? Toujours est-il que le voilà qui arrive à Khartoum, en août 1993, nanti du même passeport diplomatique sud-yéménite qu'il a présenté aux Libyens, portant le nom «Aboubakr Ahmed Nagi». Son épouse jordanienne l'accompagne. Là aussi, il s'infiltre clandestinement et - curieusement - il faudra plusieurs mois pour que les services soudanais soient informés de la présence d'un étrange «homme d'affaires libanais», répondant au nom d' «Ali Barakat», par des barmen et des hôtesses des clubs occidentaux de Khartoum: mi-restaurants, mi-boîtes de nuit, ce sont les seuls endroits du pays où l'on puisse approcher des créatures peu farouches et boire un whisky honnête. Drôle de citoyen, ce Barakat, remarquent les agents qui, désormais, le surveillent discrètement. Il a un train de vie de nabab, mais, bizarrement, il ne bouge pas de chez lui de la journée. Seule activité connue: il rencontre de temps en temps de mystérieux Palestiniens, lit avec passion la presse américaine spécialisée dans le business - «Forbes», «Fortune» - et carbure au scotch, qu'il achète toujours avec des dollars, en gros billets tout neufs. La nuit, en revanche, notent les Soudanais, l'homme est infatigable. Il enferme à la maison l'épouse jordanienne, déjà délaissée, et mène, sans se cacher le moins du monde, une bamboula effrénée. Si, dans le pieux Soudan, être un noceur ne vous prédispose pas vraiment au paradis d'Allah, ce n'est pas un crime. C'est quand même ce qui le perdra. Ses réflexes de guérillero urbain se sont émoussés: un jour de décembre 1993, plus gai qu'à l'ordinaire, Carlos se lance dans des confidences d'ancien combattant de la révolution mondiale pour épater une nouvelle conquête soudanaise. Du style: «Je suis l'homme qui a fait trembler le monde entier. Et je pourrais recommencer dès demain, dès que votre gouvernement me le demanderait.» Carlos, apparemment, a oublié que les jeunes filles «disponibles» dans les bars d'hôtel et les clubs fréquentent plus la police que les bonnes oeuvres. Celle-là ne fait pas exception et se confie à son «traitant».

 

Carlos est à Khartoum! La nouvelle provoque la panique au sein du gouvernement soudanais. Du coup, l'information ne reste pas longtemps secrète. Elle parvient d'abord à des services spéciaux de pays voisins, puis de là à la DST. Au même moment - février 1994 - Philippe Rondot a, par recoupements, confirmation du sérieux de l'information. Pour une fois, la coordination entre services occidentaux fonctionne à ravir. Les amitiés arabes de Rondot - que son préfet et le ministre de l'Intérieur ont chargé du dossier - sont prêtes à donner un coup de main: en mars, les plus hautes autorités de Khartoum sont approchées. Rondot leur demande d'attester la présence de Carlos dans leur capitale et de préciser leurs intentions à son égard.

 

Les excellences se concertent longuement et finissent par répondre, en substance: «C'est vrai. Et nous sommes drôlement embêtés.» Pourquoi? Carlos leur paraît dangereux, même s'il vit seul, sans gardes du corps. Ses mystérieux visiteurs palestiniens inquiètent. Les Soudanais le savent gros buveur et incontrôlable.

 

Alors? Livrer Carlos à la France? Pour les Soudanais, c'est un gros risque. Aucun pays du Proche-Orient, même les dictatures les plus féroces, ne s'y est jamais risqué. Mais, par émissaire interposé, les autorités françaises font valoir quelques arguments: le Soudan a une sale réputation de repaire de poseurs de bombes. Du coup, les Américains l'ont mis sur la liste des pays qui soutiennent le terrorisme international et lui appliquent des sanctions rigoureuses. Bref, plaident les Français, livrez-nous Carlos et fabriquez-vous une nouvelle image de gouvernement courageux et conscient de ses responsabilités. Une demande qu'il faut peut-être resituer dans le rapprochement franco-soudanais qui se dessine depuis quelques mois.

 

A Khartoum, au sommet de l'Etat, on s'interroge encore très longuement, les négociations traînent. Et puis, au début d'août, la décision est prise. La direction soudanaise se décide à jouer «La guerre est finie». Après tout, les temps ont changé. Et personne n'a plus rien à faire d'une célébrité terroriste des années 70. «C'est oui. On vous le livrera.» A quelques conditions: que ce soit vite fait, bien fait. Sitôt capturé, sitôt expédié. Et que personne de la DST ne soit vu à Khartoum. Sauf Philippe Rondot, prié de superviser l'opération avec ses amis locaux, en tant qu'homme de renseignement, pas en tant que policier. Nuance. Dernière requête soudanaise: il ne doit pas arriver malheur à Carlos durant l'intervention, afin que la vengeance de ses derniers complices ne retombe pas sur le Soudan. L'accord complet est établi le 7 août. Il faut encore aux Soudanais et aux Français une semaine pour monter l'affaire, et, le 14 au matin, des policiers d'élite de Khartoum enfoncent la porte du domicile de Carlos...

 


UN HOMME SEUL

 

L'exfiltration de Carlos a, sur le plan juridique, été complexe à gérer. De quel précédent s'inspirer? Surtout pas de l'enlèvement en Allemagne du colonel Argoud par les barbouzes, en 1963. Le modèle retenu sera celui qui a été utilisé pour l'extradition de Klaus Barbie. L'indispensable document judiciaire international sera celui d'Interpol. Et Carlos ne sera remis à la police française que sur le sol national, à l'aéroport de Villacoublay.

 

La saga de Carlos terroriste s'achève à ce moment, après que des officiers de police judiciaire se sont assurés de son identité et lui ont signifié les charges qui pèsent sur lui. L'histoire du détenu Ilitch Ramirez Sanchez commence. Représente-t-il un danger pour la France? Les experts les plus réputés du terrorisme proche-oriental répondent, unanimes: «Plus vraiment.» L'homme est seul. Son ex-copain Weinrich n'est pas un vrai danger non plus: il vit à Tripoli (Libye) après avoir longtemps traîné à Aden, est alcoolique, obèse; il est lui aussi devenu une épave, a priori peu capable de se lancer dans une opération de terrorisme. Quant aux anciens membres de l'Organisation de lutte armée arabe - quelques Palestiniens issus du groupe de Waddi Haddad - ce sont certes de vieux complices de Carlos, mais ils ont aujourd'hui beaucoup vieilli.

 

Ilitch Ramirez Sanchez, lui, aura rencontré dès mardi 16 au matin le juge Jean-Louis Bruguière, qui connaît à fond le dossier Carlos et l'étudie avec passion depuis deux ans. Ce magistrat est réputé savoir décortiquer un dossier et débriefer un terroriste jusqu'à ce qu'il ait vidé son sac. Une perspective peu réjouissante pour «l'homme le plus dangereux du monde». Carlos n'a plus, désormais, qu'une seule consolation: celle d'être encore vivant. Dans certains pays du Proche-Orient, on murmurait déjà qu'il était bien encombrant. Et plusieurs services s'étaient promis, s'il passait à leur portée, de lui faire un sort funeste.

 

La longue traque de la D.S.T.

Par Raufer Xavier, publié le 18/08/1994 dans l’Express

http://www.lexpress.fr/informations/la-longue-traque-de-la-dst_599153.html

 

Carlos, tueur sans frontières

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-27644254.html

 


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