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Archives de presse - Selon des documents publiés par « le Point », Michel Junot, ancien sous-préfet de Vichy, a supervisé avec zèle, en 1942 et 1943, le maintien de l’ordre dans deux camps du Loiret où furent internés des milliers de juifs avant d’être déportés. Ce qui n’a pas gêné sa carrière jusqu’à la mairie de Paris.

ANCIEN leader du CNI, adjoint de Jacques Chirac à la mairie de Paris de 1977 à 1995, Michel Junot a dirigé les opérations de maintien de l’ordre dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande, en 1942 et 1943. Il est alors sous-préfet d’arrondissement dans le Loiret. A ce titre, il a veillé au parfait déroulement de la déportation vers Drancy d’un millier de juifs, dont cent soixante-trois enfants, le 20 septembre 1942. Tous furent exterminés à Auschwitz.

Ces révélations de l’hebdomadaire « le Point », daté du 1er février, s’appuient sur les archives des deux camps où furent internés des milliers de juifs et de communistes. Jusqu’à présent, Michel Junot reconnaissait avoir exercé la fonction de sous-préfet de Vichy durant la collaboration avec l’Allemagne nazie. Mais il prétendait que son rôle se limitait à établir des fiches sur certains notables locaux. Rien d’autre. D’ailleurs, quand il est interrogé par « l’Express » en 1990 sur le camp de Pithiviers, il déclare : « Il n’était pas dans mes attributions. Je n’y ai jamais mis les pieds. »

Plusieurs documents auxquels « le Point » affirme avoir eu accès anéantissent cette version. A commencer par cette note interne du 1er octobre 1942, dans laquelle le préfet délégué de Vichy définit l’étendue des prérogatives du sous-préfet Junot : « En tant que représentant du gouvernement à Pithiviers, il a le droit de contrôle sur la bonne marche des camps. »

Ce que confirme une autre pièce datée du 19 septembre 1942. A la veille du départ pour Drancy d’un millier de juifs internés, Junot fait part au préfet des mesures qu’il vient de prendre pour la réussite de l’opération. « J’ai l’honneur de vous faire connaître, écrit-il, qu’un embarquement de mille israélites du camp de Pithiviers ayant lieu demain matin à partir de 17 heures à la gare de Pithiviers, la totalité des gendarmes de mon arrondissement, à une exception près par brigade, sont requis pour participer à cet embarquement. »

Ayant mis l’essentiel de ses forces au service de cette déportation, Junot, soucieux de s’assurer une couverture, ajoute à l’intention de son supérieur : « En conséquence (…) il m’est impossible d’assurer le service d’ordre et de protection que j’avais prévu dans l’éventualité de manifestations d’origine communiste pour le 20 septembre à 18 h 30, à l’occasion du 150e anniversaire de la bataille de Valmy. »

Le 22 septembre, soit deux jours après le départ du convoi de déportés, Junot est soulagé. Au préfet toujours, il écrit : « La journée du 20 septembre 1942 s’est déroulée dans l’ensemble de mon arrondissement dans le plus grand calme. (…) L’embarquement des internés du camp des israélites de Pithiviers (…) s’effectuant entre 16 et 19 heures à la gare de Pithiviers, située à l’extrémité de l’avenue de la République, sur laquelle les communistes avaient invité (parfois par lettres personnelles) les habitants de Pithiviers à manifester à 18 h 30, je nourrissais certaines craintes quant à la possibilité d’incidents pouvant avoir des répercussions sur le bon ordre de ce départ. Il n’en a rien été… »

Ces seuls documents - qui n’ont pas été démentis hier par Michel Junot - suffisent à souligner le zèle scrupuleux mis par l’ancien sous-préfet pour qu’aucun juif n’échappe à la déportation ordonnée par Vichy, et organisée avec efficacité par son administration. Interrogé par « le Point », Junot indique, à propos des déportés : « On imaginait bien qu’ils ne partaient pas pour des vacances agréables. Mais je n’ai appris l’existence des camps d’extermination qu’en avril 1945, avec le retour des premiers déportés. »

Si, à la différence importante de Papon, l’ancien sous-préfet de Pithiviers n’a pas délivré des ordres d’arrestation, d’internement et de déportation de juifs, on relèvera pourtant une similitude de parcours chez les deux hommes. Se découvrant gaulliste en 1944, il ne parvient pas à tromper la Commission nationale d’épuration qui le décrit comme un « modèle d’arriviste, dénué de tout scrupule. A écarter de toute fonction publique ».

La mise en garde ne sera d’aucun effet. Car, comme Papon, Junot fait partie de ces anciens cadres de Vichy que l’Etat français a pu utiliser pour les besoins de « la guerre froide », en échange d’un oubli de leur passé collaborateur. Sa carrière va de cabinets ministériels en préfectures, d’un mandat de député de la capitale, sous l’étiquette CNI, à son entrée à la mairie de Paris que dirige alors Jacques Chirac. Ce dernier, on le sait, a reconnu la responsabilité de l’Etat dans la déportation des juifs de France. « J’ai été surpris de cette prise de position », commente Michel Junot.

G. S.

 

Le passé révélé d’un sous-préfet aux camps

http://www.humanite.fr/1997-02-01_Articles_-Le-passe-revele-d-un-sous-prefet-aux-camps

Article paru le 1er février 1997

 

Deux plaintes ont été déposées contre l'ancien sous-préfet de Pithiviers sous l'Occupation, l'accusant de complicité de crime contre l'humanité. Il attaque en diffamation. Les avocats du procès Papon sont divisés. Serge Klarsfeld lui apporte son soutien

C'est l'affaire de trop. L'affaire qui divise. Et qui gêne. Un ancien haut fonctionnaire de Vichy est concerné par une nouvelle procédure de complicité de crime contre l'humanité. Cette fois-ci, les choses sont allées vite. Un juge, Jean-Paul Valat, a été désigné et instruit activement. Mais quelque chose cloche. Serge Klarsfeld, acteur essentiel de toutes les procédures antérieures, désavoue bruyamment celle-ci et prend la défense de Michel Junot, 84 ans, ancien sous-préfet de Pithiviers. Et les avocats du procès Papon s'opposent: les ténors se tiennent à l'écart et ce sont deux acteurs secondaires, Stéphane Lilti et Gérard Boulanger, qui se lancent. Le premier n'a fait que de brèves apparitions au procès de Bordeaux et le second, à l'origine de la procédure contre Maurice Papon, s'y était très vite fait rafler la vedette au profit du conflit opposant Arno Klarsfeld et le duo Alain Lévy-Michel Zaoui.

Au nom de Marc Korenbajzer et de l'Union des étudiants juifs de France (UEJF) ont ainsi été déposées, le 13 janvier et le 25 juillet derniers, deux plaintes qui constituent un exercice limite de procédure en matière de crimes contre l'humanité. Le plaignant, Marc Korenbajzer, agit au nom de sa demi-soeur, Aline, assassinée à Auschwitz six ans avant qu'il naisse. Et l'homme qu'il accuse n'était pas là au moment des faits mais avait le titre de sous-préfet de Pithiviers, arrondissement où se trouvait le camp d'internement dans lequel sa soeur a passé plusieurs semaines. Dossier sensible: la justice a réagi rapidement, en ouvrant une information judiciaire. Avec prudence: elle ne vise pas Michel Junot, simple témoin assisté, mais «toute personne que l'information fera connaître».

Marc Korenbajzer n'a pas connu Aline; cependant, il ne connaît qu'elle. «Lorsque mon père a décidé, en 1942, de fuir la zone occupée, sa femme a préféré rester avec leur fille Aline, à Paris, auprès de sa mère malade. Elles ont toutes deux été arrêtées lors de la rafle du Vél' d'Hiv, le 17 juillet 1942, transférées au camp de Beaune-la-Rolande, près de Pithiviers; elles sont revenues au camp de Drancy le 25 août, d'où elles ont été déportées pour Auschwitz, le 28 août, où elles furent gazées dès leur arrivée, le 31 août. Mon père s'est remarié après guerre mais, toute mon enfance, il n'a cessé de nous parler, à ma soeur et à moi-même, d'Aline, dont j'ai toujours vu la photo sur le meuble du salon.»

A l'époque du procès Papon, Marc Korenbajzer décide d'en savoir plus sur les cinq semaines forcées d'Aline dans le Loiret. Cet huissier de justice passe ainsi depuis trois ans une partie de son temps libre dans les archives. Cinquante-huit ans après, il ne reste plus grand monde des fonctionnaires locaux: ni le préfet régional, ni l'intendant de police, ni le préfet responsable des trois camps du Loiret. Sauf le jeune sous-préfet de Pithiviers, qui, lui, est toujours là. Et bien en vie: depuis quarante ans, il plastronne dans la vie politique parisienne, et plutôt de détestable façon. Député du CNI de 1956 à 1967, adjoint de Jacques Chirac à la mairie pendant dix-huit ans, Michel Junot plaide, en effet, depuis 1985 pour une alliance électorale avec le Front national. «Je suis resté fidèle tout au long de ma vie politique au slogan .Pas d'ennemi à droite.», explique celui qui a toujours reproché à son «ami Jacques Chirac» son «intransigeance absolue manifestée à l'égard de Jean-Marie Le Pen».

«Quand était-il réellement là?»

Tout cela est très antipathique, mais ne suffit pas à en faire un criminel contre l'humanité. Or la plainte présente la carrière du jeune Junot comme une copie de celle du jeune Papon. Lui aussi est un brillant élément de la préfectorale, protégé par un personnage important du ministère de l'Intérieur, Georges Hilaire, secrétaire général à l'Administration et «patron» de tous les préfets. Lui aussi bénéficie de promotions fulgurantes, lui aussi sera résistant sur le tard, lui aussi joue un rôle essentiel à la Libération en accueillant le nouveau commissaire de la République nommé par de Gaulle. Lui aussi fut mis en cause par le comité départemental de Libération, qui réussit même à le faire révoquer. Réintégré en 1948, Michel Junot a repris, comme Maurice Papon, une belle carrière sous la IVe République, avant d'entrer en politique sous la Ve. Lui aussi à droite.

Marc Korenbajzer admet que la sous-préfecture de Pithiviers n'avait pas de service des affaires juives et ne s'occupait pas des camps d'internement, mais ce qui s'y est passé n'est-il pas plus terrible que les déportations de Bordeaux? Le Loiret fut le siège de l'un des grands drames de l'Occupation: ici furent parquées durant l'été 1942 les familles arrêtées à Paris, en attendant que les Allemands statuent sur le sort des enfants. Puis, la réponse tardant, les parents - souvent des mères seules - furent séparés de leurs enfants pour être déportés. Dans cette région agricole riche et épargnée par les pénuries, 4 000 enfants de 2 à 16 ans restèrent ainsi quelques semaines, seuls, malades, avant d'être déportés à leur tour.

Michel Junot n'est pas passé loin de ces moments maudits. L'y associer implique pourtant de redessiner son personnage. Voire de le réinventer, comme l'a déjà fait le quotidien Libération, qui l'a transformé en un «proche de Pierre Laval» et a décidé qu'il avait «la charge du camp». Me Stéphane Lilti est plus prudent: «Nous ne pouvons pas avoir toutes les réponses au stade de la plainte.» Son hypothèse? «Michel Junot, de par ses fonctions auprès de Georges Hilaire, qui lui avait confié la direction du service d'exploitation des rapports mensuels des préfets, était informé de ce qui allait se passer.» Pour le mettre en cause, l'avocat invoque deux «faits nouveaux»: sa présence à Pithiviers dès juin 1942 et sa participation à la Conférence des préfets régionaux, le 6 juillet à Paris, où fut évoquée par René Bousquet la préparation de la rafle du Vél' d'Hiv.

Sur la réunion du 6 juillet, «où Papon lui-même n'était pas présent!», insiste Marc Korenbajzer, Michel Junot n'a «aucun souvenir précis», mais c'est Serge Klarsfeld qui lui a transmis le procès-verbal de la réunion, qui ne mentionne pas son nom. La commission rogatoire demandée par le juge Valat estime pourtant que «Monsieur Junot y aurait assisté, son nom figurant sur deux documents, en tant que chef de cabinet du secrétaire général à l'Administration. Et si le procès-verbal officiel reste très allusif sur l'ordre du jour, à la demande de René Bousquet, les notes manuscrites du préfet du Loiret retrouvées aux archives montrent qu'il y fut question des «juifs» et de l'organisation par la police de prochaines rafles pour répondre aux exigences des Allemands. «Et même si j'y avais assisté, qu'est-ce que cela prouve?» interroge aujourd'hui Michel Junot. «Rien!» le rassure Serge Klarsfeld, qui lui a écrit qu'il doutait de sa présence car il n'avait «aucun titre pour participer à une telle réunion».

Quant à la présence de Michel Junot au moment des drames, Stéphane Lilti invoque la nomination du jeune sous-préfet, datée du 9 juin 1942, et le «procès- verbal d'installation», signé par Michel Junot et le préfet du Loiret le 16 juin. L'intéressé confirme qu'il est bien venu à Orléans ce jour-là, mais que la sous-préfecture, que l'on réouvrait après vingt ans de fermeture, nécessitait deux mois et demi de travaux et qu'il est resté à Vichy jusqu'au 1er août, date à laquelle il est parti en vacances, à L'Alpe-d'Huez et à Cannes, avant de rejoindre Pithiviers pour l'inauguration de son poste, le 25 août.

«Il y a une incertitude, insiste Me Lilti. 9 juin, 16 juin, 25 août: quand était-il réellement là? Je n'ai pas encore la réponse, mais il y a un faisceau de présomptions pour qu'il fût là dès juin. Inversement, rien n'indique qu'il n'y était pas. Et, de toute façon, c'était le sous-préfet en titre!» A la demande du juge Valat, la police judiciaire a saisi le dossier administratif de l'ancien sous-préfet et réussi à retrouver, cinquante-huit ans après, d'anciens fonctionnaires de la sous-préfecture. Selon les résultats de leur enquête, qui viennent d'être remis au juge, la sous-préfecture a bien recommencé à fonctionner le 25 août et les deux secrétaires, Jeanne Fizel et Jeanne Brach, arrivées le 25 août, et le 1er septembre, ont eu d'abord pour tâche de louer une machine à écrire. Quant au secrétaire général, lui aussi retrouvé, il dit avoir vu pour la première fois Michel Junot «deux ou trois jours» avant sa propre prise de fonction, le 25 août. En fait, la référence répétée, dans de nombreux documents, au 16 juin comme prise de fonction s'explique par un petit péché d'intérêt: Michel Junot avait obtenu de ses petits copains de l'Intérieur que l'on fasse partir son traitement de sous-préfet non pas, comme le voulait le service de la comptabilité, «à compter du 20 août 1942, date à laquelle l'intéressé a rejoint son poste», mais à la date de sa nomination administrative, pour profiter au maximum de son nouveau traitement avec frais de représentation...

Marc Korenbajzer insiste cependant sur l'audition par les policiers de Madeleine Guérin, la fille des tenanciers de l'hôtel de la Gare, à Pithiviers, qui se souvient que «Monsieur Junot a séjourné quelques semaines à l'hôtel durant l'été 1942». Mais la version de Michel Junot, attestée par son dossier administratif, est renforcée par un élément décisif: alors qu'une sous-préfecture sous l'Occupation constituait une machine à produire quantité de paperasserie, le document le plus ancien signé par Michel Junot à Pithiviers est une lettre du 22 août, par laquelle il convoque sa secrétaire pour le 25. Les pièces signées de sa main ne prolifèrent qu'à partir de l'automne et montrent que sa principale activité consiste à inspecter les communes et à remplir des fiches de «renseignements généraux et confidentiels» sur les notables locaux, afin de vérifier leur allégeance à Vichy. La lecture de ces fiches le montre obsédé par l'influence que peut conserver sur les petits notables Marcel Donon, sénateur maire radical, destitué en 1940. Et rien ne lui échappe: il note ainsi, à propos d'une jeune institutrice, ses «relations douteuses avec un Espagnol, ancien officier de l'Armée républicaine».

La conclusion de la commission rogatoire est donc sans ambiguïté: «Il résulte des investigations entreprises qu'aucun élément relatif à la participation de Monsieur Junot par aide ou assistance à l'arrestation illégale, à la séquestration arbitraire et à l'assassinat d'Aline Korenbajzer n'a été découvert à ce jour.» Cette première plainte n'ayant aucune chance d'aboutir, l'UEJF en a déposé en juillet dernier une seconde, concernant le seul convoi parti à l'époque où Michel Junot était en fonction: le 21 septembre 1942, 1 000 juifs français, dont 163 enfants, quittent le camp de Pithiviers pour un transfert direct à Auschwitz. Il est établi que Michel Junot n'avait aucune compétence sur le camp, du ressort d'un préfet délégué auprès du préfet régional, mais certains invoquent une jurisprudence Papon: au procès de Bordeaux, l'on a parfois reproché à l'ancien secrétaire général de la préfecture de la Gironde sa seule présence, son «maintien en poste valant consentement», sa simple participation aux rouages administratifs.

«Une surenchère de gens excités»

C'est dans cet esprit que, Michel Junot étant responsable de l'ordre public dans la commune de Pithiviers, ses accusateurs invoquent un document daté du lendemain du départ du convoi du 21 septembre. Le 19 septembre, le sous-préfet, ignorant ce départ, était surtout préoccupé par la rumeur d'une possible manifestation communiste. Quand il l'apprend, il télégraphie au préfet d'Orléans: «Je viens d'être avisé qu'un embarquement de 1 000 israélites (...) ayant lieu demain, la totalité des gendarmes de mon arrondissement (...) sont requis pour participer à cet embarquement. En conséquence, il m'est impossible d'assurer le service d'ordre et de protection que j'avais prévu dans l'éventualité de manifestations d'origine communiste pour le 20 septembre à l'occasion du 150e anniversaire de la bataille de Valmy.»

«C'est en dernière minute, à 17 heures, que le préfet m'a téléphoné, se souvient aujourd'hui Michel Junot. J'ai dû modifier mon plan avec des effectifs réduits pour éviter que des éventuels manifestants s'approchent du camp.» Le 22 septembre, au lendemain du départ du convoi, Michel Junot rend compte au préfet d'Orléans: «Je nourrissais certaines craintes quant à la possibilité d'incidents pouvant avoir des répercussions sur le bon ordre de ce départ. Il n'en a rien été et le plus grand calme n'a cessé de régner dans la ville.» L'UEJF pense tenir là «la» pièce à charge. «C'est absurde, estime Michel Junot; dans ce message, je fais évidemment allusion à la manifestation pour Valmy.» «Non, rétorque Stéphane Lilti, on vérifie dans ce texte que le sous-préfet s'attribue un rôle personnel dans la responsabilité d'assurer le bon ordre'' du départ du convoi. Il constitue donc bien, à sa place même modeste, une pièce du processus de déportation.» Poussant la logique du «crime de bureau» invoqué au procès Papon, ce «circuit continu de l'autorité, qui est un circuit continu de la responsabilité», Patrick Klugman, secrétaire national de l'UEJF, considère que «les niveaux de responsabilité de Papon et de Junot étant similaires et leurs crimes de bureau'', voisins, il n'y a pas de raison de juger l'un et pas l'autre!».

«Le crime de bureau, c'est une belle formule, mais il ne faut pas trop tirer sur la corde!» rétorque Alain Lévy, qui l'avait plaidé à Bordeaux en compagnie de Michel Zaoui. L'affaire Junot réveille ainsi la guerre entre avocats qui a sévi lors du procès Papon. «Avec leurs théories, certains avaient pris le risque de faire acquitter Maurice Papon, ce que nous avons évité en demandant seulement une peine de dix ans, précise Serge Klarsfeld. Aujourd'hui, mettre Michel Junot sur le même plan que Maurice Papon, c'est desservir notre combat de vérité. Mais la vérité est très complexe en France, j'essaie d'expliquer cette complexité, mais c'est de plus en plus difficile, le traitement des médias simplifie et il y a une surenchère de gens excités: il suffit que quelqu'un soit passé par Vichy pour en faire un bourreau traquant les juifs!»

Au nom de cette «vérité complexe», Serge Klarsfeld, qui va déposer devant le juge Valat le 12 octobre, a décidé de défendre publiquement Michel Junot: «Il n'avait aucune compétence, ni sur les internés, ni sur les camps, ni sur les convois! S'il avait été présent à Pithiviers avant le 25 août 1942, quand plusieurs milliers d'enfants étaient abandonnés dans le camp - ce qu'il n'aurait pu ignorer - je l'aurais accusé de non-assistance à enfants en danger et il méritait un opprobre moral. Mais, après le 25 août, il n'y avait plus que 175 enfants et nous ne sommes pas sûrs qu'il ait eu connaissance de leur situation. Ajoutons que le reste du dossier plaide pour lui: à Nice, le préfet Chaigneau, auprès de qui il travaillait à l'automne 1943, a refusé de donner des listes de juifs aux Allemands.»

Cette caution inattendue désarçonne un peu Stéphane Lilti: «Je suis étonné que Serge Klarsfeld n'ait jamais pris contact avec nous pour savoir ce qu'il y a dans le dossier!» Et l'engagement en sa faveur de celui «dont l'autorité et l'objectivité en cette triste matière sont reconnues par tous» a rassuré Michel Junot, qui contre-attaque sur tous les fronts. Il fouille dans ses archives - «Je me félicite d'être un vieux conservateur, je retrouve des tas de documents dont je ne me souvenais pas!» - pour adresser au juge Valat des notes longues et précises réfutant les arguments de ses accusateurs. Et il poursuit en justice ceux qui le mettent en cause. A commencer par Me Stéphane Lilti... Ce 5 octobre, l'avocat de Marc Korenbajzer, Benoît Verny, un historien d'Orléans, et Marc Tessier, PDG de France Télévision, sont ainsi jugés pour diffamation devant la 17e chambre correctionnelle.

Un itinéraire entre deux mondes

Pas pour moi, je suis un parapluie sur lequel il a beaucoup plu, mais pour mes enfants, mes petits-enfants, et ma femme, conseiller de Paris, qui se représente en 2001», précise Michel Junot, qui a déjà une belle collection de procès en diffamation gagnés: 13 depuis 1991. Dont 11 d'un coup en 1997: plusieurs médias, dont Le Monde, Libération, Le Parisien, France-Info, Sud-Ouest, qui avaient repris les conclusions d'un dossier fantaisiste du Point, ont été condamnés pour avoir attribué à Michel Junot un rôle personnel dans la déportation de juifs. Le Point ne fut pas poursuivi: son directeur, Claude Imbert, consacra un éditorial à présenter ses «excuses» au «résistant» qui, «loin de concourir à la détention des juifs, en avait au contraire sauvé beaucoup». Il reconnaissait honnêtement le tort de son journal, qui avait «laissé s'installer le discrédit plutôt que l'admiration» en donnant une «vision simplifiée» d'un acteur typique de cette «zone grise» de l'histoire de l'Occupation. Car Michel Junot fait partie de ces vichysto-résistants que les Français ont découverts au travers de l'exemple de François Mitterrand. Et comme beaucoup d'entre eux, son itinéraire durant la guerre, dont lui seul connaît exactement les méandres riches et complexes, évolue entre deux mondes, deux légitimités, parsemé d'épisodes tour à tour surprenants, agiles, courageux ou mystérieux, qui, à la Libération, avaient déjà troublé les pouvoirs publics: le ministère de l'Intérieur l'avait révoqué le 15 décembre 1945, avant de le réintégrer en 1948 en regrettant une «injustice».

Michel Junot a fait soixante-dix jours de prison à Fresnes au printemps 1940: «Je m'étais fait prendre sur la ligne de démarcation en décembre 1940 à passer les dossiers de comptes du père, banquier et président du Syndicat des boursiers, de mon ami Jean-Claude Aaron, et le tribunal allemand m'a condamné pour ?aide et assistance aux juifs''.» Malgré cela, Georges Hilaire lui offre une carrière fulgurante qui le porte en une année à un grade qui lui aurait demandé cinq ans d'ancienneté avant l'armistice. Mais quand le cabinet de Georges Hilaire le pistonne pour l'obtention de la francisque, c'est le cabinet de Pétain qui émet un «avis défavorable»: «Junot est l'auteur de mouvements de sous-préfets qui remettent en place les gens les plus compromis d'ancien régime. Sa nomination comme sous-préfet frise le scandale, mais c'est l'homme de confiance d'Hilaire.» Jean-Claude Aaron, membre d'un réseau affilié au BCRA (service de renseignement de la France libre), atteste devoir «la vie sauve» aux papiers d'identité que lui a procurés durant l'Occupation son ami d'enfance devenu sous-préfet, qui lui livrait aussi depuis 1942 d'importantes informations. Tout en entretenant des relations avec quelques célébrités de la collaboration. Telle la sulfureuse Corinne Luchaire, starlette du Tout-Paris pro- allemand, avec laquelle Michel Junot est blessé dans un accident de voiture, un soir de février 1941, en sortant du Boeuf sur le toit, près des Champs-Elysées: «C'est elle qui conduisait la Juva 4, elle était bigleuse, elle est rentrée dans un camion en stationnement!» Ou Georges Albertini, qui deviendra secrétaire général du Rassemblement national populaire, le parti collaborationniste de Marcel Déat. «Je l'avais connu quand il était prof à Troyes. Nous avons continué à nous voir, je lui rendais des services administratifs, et lui m'aidait. C'est par lui que Marcel Déat m'a confié au printemps 1944 une mission totalement bidon de liaison entre le ministère de l'Intérieur et le ministère de la Solidarité, que l'on m'a tant reprochée à la Libération, mais qui m'a servi de couverture.»

Ce genre de détails intrigua fort le Conseil d'Etat, qui, après la Libération, demanda une enquête administrative pour s'opposer au pourvoi de Michel Junot contre sa révocation de la préfectorale. Mais il fut réintégré, avant que la justice administrative ait eu le temps de se prononcer. Et, bien que le ministère de l'Intérieur ait estimé en 1947 que sa résistance «fut à peu près limitée à la communication de renseignements ou d'indications d'importance secondaire», ses titres de résistant furent officiellement reconnus à dater du 1er juillet 1943. Car les témoignages en sa faveur ne manquaient pas, outre celui de son ami Jean-Claude Aaron. Le chef départemental des FFI du Loiret, Pierre Charié, atteste qu'il a «empêché le départ en Allemagne de nombreux ouvriers et délivré à maintes reprises de fausses cartes d'identité». Le commissaire de la République d'Orléans témoigne de «son esprit de résistance et de son courage» à la Libération. Et, il y a quelques mois, Simon Lentschner, ancien des FTP du Limousin, à la fois proche de Michel Junot et de Serge Klarsfeld, a entrepris des démarches auprès de l'ambassade d'Israël pour que Michel Junot, dont le «parcours est exceptionnel», soit déclaré «Juste»...

«Depuis quelques mois, j'ai l'impression de revivre toutes ces polémiques de la Libération! se lasse Michel Junot. Mais heureusement, aujourd'hui comme à l'époque, des personnalités de poids me défendent.» Il n'en revient toujours pas du renfort de Serge Klarsfeld. Un soutien total: «Je préférerais crever plutôt que d'accuser un innocent! Et Michel Junot est innocent de ce dont on l'accuse.» Que demander de plus?

DROIT DE RÉPONSE publié dans le numéro 2576 - P. 40

Dans un article (L'Express du 5 octobre 2000) tendancieux par son titre «Affaire Junot: le mauvais procès» et par son contenu comportant de très nombreuses déformations de mes propos, il est notamment imputé à mon père Abraham Korenbajzer d'avoir «fui» la zone occupée, laissant sa femme et sa fille à Paris, où elles furent arrêtées lors de la rafle du Vél'd'Hiv les 16 et 17 juillet 1942 avant d'être déportées à Auschwitz via Beaune-la-Rolande et Drancy.

Or, je tiens à rétablir la vérité pour la mémoire de mon père en précisant ce que M. Conan a choisi de taire: mon père venait de s'évader du camp de Pithiviers où il était détenu depuis le 14 mai 1941.

Après avoir rendu une courte visite à sa famille fin mars 1942, il n'eut d'autre choix que de rejoindre la zone dite libre, étant précisé qu'il s'est ultérieurement engagé dans l'armée française.

Plus généralement, et sur le fond, il n'appartient pas à M. Conan de s'ériger en historien ni en juge pour prétendre apprécier l'opportunité et la légitimité du combat judiciaire que j'ai entrepris en mémoire de ma soeur Aline Korenbajzer, déportée à l'âge de 3 ans à partir du camp de Beaune-la-Rolande qui dépendait de l'arrondissement de Pithiviers.

Marc Korenbajzer, Dourdan.

 

Réponse d'Eric Conan

Nous n'avons rien «choisi de taire» sur M. Korenbajzer père, l'article en question ne concernant que la plainte déposée au nom de sa demi-soeur par Marc Korenbajzer. Celui-ci a bien employé le terme de «fuir» lors de notre entretien

.Plus généralement, et sur le fond, M. Korenbajzer n'admet pas que nous ayons fait écho à l'avis défavorable de Serge Klarsfeld sur l'opportunité et la légitimité de sa démarche judiciaire.

Le mauvais procès

par Conan Eric, publié le 05/10/2000

http://www.lexpress.fr/informations/le-mauvais-proces_639982.html

 

La disparition le 20 juillet à l'âge de 91 ans de l'ancien député de Paris Michel Junot devrait mettre un terme à la procédure judiciaire ouverte en 2000 pour "complicité de crimes contre l'humanité" dans laquelle cet ancien sous-préfet de Pithiviers (Loiret) durant l'Occupation avait été entendu comme témoin assisté.

En février 2000, le parquet de Paris avait ouvert une information judiciaire contre X à la suite de la plainte déposée un mois plus tôt contre Michel Junot par Marc Korenbajzer. La demi-soeur de ce dernier avait été interpellée lors de la rafle du Vel d'Hiv le 17 juillet 1942 avait été internée au camp de Beaune-la-Rolande d'où elle avait été déportée le 25 août 1942 vers Auschwitz. Elle y est morte le 31 août, jour de ses trois ans.

Dans sa plainte, M. Korenbajzer expliquait avoir retrouvé aux Archives nationales et départementales du Loiret des documents démontrant que l'ancien fonctionnaire de Vichy, en poste dès le 16 juin 1942, avait un pouvoir de contrôle et de supervision sur les camps d'internements de Beaune-la-Rolande et Pithiviers. Sous-préfet de Pithiviers de juin 1942 à août 1943, nommé à Nice moins de deux mois, M. Junot a repris ses fonctions à Pithiviers fin octobre 1943 avant d'être nommé en janvier 1944 secrétaire général de la préfecture du Loiret.

Entendu comme témoin puis comme témoin assisté, un statut entre celui de témoin et de mis en examen, M. Junot a toujours affirmé avoir pris officiellement ses fonctions le 26 août 1942, même si son procès-verbal d'installation avait été signé le 16 juin. Entre ces deux dates, s'était-il expliqué, il avait continué d'exercer ses fonctions administratives au Secrétariat général de l'administration à Vichy et pris des vacances avant de rejoindre son nouveau poste fin août.

Mais surtout, il a toujours réfuté avoir eu le moindre pouvoir sur les camps d'internement de sa circonscription qui relevaient, selon ses explications, de la préfecture du Loiret. Ce n'est que le jour de son installation administrative qu'il avait appris leur existence, avait-il assuré.

M. Junot s'est toujours défendu d'avoir participé, en tant que chef de cabinet du Secrétaire général pour l'administration, à la réunion du 6 juillet 1942 à Paris des préfets régionaux où fut évoquée la mise en place de la politique d'arrestation massive des juifs conformément aux accords Onerg-Bousquet. La partie civile avait retrouvé un document attestant de sa présence. Lors de ses différentes auditions, M. Junot a répété n'avoir aucun souvenir de cette réunion.

Joint par l'Associated Press, Me Stéphane Lilti, avocat de la partie civile, a estimé qu'un coin de voile avait été levé sur les responsabilités de l'ancien sous-préfet. "La justice s'est hâtée lentement et rien n'a été fait qui ne vienne de la partie civile, c'est-à-dire de Marc Korenbajzer", a-t-il ajouté.

De son côté, l'avocat de M. Junot a souligné que le dossier ne comportait "aucune charge" à l'encontre de l'ex-député de Paris et ancien maire-adjoint de la capitale. "Il a des titres indiscutables de sa participation à la résistance et il a, au péril de sa vie, protégé des personnes juives à une époque où cela était très dangereux", a expliqué Me Etienne Tarride.

Le dossier avait été communiqué il y a quelques mois par le juge d'instruction au parquet de Paris pour qu'il prenne ses réquisitions. Le décès de M. Junot devrait clore cette procédure, l'une des dernières visant un Français pour son rôle présumé dans la déportation des juifs.

Le milicien Paul Touvier et l'ancien secrétaire général de la préfecture de la Gironde sous l'Occupation, Maurice Papon, ont été condamnés pour complicité de crimes contre l'humanité. Le premier à la réclusion criminelle à perpétuité en avril 1994, le second à dix ans de réclusion criminelle en avril 1998. AP

 

Le décès de Michel Junot devrait mettre un terme à la procédure ouverte en 2000 pour "complicité de crimes contre l'humanité"

http://tempsreel.nouvelobs.com/depeches/societe/20080818.FAP1125/le_deces_de_michel_junot_devrait_mettre_un_terme_a_la_p.html

AP | 18.08.2008 | 16:12

 

Crédit photographique – Le camp de Pithiviers

http://pagesperso-orange.fr/d-d.natanson/pithiviers.jpg

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