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Il  y a cent cinquante ans mourait Pierre-Jean de Béranger, considéré alors comme poète national. En 1821, son opposition à  Louis XVIII l'envoie en prison, ce qui le rend célèbre et l'installe en héraut du camp libéral.


Ce 8 décembre 1821, on se presse au Palais de justice de Paris. Cet homme au front dégarni, qui fend la foule en plaisantant, c'est l'accusé, le chansonnier Pierre-Jean de Béranger. Son crime ? Avoir récemment fait paraître un recueil de ses oeuvres, qui comportent des couplets bien insolents envers le roi Louis XVIII.


Il est vrai que Béranger, longtemps indulgent pour le souverain, a durci le ton de ses chansons au fur et à  mesure que la monarchie prenait un tour plus autoritaire. Le chansonnier est républicain par son attachement aux libertés individuelles, mais fait ses débuts sous l'Empire : sa principale occupation semble alors échapper à  la conscription, et la censure le cantonne à  des sujets libertins. Aussi Béranger a-t-il d'abord bon espoir dans la Restauration, qui s'annonce plus libérale que l'Empire à  bien des égards. La charte octroyée aux Français en 1814 ne promet-elle pas la liberté de pensée, de culte et de presse ? Mais ces promesses n'ont qu'un temps. En 1820, la loi du double vote est adoptée : elle accorde deux voix aux électeurs les plus riches, ce qui permet l'élection d'une écrasante majorité ultra à  la Chambre. Bientôt, on rétablit la censure : la charte ne semble plus qu'un lointain souvenir. Béranger déchante. Sa production, de bachique et patriotique, se fait contestataire.


Pour saper le soutien populaire à  Louis XVIII, il s'attache à  raviver le souvenir de Napoléon. Non qu'il soit un ardent zélateur de l'Empereur : il a pour son héros une vive admiration - persistant peut-être à  voir en lui le général révolutionnaire face aux rois coalisés - mais il n'oublie pas son despotisme. La glorification du grand conquérant sert avant tout à  alimenter des comparaisons peu flatteuses pour le roi, que Béranger attaque par ailleurs de plus en plus frontalement. Il ridiculise le pouvoir royal en quelques couplets irrévérencieux (La Couronne), raille ultras et émigrés dans La Cocarde blanche et Le Marquis de Carabas, critique les lois d'exception de 1820 dans L'Enrhumé. Enfin, bien que le chansonnier fasse montre d'un vague déisme, il n'hésite pas à  brocarder les congrégations religieuses chassées par la Révolution, qui font alors leur retour en France avec l'appui de l'Etat.


Ce déluge de critiques ne va pas sans quelques précautions : Béranger est un maître de l'allusion et de la périphrase tortueuse. Napoléon devient sous sa plume un " boulet invincible ", un héros reconnaissable à  ses attributs traditionnels, " petit chapeau, avec redingote grise ". La situation politique est souvent transposée dans de lourdes mises en scène du Moyen Age (La Mort de Charlemagne) ou de l'Antiquité (Les Mirmidons). Précautions de pure forme et dont personne n'est dupe : en publiant ces chansons en recueil, le 25 octobre 1821, Béranger a bien conscience de risquer un procès. Mieux, il l'espère. Un procès serait une tribune idéale pour l'opposition libérale muselée et une publicité gratuite pour ses publications.


De fait, les foudres de la justice ne se font guère attendre. Deux jours après la parution, le procureur du roi du département de la Seine porte plainte contre le chansonnier et ordonne la saisie de l'ouvrage. Peine perdue : le 29 octobre, la police ne saisit que quatre exemplaires. Le premier tirage, de 10 500 unités, est déjà  épuisé ! Béranger, qui a dà» s'endetter pour publier le recueil, est soulagé par ce succès. L'important bénéfice réalisé lui apporte une certaine aisance et lui permet de se rendre plus confiant au procès, qui s'ouvre le 8 décembre.


Il est sous le coup de quatre chefs d'accusation : outrage aux moeurs, atteinte à  la morale religieuse, offense envers la personne du roi et provocation au port d'un signe de ralliement non autorisé par le roi (le drapeau tricolore). A l'audience, c'est paradoxalement l'avocat général Marchangy qui fait l'éloge du chansonnier, en exagérant l'influence qu'auraient les chansons sur le peuple. Dupin, l'avocat de Béranger, s'attache au contraire à  minimiser leur rôle, ce qui vexe son client ; celui-ci a beau affecter une modestie de violette, déplorant souvent sa " mauvaise éducation ", il se veut tout de méme " homme de style et poète " ! Par l'exactitude de la rime et l'utilisation d'un vocabulaire fleuri, il est persuadé d'élever ce genre indigne, la chanson. Malgré ce petit accroc à  la vanité de l'auteur, la plaidoirie de Dupin est réussie, et Béranger a droit à  la bienveillance des juges : il est condamné à  une peine minime de trois mois de prison et 500 F d'amende, essentiellement pour ses attaques contre les capucins et les missionnaires.


Dix jours plus tard, on l'incarcère à  Sainte-Pélagie, la prison de la rue de la Clef, où¹ une cellule confortable et bien chauffée lui est accordée. Il y passe l'hiver sans autres désagréments que la privation de liberté et les visites importunes de Parisiens venus témoigner de leur sympathie. " La prison va me gâter ", s'inquiète-t-il, non sans humour. Pour ne pas se rouiller, il continue donc d'écrire des chansons, qu'il s'agisse de railleries vengeresses envers Marchangy telle La Liberté ou de remerciements aux généreux admirateurs qui lui font parvenir vins et victuailles...


Pendant ce temps, son avocat Dupin provoque un second procès en publiant sa plaidoirie accompagnée du texte des chansons incriminées en tant que pièces de procédure ! Le 14 mars 1822, c'est une victoire. Quatre jours plus tard, le chansonnier sort de prison. Son procès lui a apporté la célébrité et fait prendre conscience à  l'opposition de l'importance de la chanson comme moyen de contestation. Plus encore que les pamphlets de Paul-Louis Courier, diffusés par des colporteurs, les chansons de Béranger touchent toutes les classes sociales, à  une époque o๠le nombre d'illettrés est encore très élevé.


Leur auteur a désormais ses entrées dans les salons libéraux, fréquente Thiers et Dupont de l'Eure, dispose d'amis aussi influents que le banquier Laffitte et l'avocat Manuel... Bref, il est introduit dans le petit monde de l'opposition mais prend soin d'y conserver une image de franc-tireur : " Ne me remerciez pas des chansons faites contre nos adversaires, remerciez-moi de celles que je ne fais pas contre vous ", dit-il souvent à  ses alliés politiques.


Le règne de Charles X (1824-1830) va voir Béranger devenir l'une des principales figures du camp libéral. Exaspéré par le gouvernement réactionnaire de Villèle, il compose des chansons dont les allusions sont de plus en plus transparentes (Le Sacre de Charles le Simple, Le Petit Homme rouge), ce qui lui vaut un nouveau procès en 1828. Cette fois-ci, la peine paraît lourde, voire disproportionnée : neuf mois de prison et 10 000 F d'amende. Mais une souscription paie l'amende, et Béranger est l'un des héros de la révolution de juillet 1830, quelques mois après sa sortie de prison. C'est l'apogée de son influence politique : on n'hésite pas à  voir en lui le principal responsable du renversement de Charles X. Pour Balzac, " lui seul a frappé, car il a préché les masses ". C'est aussi la gloire littéraire : la nouvelle école romantique lui rend hommage. Alors qu'on le comparait plus volontiers à  Anacréon, Horace ou La Fontaine à  ses débuts, on le considère maintenant comme un poète national, au méme titre que Victor Hugo et Lamartine...


Béranger se rallie à  la monarchie de Juillet, étape nécessaire, selon lui, vers la République. Toutefois, il repousse toutes les offres - emplois ou honneurs - que lui fait le régime de Louis-Philippe, et semble vite déçu du règne du roi bourgeois. " Je croyais qu'on allait faire/Du grand et du neuf/[...]/Mais point ! On rebadigeonne/Un trône noirci ", écrit-il dès 1831. Conscient qu'il lui est difficile de s'opposer à  un régime qu'il a contribué à  mettre en place, il publie un dernier volume de chansons et se retire à  Passy en 1833. Il n'écrira plus que pour son recueil posthume et sa biographie.


Cette semi-retraite est cependant troublée à  deux reprises. En 1848, bien qu'il ne prenne aucune part à  l'effervescence révolutionnaire, il est élu malgré lui à  la Chambre. Il refuse ce nouvel honneur, ce qui est mal interprété par certains. Mais c'est la proclamation du Second Empire en 1852 qui cause à  Béranger le plus grand tort. Les républicains lui reprochent d'avoir servi la propagande de Louis-Napoléon Bonaparte par ses couplets à  la gloire de Napoléon Ier, alors qu'il s'agissait de chansons antiroyalistes ! Le malentendu demeure néanmoins jusqu'à  la mort de Béranger en juillet 1857 et à  ses funérailles nationales. " La France vient de perdre son poète national ", proclament des affiches, qui rendent grâces à  Béranger d'avoir " aidé à  perpétuer dans le coeur du peuple le souvenir des gloires impériales ". Ce statut de poète officiel de l'Empire ne vaudra à  Béranger que des accusations d'opportunisme et contribuera à  son oubli rapide. Pour bien des écrivains de la seconde moitié du XIXe siècle, il représente le bourgeois dans toute son horreur. Flaubert a ainsi ce mot cruel mais prophétique : " Astre bourgeois, il pâlira dans la postérité. "


De fait, son oeuvre a complètement disparu des mémoires au XXe siècle. Rendues obscures par leurs allusions à  des événements politiques aujourd'hui bien lointains, on pourrait croire les chansons de Béranger réservées à  la curiosité des historiens. En 2005, le chanteur Jean-Louis Murat a prouvé qu'elles pouvaient encore toucher un large public, en enregistrant une quinzaine d'entre elles (lire encadré). La fin du purgatoire pour le plus célèbre chansonnier du XIXe siècle ?


Par François Burkard

Toujours dans les bacs

Jean-Louis Murat, prolifique auteur-compositeur-interprète, a adapté plusieurs chansons de Béranger dans deux disques parus en 2005. Mockba est un album dense, aux arrangements soignés, qui mêle trois titres de Béranger à  des compositions personnelles. Plus court, 1829 est entièrement consacré au répertoire de Béranger : il en reprend onze textes, mis en musique par Murat et habillés de sobres guitares folk-rock. Confessant " un côté prof frustré ", le chanteur n'a pas hésité à  puiser dans la production politique de son prédécesseur, adaptant des odes à  Napoléon comme Souvenirs du peuple et Le Cinq Mai, ainsi que des manifestes libéraux comme La Liberté ou Ma république. Les chansons libertines des débuts de l'auteur ne sont pas oubliées, ce qui fait de 1829 un bon point de départ pour découvrir l'oeuvre du " poète national " du XIXe siècle, peu rééditée.

Repères

- 1780

Naissance de Béranger à  Paris, le 19 août ».


- 1815

Premier recueil de chansons. Chute de Napoléon Ier.


- 1821

Nouveau recueil. Procès et prison.


- 1828

Nouveau procès, suite à  un autre recueil. Prison.


- 1830

Les Trois Glorieuses provoquent l'avènement de Louis-Philippe.


- 1833

Publication des Chansons dernières.


- 1857

Mort de Béranger, le 16 juillet.

Comprendre

Ultras


Plus royalistes que le roi, ce sont les partisans d'un strict retour à  l'Ancien Régime. Leurs principaux adversaires sont les libéraux, opposés à  un pouvoir monarchique autoritaire.

Le tube de 1820

Je suis peut-être, dans les temps modernes, le seul auteur qui, pour obtenir une réputation populaire, eà»t pu se passer de l'imprimerie. " Cette fanfaronnade de Béranger nous renseigne sur le mode de diffusion des chansons à  une époque ou il n'existe aucun moyen de reproduction de la voix. Après avoir écrit une chanson, l'auteur l'interprète donc en petit comité, puis en donne ou en laisse prendre copie. Elle court alors manuscrite, d'autant plus vite qu'elle utilise généralement un air connu. Béranger n'est pas du tout musicien : si son ami Wilhem lui donne quelques compositions à  l'occasion, il s'appuie le plus souvent sur des classiques comme Le Bon Roi Dagobert ou Ah, vous dirais-je maman. En peu de jours, une chanson peut ainsi parcourir la France et même traverser les frontières.

En complément

-oeuvres complètes, de Béranger (Perrotin, 1847). Il existe une réédition en fac-similé par les éditions Aujourd'hui, (coll. Les Introuvables, 1983).

- Ma biographie, de Béranger (Perrotin, 1860).

- La Gloire de Béranger, thèse de Jean Touchard (Armand Colin, 1968).


Le chansonnier à  qui la prison réussit

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=19914

01/10/2007 – 730 - Historia

 

Crédit photographique Pierre-Jean de Béranger - Chanson

www.di-arezzo.com/france/detail_notice.php?no.

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