Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Construire une école, c'est fermer une prison. La formule de Victor Hugo s'applique aussi à  la prestigieuse Ecole nationale d'administration, dont le siège strasbourgeois est installé sur le lieu même de l'ancien centre pénitentiaire Sainte-Marguerite.


Novembre 1983, une délégation du ministère de la Justice est attendue à  la prison Sainte-Marguerite située sur l'île Verte, petit talus de terre encadré par les deux bras de l'Ill. Les fonctionnaires de l'administration pénitentiaire sont en visite commandée. Le garde des Sceaux, Robert Badinter, leur a demandé un rapport sur ce centre de détention, vieux de plus de deux siècles.

 

Bien que les gardiens aient ordonné aux détenus de briquer les sols de la " maison de correction ", les deux envoyés spéciaux du ministère découvrent un spectacle désolant. Les couloirs de la maison d'arrét sont dans un triste état. Le sol carrelé s'effondre littéralement en de nombreux endroits, les murs suintent d'humidité, leur peinture s'écaille... Des fenétres murées ne filtre qu'une demi-clarté. Au point que les néons doivent rester allumés toute la journée. La lumière électrique ne fait que souligner la misère du lieu. " Mais c'est le bagne ! " s'exclame l'un des deux conseillers du ministre.

 

Dans ces cellules exigus qui empestent le salpêtre s'entassent dans des conditions inhumaines deux cent cinquante prisonniers condamnés à  de très lourdes peines. Les locaux administratifs ne valent guère mieux. Les soixante gardiens ne manquent d'ailleurs pas de le faire remarquer aux émissaires du ministre. De retour place Vendôme, les deux fonctionnaires signent un rapport sans appel. A sa lecture, le garde des Sceaux prend immédiatement la décision de faire fermer l'établissement. Il faudra néanmoins attendre encore cinq ans avant que les derniers prisonniers de Sainte-Marguerite ne quittent les lieux, le temps que l'on bâtisse une nouvelle prison, à  la sortie de la ville.

 

Que faire dès lors des bâtiments ? Les détruire ? Impossible ! Le lieu est classé patrimoine national. Cinq années supplémentaires sont nécessaires pour trouver une nouvelle affectation au site. Le gouvernement d'Edith Cresson décide finalement d'y installer le siège de l'Ecole nationale d'administration.

 

Il eut été dommage de raser l'ensemble. Car les fouilles effectuées entre 1989 et 1991, avant le réaménagement des bâtiments, révèlent en effet de nombreuses surprises aux archéologues. Outre d'émouvants graffitis de détenus - encore visibles dans plusieurs bureaux de la direction de l'Ecole -, une bouteille a été découverte derrière le crépis d'une salle du corps de garde : elle renfermait les noms de quelques-uns des ouvriers ayant participé à  la construction de l'édifice entre 1740 et 1747 ! Les fondations d'une chapelle du XIIIe siècle, un impressionnant réseau de souterrains et un vieux puits de pierre de la même époque, ont été également mis au jour.

 

S'agit-il des derniers vestiges du couvent, fondé par le comte Werner de Hunebourg en 1150, sous l'invocation de La Trinité ? Du monastère des Franciscains venus de Rome pour combattre l'hérésie des Frères et Soeurs du " Libre Esprit " en 1220 ? Ou d'une église dominicaine dont la chronique rapporte la construction dans les parages entre 1224 et 1230 ? On ne saurait identifier avec certitude l'origine de ce bâtiment. Ce qui est sà»r, c'est qu'il a appartenu à  l'un de ces ordres débarqués en Alsace, entre le XIIe et le XIIIe siècle, pour reprendre en main une population prompte à  s'affranchir de l'autorité pontificale.

 

Autre certitude : un certain Rulman Merswin, banquier converti à  40 ans au catholicisme le plus mystique, a aidé financièrement les Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem à  acquérir ces lieux au siècle suivant. Cet ordre religieux, fondé vers 1056 pour venir d'abord en aide aux pèlerins malades ou blessés sur le chemin de la Terre sainte, puis largement engagé dans les croisades successives, ne disposait jusque-là  d'aucun établissement en Alsace. Implantés en Espagne, en Italie, en Allemagne et jusqu'en Angleterre, ses moines-soldats ne sont, à  cette époque, présents que dans le sud de la France. La fortune importante amassée à  la faveur d'expéditions contre les Turcs et des donations de nombreux fidèles séduits par leurs campagnes d'Orient, devait leur permettre d'acquérir de très importants biens fonciers dans l'Est de la France. La commanderie Saint-Jean-de-l'Ile-Verte, comme on la désigne à  l'époque, en fait partie.

 

Transformés pour partie en hôpital, lors de la grande épidémie de peste qui ravagea la ville en 1439, les lieux sont occupés tout au long du XVe siècle par les moines-soldats. La façade de cet hospice, plusieurs fois réaménagé, est aujourd'hui encore visible. C'est celle du bâtiment d'entrée de l'ENA, surmontée d'un étroit clocher. Les peintures en trompe-l'oeil et les fenétres à  meneaux du corps de garde, situées à  gauche de la grille d'entrée, datent, quant à  elles, de 1548.

 

Le monastère est gravement endommagé à  la suite de la guerre de Trente Ans qui endeuilla l'Alsace entre 1618 et 1648. Les protestants expulsent alors les johannites. Lorsqu'à  la suite du traité de Nimègue (1679) et à  la victoire de Louis XIV, Strasbourg redevient française (1681), Vauban installe le long de la commanderie Saint-Jean, un barrage destiné en cas de besoin à  inonder les quartiers sud de la ville. Ce qui allège d'autant le dispositif militaire. Il faut attendre 1740 pour que l'endroit revive... de sinistre façon. La municipalité décide alors de transformer l'ancien monastère en prison. Une prison surnommée " Raspelhaus " parce que les condamnés sont contraints de râper le bois de gaïac, dont on dit qu'il est susceptible de soigner la syphilis. De cette époque révolue, ne demeure, en dehors des quelques inscriptions de prisonniers, que l'horloge signée Hummeger. Une mécanique de précision montée en 1861 et que la transformation des lieux ne doit pas cesser d'étonner.

 

Par Baudouin Eschapasse


XIVe siècle


Les Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem s'installent à  la commanderie Saint-Jean-de- l'Ile-Verte.

 

1740-1747


Construction de la prison Sainte - Marguerite en lieu et place de l'ancien monastère.

 

1991


Le siège de l'ENA est délocalisé à  Strasbourg.

 

Les prisonniers de l'ENA

01/04/2003 – 676 – Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=6661

 

ENA, Architecture et histoire (brochure)

www.ena.fr/index.php?module=doc&action..

Commenter cet article