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Pendant dix ans, dans un service pour malades dangereux, Marie-Laure Susini a été confrontée à  des personnalités, et à  des actes échappant à  toute logique. Elle apporte à  Historia son éclairage de psychanalyste, dégageant des constantes entre Gilles de Rais, Landru ou, plus près de nous, Emile Louis.Entretien avec Marie-Laure Susini psychanalyste, ancienne psychiatre des hôpitaux, vient de publier L'Auteur du crime pervers (Fayard).


Historia - Comment expliquez-vous, du point de vue psychiatrique, qu'il soit aussi difficile d'appréhender la personnalité des criminels pervers ?


Marie-Laure Susini - Ce sont souvent des malades qui ne relèvent pas d'un traitement neuroleptique et qui peuvent être difficiles à  approcher. Ensuite, ces personnalités sont à  considérer sous le signe du paradoxe : régulièrement, on observe un décalage complet entre leur présentation - des patients dévoués, courtois, parfois même " hommes du monde " - et l'atrocité des crimes commis. De quoi décontenancer les psychiatres.


H. - Landru est-il révélateur de cette complexité si difficile à  saisir ?


M.-L. S. - La perception de Landru multiplie les antagonismes. D'un côté, sa frénésie de conquêtes féminines pourrait apparaître comme la quintessence de la pulsion de liberté. Mais de l'autre, on se rend compte combien cet homme est esclave des femmes, prisonnier d'un emploi du temps - jusqu'à  sept rendez-vous par jour - qui ne lui procure aucun plaisir. Autre source de paradoxe : Landru, qui tient longtemps les enquêteurs en échec, n'a de cesse de laisser des indices. Enfin, comment cet homme extrêmement médiocre a-t-il réussi à  devenir l'équivalent des plus grandes vedettes populaires, quasiment aussi célèbre, à  la même époque, que Charlot. La manière dont le public a pu fantasmer sur ce criminel constitue à  elle seule une source d'études.


H. - L'une des thèses que vous développez dans votre ouvrage porte sur la mise en scène de ces criminels pervers. A quoi répond ce besoin ?


M.-L. S. - Fondamentalement, cette catégorie de criminels recherche la notoriété. Ils sont à  l'affût d'une diffusion " médiatique " de leurs forfaits. D'une certaine manière, Landru a le génie de la presse à  grand tirage. L'enquête va durer deux ans, alimentant à  l'envi les gazettes. Par ailleurs, même s'il laisse des traces de crimes, jamais Landru n'avoue : c'est un moyen supplémentaire, en suscitant toutes les explications possibles et imaginables, de se forger une réputation. Enfin, Landru exploite son procès comme une formidable caisse de résonance, maniant l'humour - au point de faire rire la salle - tout en cultivant l'effroi. Colette ne s'y trompe pas, le jugeant " très effrayant ". Elle dit précisément : " Il a le regard désabusé d'un fauve en cage. "


H. - Si l'époque, ou le contexte, ne leur offre pas spontanément des outils médiatiques, comment les criminels pervers peuvent-ils assouvir leur désir de se mettre en spectacle ?


M.-L. S. - La mise en scène correspond à  l'air du temps. Autrement dit, chaque époque génère son propre processus de médiatisation. Si l'on prend le cas de Jack l'Eventreur, la presse n'est pas encore à  son apogée, mais en affichant les lettres envoyées par le criminel, la police lui offre une tribune. S'agissant de Gilles de Rais, le procès constitue un tel événement qu'il va entretenir durablement la fascination pour le personnage, déjà  reconnu puisqu'il s'agit d'un compagnon d'armes de Jeanne d'Arc. Plus près de nous, en 1981, l'histoire du Japonais cannibale a pris un tour saisissant par la diffusion des photos prises par un médecin légiste. Preuve qu'à  chaque fois, un crime pervers peut se hisser au sommet de l'actualité grâce à  un élément précis.


H. - Pourtant, si l'on prend l'exemple d'Emile Louis, ce dernier est resté d'une relative discrétion...


M.-L. S. - N'est pas Landru qui veut. La trajectoire criminelle d'Emile Louis est certes effrayante, mais la personnalité de ce " pervers pépère " reste bien falote comparée à  celles d'autres meurtriers en série. Pour un criminel pervers, inventer, ou¹ réinventer son propre concept de meurtre est un exercice de haut vol, tant la concurrence, si l'on ose dire, est sévère. En même temps, il n'y a pas, malheureusement, de crise des vocations puisque les relais médiatiques, télévision et Internet en tête, participent à  la mondialisation ambiante, entraînant la diffusion planétaire des scènes les plus horribles.


H. - Jusqu'à  quel point la médiatisation peut-elle renforcer le désir de mise en scène d'un criminel pervers ?


M.-L. S. - Le facteur médiatique constitue ni plus ni moins un encouragement à  frapper l'imagination. Il est donc très important dans le processus " spectaculaire " d'un crime. Landru par exemple envoie au magistrat en charge de l'affaire un autoportrait en forme de caricature, le présentant nu et le sexe en érection. On imagine le poids d'un tel cliché aujourd'hui, s'il était diffusé massivement. Avant tout le monde, Landru a perçu le formidable impact de la provocation, relayée aujourd'hui sous toutes ses formes par les médias.


H. - Dans quelle mesure les criminels sexuels agissent-ils sous contrainte ? Leur volonté leur échappe-t-elle totalement ou leurs actes reposent-ils sur des schémas cohérents ?


M.-L. S. - Dans la quasi-totalité des cas, ils agissent sous contrainte, même si celle-ci surgit parfois des profondeurs. Je me souviens de Jacques Bonfils, l'un de mes patients, qui me disait que s'il croisait un chasseur de tigres, il ne lui serrerait pas la main. Drôle de crainte pour quelqu'un qui avait égorgé sa maîtresse. En réalité, il m'est apparu au fil des discussions que Bonfils se concevait autant comme proie que comme prédateur. Le rejet du chasseur de tigres signifiait pour lui le refoulement du personnage pervers, une part de lui qu'il ignorait incarner. On mesure alors la part d'abîmes du criminel sexuel.


Par Propos recueillis par Frédéric de Monicault

Comprendre

Emile Louis


Surnommé le Tueur de l'Yonne, Emile Louis a été condamné, fin 2004, par les assises de Paris, à  la réclusion à  perpétuité pour l'assassinat de sept jeunes femmes (deux corps ont été retrouvés). Ayant fait appel du jugement, il devrait recomparaître à  la fin de l'année. Il sera également rejugé par les assises des Bouches-du-Rhône pour viols avec torture et actes de barbarie sur sa seconde épouse, ainsi que pour agressions sexuelles sur sa belle-fille.


« Des criminels en recherche de notoriété »

01/09/2005 – 705 – HISTORIA – dossier Landru

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=8927

 

Crédit photographique - Landru

www.fnaclive.com/galeries/pro/un-siecle-daffa..

 

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