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A la cour d'Henri IV, comme dans l'entourage d'Henri II auparavant, l'impudeur féminine comble de plaisir la gent masculine mais exaspère l'Eglise, contrainte de codifier le rapport au corps. La nudité fait peur aux bien-pensants.

Depuis le temps de Clément d'Alexandrie et des Pères de l'Eglise, aux IIe-IIIe siècles de notre ère, les prédicateurs en chaire ne cessent de tempêter contre les femmes impudiques qui découvrent leurs seins : filles perdues appâtant les chalands ou femmes mondaines qui jouent avec les modes et se pavanent en tenue légère bien qu'il gèle ! Il y en a même qui osent porter la croix du Christ autour du cou, tressautant sur leur gorge nue tandis qu'elles suivent les processions. Ces femmes débraillées allument le désir des hommes et les poussent au péché de concupiscence. Il n'y a pas que les prêtres pour dénoncer l'indécence des tenues féminines ; au XVIIe siècle, les membres de la confrérie du Saint-Sacrement obtiennent de certains diocèses des censures épiscopales.

Des dévots font valoir l'exemplaire conduite de sainte Macrine qui préfère mourir d'un cancer plutôt que de dévoiler son sein à  son médecin ! Un honnête curé d'une paroisse parisienne refuse de parler avec une de ses ouailles tant que celle-ci " n'eust premièrement mis un mouchoir sur sa gorge ". Les manuels de confesseurs consacrent plusieurs paragraphes sur la gravité de la faute : péché véniel pour la femme qui, " ce faisant, veut plaire à  son mari ", péché véniel pour celle qui ne montre qu'" un sein peu découvert ", péché véniel pour la couturière qui confectionne le bustier à  la demande de sa cliente, mais péché mortel pour celle qui débauche ainsi volontairement les hommes. Quant au prêtre, " niais, papelard ou flatteur ", qui accorderait inconsidérément son absolution, il n'est presque pas moins coupable que la coquette mondaine, lit-on en 1637 dans le Discours particulier contre les femmes débraillées, de Juvernay.

Des actes ou des gestes que nous considérons relever de la vie intime sont accomplis au XVIe siècle, sans géne, en public. La Renaissance distingue volontiers la gorge des tétins : la première peut se voir, et même se laisser publiquement toucher : le roi Henri II caresse devant toute la cour la gorge de Diane de Poitiers et la reine Margot offre généreusement aux regards sa belle poitrine en se laissant baiser par des courtisans ou des courtisanes empressés. L'usage pourtant est alors en train de changer, les sensibilités évoluent : " Manier le tétin ", comme on dit au XVIIIe siècle, devient un geste intime, réservée à  la vie privée, qui ne se conçoit qu'entre époux, signe d'abandon du corps.

Il en va de même du baiser sur la bouche : il est longtemps, dans tous les milieux, une forme de salut plutôt ordinaire entre un homme et une femme. Félix Platter, jeune étudiant en médecine à  Montpellier en 1552, raconte qu'il a bien du mal à  s'approcher des lèvres d'une jeune fille, au cours d'un bal, car elle a le nez un peu long. A la fin du siècle, la coutume commence à  déplaire. En fait, le baiser apparaît de plus en plus comme une atteinte à  la pudeur.

La montée de la pudeur n'est pas forcément perçue comme un progrès de la sensibilité, mais souvent comme la régression d'une société qui a perdu l'innocence de la nature et oublié le bonheur agreste des origines. Les conteurs du XVIe siècle rêvent de cet âge d'or ou la vie collective était transparente et excluait la propriété, ou l'hospitalité s'offrait sans méfiance et ou la nudité des femmes ne suscitait pas de pensées lascives, ou l'on pouvait dormir à  plusieurs dans de très grands lits, en toute innocence. Cette cohabitation nocturne offre même confort et sécurité face aux dangers extérieurs.

Il y a, d'ailleurs, une manière décente de partager son lit et Erasme recommande la pudeur à  son jeune élève dans La Civilité puérile : " Que tu te déshabilles ou que tu te lèves, sois pudique ; aie soin de ne pas montrer aux yeux des autres ce que l'usage et l'instinct commandent de cacher. Si tu partages un lit commun avec un camarade, ne te découvre pas. " L'importance croissante du linge de nuit, relevée par les historiens, atteste également une attention nouvelle au corps et révèle, outre les pratiques de propreté, une inquiétude devant la nudité. Alors que l'on dormait souvent nu au Moyen Age, on commence, à  la Renaissance, à  se couvrir d'une chemise, au moins dans les milieux de la noblesse : dans l'Heptaméron de Marguerite de Navarre, la dame de la quatorzième nouvelle garde sa chemise au lit. En 1604, le médecin Guyon consacre encore quelques lignes de ses Diverses Leçons au " mauvais coucheur " qui ne ménage pas la pudeur de son voisin de lit. La pudeur, conduite de repli, assure entre les corps une sorte de distance de sécurité.

L'individu se protège en balisant son territoire de différents " marqueurs " que les anthropologues décrivent comme une sorte de cercle à  anneaux multiples, peau, vêtement, maison, apparence sociale. Les contacts sont strictement surveillés : on doit s'abstenir de toucher l'autre et de se palper soi-même. Le " tact ", ou le toucher, qui passe pour le moins subtil de tous les sens, devient au XVIIe siècle un autre nom de la pudeur.

Les traités de bonnes manières apprennent progressivement à  discipliner les corps. Mais hommes et femmes ne sont pas à  égalité. La pudeur est toujours requise des femmes, car c'est des femmes que vient la menace de désordre et de luxure. Montaigne, qui revendique pour lui-même une pudeur de jeune fille, se moque en vain de l'indécence du costume masculin, en particulier de cette braguette ou " brayette " qui ferme le haut-de-chausse, attachée par des aiguillettes de couleur vive, et qui attire les regards sur ce qu'il serait convenable de cacher, " vain modelle et inutile d'un membre que nous ne pouvons seulement honnestement nommer, duquel toutefois nous faisons montre et parade en public ". Cette mode scandaleuse d'une virilité exhibée dans des étuis rigides inspire aussi les sarcasmes d'Etienne Pasquier, la braguette " représentant par l'extérieur chose grosse et grande, combien que le plus de temps, il n'y ait rien ou bien peu dedans ". Mais, malgré les railleries, il n'y a point eu dans l'Histoire de " bataille de la braguette " comme il y eut une " bataille des seins nus "...

 

Par Sabine Melchior Bonnet*

Gabrielle d'Estrées lance la mode des seins nus

01/08/2000 – Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=1874

 

 Crédit photographique - Gabrielle d'Estrées

http://www.herodote.net/Images/Estrees.jpg

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