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Que ce soit pour des raisons politiques, religieuses ou humanitaires, nombre de femmes s'engagèrent, d'une manière ou d'une autre, dans le combat contre le nazisme. Et beaucoup le payèrent de leur vie...


Le 30 janvier 1933, Adolf Hitler devient chancelier du Reich allemand. Mais ni lui ni son parti, le NSDAP - qui dispose d'une majorité relative au Reichstag - ne seraient parvenus au pouvoir sans la complicité de la droite politique. Les élites conservatrices cherchent, à  l'époque, à  se débarrasser de la République de Weimar, à  établir un régime autoritaire et à  écarter le péril communiste. Elles pensent pouvoir utiliser la force populaire du mouvement nazi tout en contrôlant ses responsables, et contribuer à  faire passer l'arsenal des décrets-lois qui en quelques semaines mettent fin à  la légalité weimarienne et poussent les opposants dans la clandestinité pour continuer le combat.

 

Cette résistance, qui naît en même temps qu'Hitler impose son régime, prend plusieurs formes : de la désobéissance civile - refus du salut hitlérien, participation à  une procession catholique interdite, aide apportée à  un juif persécuté, etc. - à  l'action politique destinée à  abattre le pouvoir en place. Vont ainsi se succéder la résistance politique fondamentale des organisations de gauche, qui continuent dans " l'illégalité " la lutte contre le nazisme engagée sous Weimar ; la dissidence, essentiellement idéologique, des Eglises réagissant aux tentatives de " mise au pas " ; la révolte d'un certain nombre de représentants des élites traditionnelles complotant contre l'Etat nazi et rédigeant des programmes pour l'après-Hitler.

 

Le tournant se situe autour des années 1936-1938 ou le régime affirme de plus en plus son caractère totalitaire. A cette date, les organisations clandestines du mouvement ouvrier sont à  peu près toutes laminées par la Gestapo. Les Eglises, c'est-à -dire l'Eglise catholique et la partie " confessante " de l'Eglise protestante s'insurgent de plus en plus vigoureusement contre l'idéologie et la pratique du nazisme. Et certains membres des élites civiles et militaires rompent avec Hitler et commencent à  songer à  un coup d'Etat. La radicalisation et la militarisation du régime, ses crimes et ses persécutions suscitent, notamment pendant la guerre, des formes nouvelles d'opposition, dans la jeunesse, mais aussi dans tous les lieux ou la barbarie nazie engendre la " résistance humanitaire " (l'aide aux persécutés) ou la simple volonté de survivre.

 

Peut-on détecter dans tout cela une forme spécifique de résistance féminine ? Des femmes ont participé à  la résistance et leur comportement y a été la plupart du temps admirable. Mais la difficulté de trouver une unité et une identité proprement féminines à  ces actions se traduit par le fait que les ouvrages consacrés aux résistantes allemandes ne sont, le plus souvent, que des galeries de portraits.

 

Se fondant sur les archives de la Gestapo, l'historienne allemande Christl Wickert estime à  environ 15 % la part prise par les femmes aux différents mouvements de résistance. Les chiffres varient selon le type d'opposition. Parmi ceux qui sont poursuivis pour des raisons politiques, on ne trouve que 5 à  10 % de femmes. La proportion monte à  20-25 % si l'on envisage les oppositions dues à  des motifs religieux. Pour ce qui concerne les conflits de la vie quotidienne, la désobéissance civile et la résistance humanitaire, elle se situe aux environs de 20 %, pour atteindre parfois 50 % pendant la guerre (ce qui paraît compréhensible, les hommes étant pour la plupart incorporés).

 

L'engagement minoritaire des femmes allemandes dans la résistance est à  mettre en rapport avec leur émancipation et leur politisation qui restent faibles. Elles ont bien obtenu le droit de vote dès 1919 et, sous la République de Weimar, environ 50 % d'entre elles ont une occupation professionnelle. Malgré cela, la société allemande reste patriarcale, les femmes ayant, de l'avis général, vocation à  s'occuper essentiellement des trois K : l'Eglise (Kirche), la cuisine (Kaeche) et les enfants (Kinder).

 

Cette mentalité est loin d'avoir disparu du mouvement ouvrier, bien que les partis de gauche plaident alors officiellement pour l'émancipation des femmes (August Bebel, l'un des pères fondateurs de la social-démocratie allemande, est l'auteur de l'un des premiers écrits féministes : La Femme et le Socialisme, 1879). Si l'épouse d'ouvrier est souvent contrainte d'arrondir les fins de mois par une activité professionnelle, le responsable politique et syndical entend que sa femme reste à  la maison pour l'accueillir le soir dans un intérieur bien tenu ! Au sein des organisations elles-mêmes, priorité est donnée aux hommes, qui occupent, à  de très rares exceptions près, les postes de responsabilité.

 

C'est indubitablement à  gauche, notamment chez les communistes, que l'engagement des femmes est le plus actif. Sous Weimar, de 15 à  16 % des membres du parti communiste sont des femmes. Mais toutes ne sont pas des Rosa Luxemburg ou des Clara Zetkin, les trois quarts ont simplement suivi leur mari. Les familles des militants communistes ne sont pas toujours homogènes, les femmes restant généralement plus fidèles aux valeurs traditionnelles, notamment religieuses. Mais il se constitue de véritables clans communistes dans lesquels les femmes sont davantage associées à  l'action - et qui constitueront le véritable réservoir de la résistance communiste.

 

Au sein de celle-ci, se retrouvent les mêmes proportions et la même distribution des rôles. Les femmes y gardent leur statut minoritaire. Elles restent les auxiliaires des hommes qui détiennent les postes clés. Parmi les 38 délégués à  la " Conférence de Bruxelles ", en octobre 1935, ne se trouvent que deux femmes : Elli Schmidt et Maria Schaefer. 

 

Néanmoins, la participation des femmes au " travail illégal " acquiert une valeur toute particulière. Elles excellent dans toutes les tâches où il s'agit d'acheminer en secret du matériel de contre-propagande (dans les landaus par exemple !), de porter des courriers, de prendre des contacts, de chercher des caches pour les militants poursuivis, etc. Une réunion de femmes dans un cimetière ou dans un café à  l'heure du goûter attire moins l'attention de la police qu'une assemblée d'hommes ! Quelques militantes, formées généralement à  l'Ecole Lénine de Moscou, se voient confier des responsabilités locales (certaines, comme Helene Glatzer paieront cet engagement de leur vie). Mais le cas d'Anni Sindermann, qui dirige fin 1933 l'organisation " illégale " de Dresde, ainsi que celui du docteur en médecine Maria Lobe chargée de réorganiser la résistance communiste à  Sarrebruck entre 1942 et 1944 demeurent des exceptions. Rares sont également les " instructeurs " féminins envoyés par le parti - des bureaux frontaliers ou directement de Moscou - pour maintenir le contact avec la résistance intérieure. Mais il y en eut et l'on ne peut qu'admirer leur courage moral et physique. N'en faut-il pas, par exemple, à la sténotypiste Erna Eifler qui, en 1942, saute en parachute au-dessus de l'Allemagne pour rejoindre le groupe hambourgeois Bastlein-Jacob ?

 

Certaines communistes s'engagent dans les mouvements de résistance étrangers. Elles le font notamment en France au sein de Travail allemand, une organisation rattachée au Front national pour la Libération. Ces actes de bravoure ne doivent cependant pas diminuer les mérites souvent obscurs des femmes communistes résistantes qui, à  mesure que le temps passe, que les cadres sont arrêtés ou en fuite, sont appelées à  combler les trous et à  prendre des initiatives. Le cas de Katharina Jacob est sur ce point exemplaire (voir encadré ci-contre) .

 

L'engagement féminin est moindre du côté social-démocrate. Sans doute parce que la combativité de ce milieu un peu embourgeoisé a décliné, mais aussi parce que la social-démocratie a cessé rapidement la lutte intérieure pour combattre le dictateur à  partir de l'exil. On peut toutefois citer, ici aussi, un certain nombre de personnalités exemplaires comme Clara Bohm-Schuh, ancienne députée au Reichstag, dont l'enterrement en 1936 est l'occasion d'une dernière manifestation antinazie de la part de ses amis sociaux-démocrates ; ou Maria Gunzl, membre du parti social-démocrate des Sudètes qui reprend ses activités clandestines après sa libération du camp de Ravensbrück en 1942, pour être de nouveau arrêtée et condamnée à  mort en 1944 (heureusement, la fin de la guerre lui sauve la vie) ; ou encore la journaliste Herta Zerna qui d'abord transporte du courrier et finit par cacher des personnes recherchées (dont Otto Suhr qui donnera son nom à  l'Institut d'études politiques de l'université libre de Berlin), etc.

 

La participation des femmes au " travail illégal " (qui consiste essentiellement à  faire de la contre-propagande grâce à  des tracts ou des journaux imprimés, soit clandestinement en Allemagne soit à  l'étranger) est beaucoup plus nette dans certains groupes socialistes dits " intermédiaires " (entre social-démocratie et parti communiste). C'est le cas par exemple de la Ligue de combat socialiste internationale. L'une des particularités de ce groupe - qui s'oppose au régime nazi dès les premières heures du IIIe Reich et dont le chef Willi Eichler a émigré à  Paris - est de posséder des restaurants végétariens (et une boulangerie) qui contribuent à  son financement et constituent autant de points de rencontre où circulent les informations. Or, ce sont des femmes qui en sont les propriétaires officielles. Mais des intellectuelles comme Minna Specht, Grete Henry-Hermann, Hilda Monte, Maria Hodann, etc., en Allemagne même ou en exil, jouent un rôle capital dans l'orientation idéologique et politique du groupe.

 

Le réseau de résistants ou le rôle des femmes est le plus actif, et le plus autonome, est sans conteste, entre 1940 et 1942, l'Orchestre rouge, ainsi baptisé par la Gestapo. Il a longtemps été considéré comme un groupe communiste se livrant à  l'espionnage pour l'Union soviétique. En vérité, il est loin d'être uniquement composé de communistes. Et l'espionnage ne constitue qu'une part minime de ses activités. Au sein de ce réseau sont représentées à  peu près toutes les familles de pensée : marxisme, socialisme démocratique, libéralisme et même christianisme. Les deux leaders Harro Schulze-Boysen et Arvid Harnack penchent pour une sorte de socialisme national, à  rapprocher du national-bolchevisme de Ernst Niekisch.

 

Parmi les 139 membres du réseau arrêtés à  l'automne 1942 par la Gestapo, il y a 52 femmes. A l'image des épouses des leaders, Mildred Fisch-Harnack, américaine d'origine, et Libertas Schulze-Boysen, ces femmes ont, pour un bon tiers d'entre elles, fait des études et atteint un degré d'émancipation et de politisation bien supérieur à  la moyenne. Celles qui sont issues de milieux modestes, ont d'ailleurs également le souci d'améliorer leur formation.

 

Il règne au sein du réseau, dont certains membres ne feront connaissance qu'au moment du procès, un véritable partage du travail ou hommes et femmes sont à  égalité. On utilise les relations et les compétences de chacun. Libertas Schulze-Boysen, employée au département cinéma du ministère de la Propagande, accumule les documents sur les crimes nazis ; Hilde Coppi, femme du communiste Hans Coppi, sténographie les nouvelles de Moscou ; Joy Weisenborn, l'épouse de l'écrivain Gunther Weisenborn - il écrira l'une des premières synthèses sur la résistance allemande, publiée en français en 2001 aux éditions du Félin sous le titre, Une Allemagne contre Hitler -, transcrit celles de la BBC ; Eva-Maria Buch traduit les articles du communiste John Sieg pour les faire circuler parmi les ouvriers français du STO ; d'autres transportent ou distribuent des tracts, collent des affiches, viennent en aide aux fuyards ou mettent leur appartement à  la disposition des opérateurs radio chargés d'émettre en direction de Moscou... Rarement des femmes auront été associées aussi étroitement à  l'élaboration et à  la diffusion du matériel de contre-propagande même si les grands textes programmatiques comme le tract " L'inquiétude sur le sort futur de l'Allemagne grandit au sein du peuple ", de février 1942, ont pour auteurs les responsables masculins du réseau.

 

Au cours des procès suivant l'arrestation du groupe, 49 hommes et 19 femmes sont condamnés à  mort et exécutés. Parmi les femmes, la jeune communiste Hilde Coppi, qui a mis au monde en prison son fils Hans ! Adolf Hitler en personne demandera la révision des procès de Mildred Harnack et de la comtesse Erika von Brockdorff condamnées à  des peines de réclusion trop légères à  son gré. Elles seront elles aussi condamnées à  mort. Tous les témoignages s'accordent pour souligner l'attitude ferme et digne de toutes ces femmes au cours de leur détention et de leurs procès.

 

Freya von Moltke, la femme du comte Helmuth James von Moltke, l'animateur, avec Peter Yorck von Wartenburg, du Cercle de Kreisau, admirait l'engagement des femmes de l'Orchestre rouge : " Je regrette de ne pas avoir été aussi loin et je considère que cela a été une faiblesse de ma part. C'étaient des femmes qui voulaient faire quelque chose, qui ne pouvaient supporter de ne rien faire. " Est-ce à  dire que les épouses des conjurés du 20 juillet 1944 - le complot contre Hitler - n'ont rien fait ? Certes, elles n'ont pris aucune part active à  la résistance. Cela tient sans doute au milieu traditionaliste qui était le leur, ou l'abstention politique des femmes était de règle. Freya von Moltke et Marion Yorck von Wartenburg ont raconté qu'elles assistaient sans rien dire aux réunions du Cercle. Toutes ces femmes ne connaissaient que vaguement les projets de leurs maris. Mais jamais elles n'essaieront de les en détourner. Au contraire, elles leur apporteront leur soutien logistique et moral, tout en sachant ce que cette " complicité " pourrait leur coûter. C'est d'ailleurs par mesure de prudence et par peur des représailles à  l'encontre de leurs proches que les conjurés se garderont d'en dire trop. Leur espoir est que leurs femmes puissent ainsi continuer à  veiller à  l'intégrité de la famille au cas o๠leur entreprise tournerait mal. L'échec de l'attentat confirmera leurs craintes. Il déclenchera des poursuites contre tous les membres du clan familial au nom du principe " germanique ", revigoré pour l'occasion, de la " responsabilité familiale " (Sippenhaft). Les épouses et les enfants des conjurés seront poursuivis, internés, séparés, les enfants placés sous un faux nom dans des établissements spéciaux. Ce sont ces souffrances que racontent plusieurs ouvrages dont celui de Fey von Hassell - paru en français sous le titre Les Jours sombres (Denoël, 1999). Rétrospectivement, ces récits mettent en évidence le courage de ces hommes qui ont du vaincre en eux-mêmes tant de réticences et d'inquiétudes avant d'entrer en résistance. Mais ils montrent aussi qu'il est difficile de les dissocier de leurs épouses auxquelles une solidarité profonde les unissait.

 

Signalons encore dans le camp de la résistance " bourgeoise ", Hanna Solf, veuve de l'ancien ambassadeur allemand à  Tokyo. Son salon, où l'on prend le thé, est l'un des endroits où se retrouvent des opposants conservateurs à  Hitler. Les relations de Hanna et de sa fille, la comtesse Ballestrem, leur permettent des interventions en faveur des persécutés. Les idées et l'éthique du cercle de Solf ont également inspiré la résistance active. C'est parce qu'il a tenté d'avertir Hanna Solf de la présence au sein de son cercle d'un espion de la Gestapo, que Helmuth von Moltke est arrêté fin 1943. Hanna Solf et la comtesse Ballestrem seront aussi internées, mais échapperont à  la mort par suite d'atermoiements judiciaires. La pédagogue Elisabeth von Thadden, qui fréquente leur cercle, n'aura pas cette chance.

 

Dans l'ensemble, la résistance politique des femmes ne se distingue pas de celle des hommes. Elles font simplement preuve d'une capacité plus grande à  échapper à  la Gestapo en conjuguant ruse et prudence. Mais il faut dire aussi que celle-ci s'en méfie moins, surtout au début. Le régime craint que la répression envers les femmes n'éveille dans le public une compassion nuisible à  la cohésion de la " communauté du peuple ". La première condamnation à  mort d'une femme est celle de la jeune communiste Liselotte Hermann exécutée en 1938. Les nazis ouvrent néanmoins des lieux d'internements pour les femmes. Un premier camp de concentration est installé fin 1933 à  Moringen, puis transféré en 1938 au château de Lichtenburg. Le camp de Ravensbrück est créé en 1939 et reçoit, jusqu'en 1945, 132 000 femmes (dont beaucoup d'étrangères). A partir de 1941, d'autres camps de concentration comme Auschwitz-Birkenau et Gross-Rosen ont des sections pour femmes.

 

Que se passe-t-il sur le plan de la résistance ou de la dissidence spirituelle des Eglises ? Les études de sociologie électorale montrent que la réticence des milieux catholiques à  voter pour le national-socialisme à  la fin de Weimar et au début du IIIe Reich est due pour une bonne part au comportement des femmes. L'émancipation et la politisation de celles-ci ne sont certes pas la priorité de l'Eglise ! Mais les femmes, attachées aux valeurs morales et religieuses traditionnelles, sont sans doute plus sensibles au danger que représente un mouvement comme le national-socialisme. Toutefois, le refus de ce dernier ne vaut pas obligatoirement approbation de la démocratie weimarienne.

 

Aussi n'est-il pas étonnant qu'après le 30 janvier 1933, les femmes épousent l'opinion générale d'une Eglise à  la recherche d'un consensus. Très vite cependant, apparaît le double jeu du régime, son mépris du Concordat, sa volonté de mettre l'Eglise au pas. Proches de celle-ci, les femmes lui témoignent massivement leur fidélité, fréquentant les offices, participant aux processions et aux pèlerinages interdits. Certaines d'entre elles, en charge de responsabilités ecclésiales ou pastorales, comme Emma Horion, chargée à  Düsseldorf de l'Action féminine, essaient courageusement de défendre les institutions et les moyens d'action de l'Eglise. Plus rares sont celles qui se lancent dans des actions ouvertes contre le régime et sont de ce fait poursuivies : Kunigunde Saalbaum qui, à  Eichstatt, distribue des tracts dénonçant l'immoralité de certains nazis à  l'époque où le régime cherche à  discréditer les membres du clergé en leur intentant des procès (la plupart du temps truqués) pour immoralité ; ou celui d'Anne Meier, responsable locale en Sarre de la Jeunesse catholique et de l'Action catholique, qui diffuse les déclarations de Mgr von Galen contre l'euthanasie des malades mentaux. Il y a aussi quelques manifestations proprement féminines comme celle qui, dans une petite ville du Wurtemberg, réunit 44 femmes protestant contre la création de " l'école communautaire " non religieuse. Néanmoins, les protestations contre certaines mesures ou certains actes, d'ailleurs souvent attribués aux seuls potentats locaux du parti, n'excluent pas chez beaucoup de femmes (et d'hommes !) l'acceptation globale du régime. Du côté protestant, des femmes de pasteurs comme Irene Thiessies ou Inge Kanitz participent au combat de l'Eglise " confessante ", soit en aidant leur mari, soit en le remplaçant pendant qu'il est arrêté ou, plus tard, mobilisé.

 

Dans la communauté singulièrement persécutée des témoins de Jéhovah, qui refusent de se plier pour des raisons religieuses aux injonctions du régime (pas de salut hitlérien, pas de participation aux organisations et aux services obligatoires, refus de porter les armes et de travailler pour la guerre), le rôle des femmes dans la résistance au nazisme est particulièrement important. Il est vrai qu'elles sont spécialement visées par le pouvoir qui s'efforce de détruire leurs foyers en cas de mariage mixte, les prive de leurs emplois et de leurs moyens de subsistance, leur retire la garde de leurs enfants... Les femmes prennent une part très active dans la fabrication et la diffusion du bulletin " Réveillez-vous " (Der Wachtturm) et des tracts protestant contre le traitement infligé à  leurs coreligionnaires. De 1935 à  1945, la proportion des femmes " Témoins " condamnées par le régime ne cesse de grandir pour atteindre les deux tiers. A Ravensbrück, en 1939, une détenue sur trois est issue de cette communauté. Dans les camps, ces femmes se signalent par la fidélité à  leur foi, par une dignité, une inflexibilité et une solidarité qui leur attirent l'admiration de leurs codétenues, voire l'estime des SS. Acceptant la détention comme une épreuve voulue par Dieu qui leur permet de poursuivre leur prosélytisme, elles s'interdisent de fuir et, de ce fait, sont souvent engagées par les SS comme employées de maison !

 

Comment classer la démarche de 2 000 de femmes " aryennes " qui, dans les jours qui suivent le déclenchement de l'Action finale concernant les juifs berlinois (il en reste alors à  peu près 27 000 dans la capitale, qui seront tous déportés), le 27 février 1943, se rassemblent devant le bâtiment de la Rosenstrasse, où est installé un camp de transit, pour protester contre la déportation de leurs parents juifs ou mi-juifs ? Leur obstination et leur cran face aux mitraillettes des SS sont récompensés. Elles retrouvent bientôt maris et enfants. Cet événement a en fait une grande signification politique. Il montre les limites de la dictature, qui est parfois obligée de reculer devant une protestation collective et publique résolue.

 

Avec la guerre, il semble qu'une résistance plus spécifiquement féminine se soit développée. Plus exactement : la radicalisation et les crimes de plus en plus patents du régime, les contraintes et les souffrances de la guerre incitent beaucoup de femmes à  s'opposer à  un Etat que jusqu'à  présent elles acceptaient. Sans pour autant devenir des résistantes actives, elles passent donc du côté de " l'illégalité ", qu'il s'agisse de désobéissance civile ou de " résistance humanitaire ".

 

Le régime ne peut rester fidèle à  l'idéal qu'il propose aux femmes allemandes : être de bonnes épouses et de bonnes mères, faisant des enfants sains et utiles au Führer. Le réarmement et la mobilisation des hommes le contraignent à  recourir au travail des femmes, y compris dans les usines d'armement à  partir de 1940. Exploitées (elles ne reçoivent que 50 % du salaire masculin pour dix heures de travail journalier !), accablées par les doubles tâches du ménage et de l'usine, frappées de plein fouet par les souffrances, les malheurs et les deuils de la guerre, nombreuses sont celles qui entrent en dissidence et essaient d'échapper aux obligations. L'absentéisme féminin est important dans les usines. Souvent les femmes sont solidaires d'enfants qui eux-mêmes rechignent à  l'embrigadement ou la mobilisation. A partir de là  se développe une attitude d'opposition globale et définitive. Beaucoup de femmes allemandes se mettent par ailleurs à  fréquenter des prisonniers ou des travailleurs étrangers rencontrés sur leur lieu de travail. La Gestapo se montre inquiète du climat qui se propage ainsi dans les familles allemandes dont la plupart du temps le père est absent. La proportion des femmes accusées de " perfidie " (un chef d'accusation qui permet de poursuivre à  peu près tout ce qui n'est pas conforme aux exigences du régime), de contacts ou de rapports sexuels interdits avec les étrangers (ou les juifs, ce qui est puni comme crime contre la race !), celles encore soupçonnées d'avoir écouté des radios étrangères, dépasse pendant la guerre les 20 %.

 

La " résistance humanitaire " est sans doute le domaine ou les femmes donnent la mesure de leurs qualités et de leur courage. Elles sont nombreuses à  s'y engager. Certaines mesures du régime, comme la décision d'euthanasier les malades mentaux incurables, les touchent au premier chef car elles concernent souvent un enfant. Elles ne peuvent rester insensibles aux flots des persécutés, notamment juifs, qui essaient d'échapper aux griffes nazies ou en subissent les abominables cruautés dans les prisons et les camps. Il faut évoquer ici des personnalités comme la comtesse Maria von Maltzan qui sauve la vie d'un grand nombre de personnes (voir encadré ci-contre), mais aussi beaucoup " d'héroïnes anonymes " telles Grete Borgmann, qui donne refuge à  maints persécutés dans sa mansarde, Johanna Lehmann qui réussit à  cacher des juifs pendant des années dans une maison de retraite berlinoise, la jeune Anneliese Biber qui passe médicaments et nourriture aux détenus de Dachau, etc.

 

Enfin, comment ne pas parler de Sophie Scholl (voir encadré page précédente) . Le cas indissociable de Hans et de Sophie Scholl est exemplaire. Ils ont tout pour faire partie de cette génération séduite et perdue par les promesses messianiques du Führer. Malgré les réticences de leurs parents, Hans et Sophie, sensibles à  l'atmosphère de renouveau qui s'est emparé de l'Allemagne en 1933, ont adhéré par idéalisme à  la Jeunesse hitlérienne. Ils se rendent vite compte que celle-ci n'a pas pour but l'épanouissement personnel des jeunes, comme ils l'ont cru, mais n'est qu'un instrument de dressage au service d'un Etat totalitaire et belliciste. L'expérience de la guerre et des crimes nazis commis sur le front de l'Est, la fréquentation d'hommes de lettres et de philosophes se réclamant de la tradition chrétienne et fermement opposés au nazisme, décident Hans et Sophie, ainsi que le groupe d'étudiants munichois - connu sous le nom de la Rose blanche (Die Weisse Rose) - qui partage leurs convictions antinazies, à  s'engager dans la lutte ouverte contre le régime. Les cinq tracts qu'ils rédigent et diffusent entre juin 1942 et février 1943 témoignent à  la fois de leur haute qualité morale et de leur clairvoyance politique. Sophie, alors âgée de 21 ans, n'a sans doute pas le niveau intellectuel et la maturité politique de son frère Hans, qui est le véritable leader du groupe. Mais une sorte de perspicacité intuitive lui donne l'assurance tranquille de la justesse de leur cause. Son attitude inébranlable pendant son procès et avant son exécution ne laisse pas d'impressionner jusqu'à  ses bourreaux. Hans et Sophie Scholl illustrent au mieux la révolte de la conscience qui est à  la source de tout acte véritable de résistance dans un régime totalitaire et criminel. Mais la jeunesse de Sophie confère à  sa ferme décision de combattre la tyrannie une valeur véritablement emblématique.

 

Par Gilbert Merlio*

Ces Allemandes qui luttèrent contre Hitler

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=7901

01/03/2002 - Historia

 

 




 Présentation de l'éditeur


Moment fort de l'histoire contemporaine, la résistance allemande contre Hitler est encore largement méconnue en Allemagne comme à l'étranger Cette étude historique qui est aussi un témoignage et un récit personnel (l'auteur a vécu cette période durant sa jeunesse) s'inscrit dans un courant allemand actuel mené par de jeunes historiens (voir page du Monde du 16 janvier 2003). Elle est à rapprocher de l'ouvrage de Jean Solchany à paraître dans la collection «Nouvelle Clio»: L'Allemagne au XXe siècle.

 

Quatrième de couverture


Peu connue à l'étranger, la résistance allemande contre Hitler n'a pas toujours obtenu la reconnaissance internationale qu'elle mérite pourtant. Souvent, on la minimise et la suspecte d'avoir été une ultime tentative, par trop tardive, de la part des hauts militaires et fonctionnaires de se racheter auprès des vainqueurs. Cette analyse partiale méconnaît l'ampleur de la résistance allemande qui avait ses combattants dans toutes les couches de la population. Ce livre présente ces différents groupes, relate leur difficile lutte au sein du totalitarisme hitlérien et analyse quelques projets de réformes politiques pour une Allemagne libérée. Il rend hommage à tous ceux qui ont voulu, en se sacrifiant, sauver l'honneur de l'Allemagne et jeter les bases d'une Europe réconciliée et unifiée.

 

L'auteur vu par l'éditeur

Allemande d'origine, Barbara Koehn est professeur émérite de l'Université de Rennes II où elle a enseigné les lettres et la philosophie allemande. Elle est présidente de la Société internationale Alfred Döblin et membre de la Forschungsge-meinschaft 20.Juli 1944, association qui s'emploie, en étroite relation avec les familles des victimes, à promouvoir la recherche sur la résistance allemande.

 

La Résistance allemande contre Hitler, 1933-1945 (Broché)

de Barbara Koehn (Auteur)

"La résistance allemande contre Hitler est un moment fort de l'histoire contemporaine ..."


 

Femmes dans les guerres (57)

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