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De 1949 à 1961, les trois procès de celle qui est alors soupçonnée d'avoir empoisonné 13 personnes à l'arsenic passionnent la France. Muriel Robin a pris les traits de la "bonne dame de Loudun" dans un téléfilm réalisé pour TF1. Historia rouvre un dossier qui continue de diviser les spécialistes.

Le cadre

Loudun, ville de 7 800 habitants, est située à l'est du Poitou, aux limites de la Touraine et de l'Anjou. Ancienne ville fortifiée du XIIe siècle, elle est construite sur une colline crayeuse. En 1948, les habitants demeurent marqués par les séquelles de la collaboration et la délation reste courante : celui qui a survécu et s'est un peu enrichi est soupçonné de tous les maux. En outre, certains Loudunais vivent encore dans la psychose d'être à nouveau possédés comme en 1631. Des scènes d'hystérie avaient eu lieu au couvent des Ursulines, dont la mère supérieure était Marie Jeanne des Anges et le confesseur, Urbain Grandier.

En 1634, des nouvelles rumeurs avaient accusé injustement Urbain Grandier d'avoir introduit le diable dans le corps de ces malheureuses religieuses. Arrêté en février 1634, il fut jugé le 8 août, condamné à être brûlé vif sur la place devant l'église Sainte-Croix le 18 août. Une légende prétend qu'Urbain Grandier, sur le bûcher, aurait jeté à la foule et aux juges une malédiction les touchant jusqu'à la septième génération.

En 1950, certains Loudunais vivent toujours dans la psychose d'être possédés par le diable. Beaucoup vont ainsi chercher une similitude entre Urbain Grandier, ses dites possédées de Loudun et Marie Besnard. Si celle-ci n'avait pas habité Loudun, il n'y aurait probablement jamais eu d'« affaire Marie Besnard ».

L'accusée

Marie Joséphine Philippine Davaillaud naît le 15 août 1896, à Saint-Pierre-de-Maillé (Mayenne) ; son père est agriculteur, sa mère femme au foyer. Elle est fille unique. Après de courtes études primaires, elle travaille aux champs avec son père. Le 16 avril 1920, elle épouse Auguste Antigny, cordier et agriculteur à Loudun. Une union de courte durée car en juillet 1927, Auguste meurt de la tuberculose.

Marie se remarie le 12 août 1928 avec Léon Besnard, lui aussi agriculteur. Ce délai de veuvage de seulement treize mois scandalise les Loudunais. En 1947, Léon Besnard décède d'une crise d'urémie. Il a 53 ans. Les raisons de sa mort ne satisfont pas les Loudunais qui, cette fois, soupçonnent Marie de l'avoir empoisonné. Mme Pintou, une voisine des Besnard, confie à certains qu'avant de mourir Léon aurait accusé sa femme de lui avoir « servi de la soupe dans une assiette où se trouvait déjà un liquide ».

Le temps que ces rumeurs parviennent aux oreilles des gendarmes, l'enquête débute réellement le 11 mai 1949 avec l'exhumation du corps. Le 21 juillet suivant, le juge d'instruction inculpe Marie pour le meurtre de son second mari.

Les victimes

Mais bientôt la rumeur enfle. Ce sont maintenant douze autres personnes que Marie aurait supprimées : Auguste Antigny, premier époux de Marie, décédé à 33 ans le 1er juillet 1927 d'une tuberculose ; Marie Lecomte-Labrèche, la grand-tante maternelle de Léon Besnard, décédée à 86 ans le 22 août 1938 ; Toussaint Rivet, vieil ami de Léon, décédé à 64 ans le 14 juillet 1939 ; Pierre Davaillaud, père de Marie, décédé à 78 ans le 14 mai 1940 d'une congestion cérébrale ; Louise Gouin-Labrèche, grand-mère maternelle de Léon, décédée à 92 ans le 2 septembre 1940 ; Marcelin Besnard, père de Léon, décédé à 78 ans le 19 novembre 1940 ; Marie-Louise Besnard-Gouin, mère de Léon, décédée à 68 ans le 16 janvier 1941 ; Lucie Bodin-Besnard, belle-soeur de Léon, décédée à 45 ans le 27 mars 1941, suicidée par pendaison ; Blanche Rivet, veuve de Toussaint, décédée à 49 ans le 27 décembre 1941 de lésions de l'aorte ; Pauline Lalleron veuve Bodineau, cousine du père de Léon, décédée à 88 ans le 1er juillet 1945 ; Marie-Virginie Lalleron, soeur de Pauline, décédée à 83 ans le 9 juillet 1945 ; Marie-Louise Davaillaud, mère de Marie, décédée à 87 ans le 16 janvier 1946.

On remarque immédiatement que leur moyenne d'âge est de plus de 75 ans, très supérieure, en 1949, à l'espérance de vie des hommes (63 ans) et des femmes (66 ans), selon les chiffres de l'Institut national d'études démographiques.

Les mobiles

Dès 1949, deux mobiles possibles apparaissent ; en premier lieu, l'argent. L'accusation dresse un tableau (voir page précédente) des héritages perçus par Marie et Léon, entre 1927 et 1947, puis par Marie, après 1947. Comme on le voit, la plupart des actifs de Marie datent du vivant de Léon. Il avait signé le 29 août 1938 une donation réciproque aux survivants en cas de décès.

La soeur de Léon, Lucie, étant célibataire, comme Pauline et Marie-Virginie Lalleron, les deux cousines germaines du père de Léon, Marie est donc l'unique héritière. Elle se retrouve à la tête d'une somme rondelette à laquelle il faut ajouter les revenus mensuels agricoles supérieurs à 80 000 francs en 1950. A comparer avec 23 000 francs de salaire moyen d'un employé.

L'autre mobile avancé serait la passion. Pendant la guerre, des rumeurs avaient rapporté qu'un Allemand du nom d'Alfred Dietz aurait eu une liaison avec Marie. A la Libération, on retrouve Alfred, prisonnier, employé comme tâcheron chez les Besnard, et ce jusqu'en 1948. De là à penser que Marie...

L'arme du crime

Les médias s'emparent de l'affaire et parlent d'empoisonnement à l'arsenic, un poison présent dans l'ancienne mort-aux-rats, qui peut causer une intoxication aiguë. La mort survient en cinq à dix heures si la prise est massive. Et s'accompagne d'atroces souffrances.

Une première exhumation des corps des victimes présumées est ordonnée en 1949. Des prélèvements sont effectués sur les organes desséchés et putréfiés, puis sont envoyés à des experts, qui détectent des taux d'arsenic anormalement élevés. Ceux-ci concluent à des empoisonnements résultant d'intoxications liées à des imprégnations lentes d'arsenic.

Au procès qui s'ouvre devant la cour d'assises de Poitiers en 1952, les jurés se fient aux expertises légales et déclarent l'inculpée coupable. Mais devant la légèreté avec laquelle les prélèvements et les analyses ont été effectués, le procès est renvoyé devant les assises de Bordeaux.

Ce deuxième procès s'ouvre deux ans plus tard. Le juge réclame une seconde exhumation. La plupart des experts - Béroud le premier, puis Fabre, Kohn-Abrest et Piedelièvre, ensuite Griffon et Barbeau - ont utilisé des méthodes dérivées de celle de Marsh, datant de 1830, pour doser l'arsenic. Les dérivés arséniés réduits par de l'hydrogène naissant donnent un gaz, l'arsine, qui, véhiculé par l'hydrogène et par l'action de la chaleur, se décompose en arsenic noir et brillant avec des reflets marron. Lors du premier procès, le docteur Béroud a utilisé la méthode Marsh ; les professeurs Kohn-Abrest et Griffon ont retenu la même méthode, modifiée par Cribier.

En 1954, le professeur Piedelièvre confirme les analyses de 1952 mais est plus nuancé dans ses conclusions. Entre-temps, une nouvelle expertise est confiée au prix Nobel de chimie, Frédéric Joliot-Curie (il décédera en 1958 avant la fin du procès), qui utilise la méthode d'activation nucléaire. Elle ne se révélera pas plus convaincante. Chaque fois, les résultats des analyses diffèrent. Par exemple, les restes de Léon Besnard contiennent 19,45 mg d'arsenic pour le docteur Béroud, de 0,3 à 1 mg pour le professeur Kohn-Abrest, 8 mg pour le docteur Griffon et 44 mg pour Joliot-Curie. Face à ces incohérences, la cour prononce un nouveau renvoi et remet Marie Besnard en liberté provisoire.

Le plus grave, dans toutes ces expertises, c'est qu'en aucun cas l'état de dessiccation du cadavre n'est précisé. Par exemple pour une dépouille exhumée en 1947 ou en 1958, les teneurs en eau peuvent varier de 10 à 80 %. Après mise en terre de la dépouille, il y a dessiccation des organes. Pour un temps très long de mise en terre, la dessiccation est quasi totale et le taux de matières organiques très faible. Ainsi, à partir d'un traité de toxicologie de 1934, il est établi que, pour un homme dont le foie in vivo pèse environ 1 400 g, il restera 70 g de foie dit post mortem. Or, si l'on prélève 1 g des 70 g de ce foie, et que l'on a déterminé une dose d'arsenic de 30 mg par kilo, le taux d'arsenic pour le foie in vivo sera : 30 × 70 / 1 400 = 1,5 mg/kg.

C'est le sens de la lettre adressée au tribunal du 1er décembre 1961 par Me Hayot, l'avocat de Marie Besnard lors des trois procès, maintenant assisté de Me Jacqueline Favreau-Colombier : « Si vous allez à la chasse, si vous abattez un lièvre de 3 kg avec 9 g de plomb, ça fait déjà 3 g de plomb au kilo. Supposez que votre chien ne trouve ce gibier que deux mois plus tard, le lièvre ne pèsera alors que 600 g, ce qui fait 15 g de plomb au kilo (9 / 0,6) et si on le retrouve plus tard encore et que les restes du lièvre sont de 100 g, ils contiendront toujours 9 g de plomb mais le rapport au kilo sera hallucinant (90 g/kg). »

De plus, une enquête, effectuée auprès des pharmaciens, conclut que Marie Besnard n'a jamais acheté d'arsenic, dont la vente, depuis 1916, ne peut se faire qu'en pharmacie, avec le contrôle du maire ou du commissaire de police. Une boîte est bien présentée à la cour en 1954, mais il est difficile de faire avaler à quelqu'un ce produit destiné à l'agriculture. Enfin, un examen du cimetière a permis de démontrer que le sulfatage des fleurs, le zinc et les ornements funéraires ont certainement souillé la terre d'arsenic.

Après cent dix analyses, douze années d'instruction, trois procès, quatre ans, sept mois et vingt-sept jours de prison, Marie Besnard, est acquittée au bénéfice du doute à Bordeaux par sept voix pour et cinq contre, le 12 décembre 1961.

Par Elie Volf

Repères

1949

9 mai : audition de Marie Besnard.

11 mai : exhumation du corps de Léon Besnard.

Juillet-août : exhumation des autres corps ; le Dr Béroud, expert, décèle de l'arsenic.

1952

20 au 25 février : premier procès et deuxième exhumation des "victimes".

1953

10 juillet : internement de Marie Besnard.

1954

15 mars-1er avril : deuxième procès à Bordeaux. Mise en liberté sous caution de Marie.

1958

Nouvelles expertises, dont celle effectuée par Frédéric Joliot-Curie.

1961

Dans l'attente de la réouverture de son procès, Marie est écrouée à la prison-hôpital de Bordeaux. 12 décembre : Marie Besnard est disculpée.

En complément

La Force de l'innocence, de Jacqueline Favreau Colombier (J'ai lu, 1994).

L'Affaire Marie Besnard, de Sophie Mamouni (éd. de Vecchi, 1999).

Mes Mémoires, de Marie Besnard (les Productions de Paris, 1962).

Marie Besnard ou la Justice empoisonnée, de René Hericotte (éditions J-A, 1980).

A-t-on jugé Marie Besnard ? de Michel Benezech (L'Esprit du temps, 1995).

 

Marie Besnard : une accusée empoisonnante

 http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=17858

01/10/2006Historia

 

L’affaire Marie Besnard (Arsenic, rumeurs et expertises judiciaires)

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-29547517.html

Les 35 plus grandes affaires criminelles en France depuis 1900 ...

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Frédéric Pottecher, une voix pour la justice

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