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Heureux événement ? Pas toujours : depuis deux millénaires, les sociétés luttent contre l'infanticide et réglementent l'abandon. Voici comment.


C’est une boîte métallique chauffée, pourvue d'une caméra miniature et d'une alarme. Encastrée dans le mur de l'hôpital Waldfriede de Berlin, elle s'ouvre des deux côtés. Côté rue afin que la mère ne souhaitant pas garder son enfant puisse l'y déposer dans l'anonymat. Côté maternité pour que les infirmières, averties par la sonnerie, prennent aussitôt en charge le nourrisson. Le parti des Verts a lutté pour le retour de ces Babyklappen (boîtes à bébé) en Allemagne, où une recrudescence des cas d'infanticide a été officiellement constatée ces dernières années. En 2006, une mère y a été condamnée à quinze ans de prison pour le meurtre de neuf nourrissons. En Allemagne, 80 boîtes ont été installées depuis l'an 2000. Avec succès : 143 bébés ont été récupérés jusqu'en 2007. De quoi lutter contre l'infanticide, mais aussi contre les abandons sauvages. Un système qui a fait école au Japon et en Europe, où la Suisse, l'Autriche, la Hongrie, la Belgique et l'Italie l'ont adopté, si l'on peut dire.

 

 

Son application en France n'est pas à l'ordre du jour. L'accouchement sous X, qui n'existe pas en Allemagne, est censé combler les besoins des mères qui ne peuvent ou ne désirent pas élever leur bébé. Pourtant, les affaires d'infanticide qui ont défrayé la chronique depuis deux ans devraient inciter les pouvoirs publics à se tourner vers une solution qui permettrait, dans certains cas, de sauver des vies. Sachant que pour un infanticide découvert, trois ou quatre ne le seront jamais, les experts estiment que, chaque année, dans notre pays, entre 60 et 80 bébés sont tués. Une cinquantaine le sont dans les trois jours suivant leur naissance. Ce chiffre serait constant depuis les années 1970.


 

La disparition du terme « infanticide » du code pénal en 1994, remplacé par « homicide aggravé sur mineur de moins de 15 ans », supprime ce crime des statistiques officielles et rend son évaluation plus difficile. La généralisation de la contraception et un meilleur suivi des grossesses n'ont pas suffi à éradiquer l'infanticide et l'abandon, deux pratiques attestées depuis des siècles.


 

Dans l'Antiquité romaine, l'abandon des enfants de naissance libre, accompli sous la forme rituelle de l'exposition, est répandu et légal. Sitôt l'enfant né et déposé à terre par la sage-femme, le père, s'il décide de le garder, doit le soulever afin de montrer sa volonté de le reconnaître et de l'éduquer. Dans le cas contraire, le bébé, qui n'est alors ni lavé ni langé, est mis dans un récipient et exposé devant la porte de la maison, dans un lieu fréquenté ou sur une décharge publique à la merci des chiens errants et des vautours. Les bijoux et les amulettes dont on le pare ont un rôle précis. Les premiers lui permettront, s'il survit, de connaître sa filiation et d'éviter un éventuel inceste. Les secondes le protégeront outre-tombe. Ce sont les femmes - parfois la mère elle-même - qui exécutent l'ordre avec plus ou moins de rigueur, faisant généralement en sorte que l'enfant soit confié à des voisins.

 

 

L'enfant peut aussi avoir été retenu et acheté par une femme stérile avant sa naissance, et c'est plus souvent le cas s'il s'agit d'un garçon. Les filles, fréquemment laissées pour compte en raison du montant de leur dot, ont peu de chances d'être recueillies. La future épouse de l'empereur Vespasien, Flavia Domitilla, exposée à sa naissance, est l'une de ces rarissimes survivantes. Les enfants malformés et les bâtards sont les premiers rejetés. Viennent ensuite ceux que leurs parents ne peuvent nourrir ou choisissent de sacrifier pour favoriser les premiers-nés. Les plus riches n'hésitent pas à éliminer un enfant non souhaité dont la venue remettrait en cause un partage successoral déjà établi. L'exposition peut aussi revêtir un aspect de protestation politico-religieuse. A la mort de Germanicus, général adoré, la plèbe révoltée contre le jugement supposé des dieux ne se contente pas de lancer des pierres contre leurs temples. Certains parents vont jusqu'à jeter leurs enfants en signe de colère contre l'injustice divine. Les nourrissons exposés qui échappent à la mort tombent souvent entre les mains de marchands d'esclaves ou de proxénètes qui les déportent dans des contrées éloignées.


 

Ni les Egyptiens, ni les Juifs, ni les Germains n'exposent leur progéniture. En Grèce, un bébé abandonné est légalement destiné, s'il survit, à devenir un esclave. Pas à Rome. Dans les provinces de l'Empire, sous le règne de Trajan (98-117), les enfants trouvés, issus de parents libres, ont le droit de revendiquer leur liberté sans avoir à rembourser à leurs éducateurs les frais de leur entretien. Leur filiation est connue de tous dans les villages. Même si les ravages de la mortalité infantile suffisent à réguler la démographie, la tradition de l'abandon est profondément enracinée dans la société antique. La Bible et la mythologie donnent une large place à ces enfants. Promis aux destinées les plus glorieuses, ce sont souvent des fondateurs, tel Moïse, recueilli par la fille du pharaon, père de la religion et de la nation d'Israël, ou Romulus et Remus, les jumeaux nourris par une louve, créateurs de la ville de Rome. Le nourrisson exposé est aussi parfois l'instrument d'un destin funeste. Oedipe est écarté en raison d'un oracle prédisant à ses parents, le roi et la reine de Thèbes, que leur fils tuerait son père et épouserait sa mère.


 

A l'avènement du christianisme, au IVe siècle, une loi impériale interdit l'exposition des enfants. Le père qui l'enfreint encourt une condamnation capitale. Ce changement est dû à une lente évolution des mentalités en partie liée à l'influence de la morale stoïcienne qui, au nom de la responsabilité individuelle, incite les parents, à prendre soin de tous les enfants nés du mariage et surtout à l'apparition d'une idée nouvelle : le respect de la personne de l'enfant. Ainsi, au IIe siècle, les adorateurs de Dionysos, le dieu-enfant, réprouvent-ils l'exposition, cause d'impureté rituelle. Le rejet va néanmoins perdurer sous la forme de l'oblation. L'oblat (du latin oblatus, offert), qui peut être un enfant de 6 ou 7 ans, est confié à l'Eglise et placé dans un monastère pour y recevoir une éducation et devenir moine. Nombreux aussi sont les bébés déposés à la porte des églises. Au VIIe siècle, l'évêque d'Angers fonde le premier établissement destiné à les accueillir.


 

Contrairement à une idée reçue, il y a, selon le médiéviste Didier Lett, peu d'infanticides au Moyen Age, justement en raison de la nature sacrée de l’infans le tout-petit qui ne parle pas encore, symbole de pureté et d'innocence. Considéré comme l'un des plus abominables, ce crime est passible du bûcher et les juges prennent soin d'étudier chaque cas afin de déterminer s'il s'agit d'un accident, d'une mort naturelle ou d'une volonté délibérée de tuer. Mais ont-ils les moyens de faire la distinction ? Rien n'est moins sûr en ces temps de mortalité infantile galopante, accrue en période d'épidémie. L'exposition des enfants est elle aussi sévèrement punie. Des crieurs publics sont chargés d'annoncer leur découverte et de promettre une récompense aux délateurs de cet acte. Pourtant, les délaissements se multiplient en raison de l'action des prédicateurs qui le considèrent comme un moindre mal par rapport à l'infanticide. Dans le meilleur des cas, tous ces enfants sont confiés aux hospices créés par l'Eglise et les municipalités, comme à Montpellier (Xe siècle, à Marseille (XIIIe siècle) ou à Paris (XVe siècle).

 

 

En 1556, un édit d'Henri II oblige les filles et les veuves à déclarer leur grossesse dès qu'elles en ont connaissance. Le roi leur interdit, sous peine de mort, d'« accoucher occultement », et de supprimer « leur fruit » en le jetant « en lieux secrets et immondes » ou en « l'enfouissant en terre profane ». Cette mesure vise à prévenir l'infanticide, ce « crime très énorme et exécrable, fréquent en notre royaume ». En cas de non-déclaration de grossesse, si une fausse couche se produit ou si l'enfant meurt à la naissance, la présomption d'homicide est systématiquement retenue contre la mère, qui risque la pendaison. La lecture de cet édit en chaire par les curés, quatre fois l'an, et sa répétition au cours du XVIIe siècle, indiquent bien la volonté de lutter contre un véritable fléau.


 

Spécialiste de la période, l'historienne et archiviste Claude Dulong note qu'à Paris, en 1636, nombre de petits ossements sont trouvés lors d'une opération de nettoiement des égouts. Une découverte macabre qui se répète à la ville comme à la campagne, où fosses à purin, puits, mares et fossés recueillent les petits cadavres. Les mères accusées d'infanticide sont doublement coupables aux yeux de l'Eglise : pour avoir tué leur enfant et l'avoir privé de baptême. Les enfants non baptisés, condamnés selon les théologiens à errer dans les limbes, sont enterrés dans un terrain qui leur est réservé.

 

 

La lutte menée au XVIIe siècle contre l'infanticide s'accompagne d'une recrudescence des abandons. L'Eglise s'efforce tant bien que mal de placer ces enfants, parfois envoyés dès l'âge de douze ans dans les colonies françaises pour les peupler. Même les municipalités se plaignent de la charge financière que représente cette masse d'assistés, plus importante dans les villes que dans les campagnes, en raison du plus grand anonymat. Une fille séduite vivant dans un village peut espérer obtenir réparation, comme le lui permet la coutume et la justice du temps. Chose impossible en ville, où le séducteur, surtout s'il s'agit d'un soldat, aura tôt fait de lever le camp. Bien des mères, par crainte du scandale, vont accoucher en ville. D'autres remettent leur bébé aux voituriers qui sillonnent les chemins, à charge pour eux de le déposer sous le porche d'une église s'il survit au voyage ou n'est pas déjà mort de froid. Les pourceaux qui nettoient les rues, les rats et les chiens le découvrent parfois avant qu'une bonne âme l'ait trouvé. A chaque disette, les afflux d'enfants « nourris » encombrent les hospices, propriétés de l'Eglise, qui dépendent de la charité publique. L'ampleur du phénomène dépasse, et de loin, leurs possibilités. En 1638, à Paris, 400 enfants trouvés sont recensés. Saint Vincent de Paul (1581-1660) raconte qu'ils sont vendus à des gueux qui leur brisent les membres et les envoient mendier. Son oeuvre, la Maison de la Couche, créée à Paris sur le parvis de Notre-Dame, en 1640, avec Louise de Marillac et ses Filles de la Charité, recueille les nouveau-nés et les enfants en bas âge par centaines.

 

 

En 1670, l'institution, devenue l'Hôpital des Enfants-Trouvés, reçoit 312 petits. En 1700, ils sont 1 738. Monsieur Vincent aurait introduit, à la porte des asiles, le « tour », ce tourniquet muni d'une cloche extérieure et pourvu de deux côtés, l'ancêtre des actuelles boîtes à bébé, garantissant l'anonymat à la personne qui y déposait l'enfant. Quoi qu'il en soit, son emploi se développe au cours du XVIIIe avant de se généraliser sous l'Empire par le décret du 19 janvier 1811 qui impose la présence d'un tour par chef-lieu d'arrondissement. Ses détracteurs l'accusent d'accroître le nombre des abandons : 67 000 en 1809, 121 000 en 1835. Les tours disparaîtront peu à peu dans les années 1850-1860 avant d'être totalement supprimés par la loi du 27 juin 1904.


 

Depuis la Révolution, l'Etat se charge des petits délaissés. Désormais, leur encadrement s'effectue à l'échelon national et, dès 1793, les juges de paix commencent à dresser des procès-verbaux d'abandon transcrits sur le registre des actes de naissance. Un texte voté par la Convention stipule que la Nation pourvoira aux frais de l'accouchement et conservera le secret sur tout ce qui concerne la mère.


 

Vers 1860, une légère baisse des abandons est enregistrée, sans doute grâce à l'allocation versée aux filles-mères, dont le montant équivaut au coût d'une nourrice à l'hospice. Les enfants trouvés sont pris en charge par l'Assistance publique, créée en 1849, qui les place en nourrice à la campagne. A partir de 1904, est instauré le système dit à « bureau ouvert » qui permet aux femmes de laisser leur enfant sans décliner leur identité tout en leur proposant des secours.

 

 

En 1941, un décret-loi du gouvernement de Vichy organise l'accouchement anonyme, dit sous X, et la prise en charge gratuite de la femme enceinte dans le mois qui précède et suit l'accouchement. Ce système, qui n'est plus appliqué aujourd'hui qu'en France et au Luxembourg, implique que l'enfant ne pourra pas connaître l'identité de sa mère biologique. Une situation qui fait débat depuis les années 1990 entre les partisans du droit de l'enfant à connaître ses origines et celui de la mère à cacher son identité. En 2002, Ségolène Royal, alors ministre de la Famille, a créé le Conseil national pour l'accès aux origines personnelles afin de faciliter les recherches des majeurs nés sous X. Depuis, 3 600 requêtes d'accès aux origines ont été déposées.


 

Les progrès de la contraception et la loi sur l'IVG ont fait diminuer la fréquence des accouchements sous X (500 à 600 par an contre 10 000 dans les années 1970), mais pas celui des infanticides. La mise en place de boîtes à bébé en France pourrait être une solution pour les femmes qui, de toute façon, ne veulent ou ne peuvent accoucher sous X. L'expérience mériterait d'être tentée.


 

Par Véronique Dumas

Ces bébés rejetés par leurs parents

01/10/2008 – Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=24086


Crédit photographique – L’Illustration

laurajouan.blogspot.com/2009/03/linfanticide.html

Repères

>Antiquité : l'enfant non reconnu par son père est "exposé"

>VIIes. : l'évêque d'Angers fonde un établissement d'accueil

>1636 : découverte d'ossements dans les rues de Paris

>1849 : création de l'Assistance publique

>2008 : 60 à 80 nouveau-nés tués chaque année en France

Grèce

Oedipe, l'enfant trouvé

"Exposé" sur le mont Cithéron, les pieds liés, il est sauvé par un berger qui le détache et le ramène à la vie.

Rome

L'héritier accepté

Pour montrer sa volonté de garder le bébé, le père le prend dans ses bras. Sinon, il est "exposé" devant la porte.

1640

L'oeuvre de M. Vincent

Aidé par les Dames de la Charité, le prêtre organise l'accueil des petits. L'institution est officialisée en 1670.

1858

Une séparation déchirante

La misère est telle que les femmes sont souvent contraintes de renoncer à leur nouveau-né. Victor Hugo s'en inspire pour son personnage de Fantine.

 

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