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De la bande dessinée à  toile de fond historique, il a fait jaillir la fantasmagorie et l'aventure, la comédie et le drame. Hugo Pratt appartient à  la race des pères fondateurs, ceux qui ne meurent jamais tout à  fait. La preuve : ses personnages ont déjà  quelque chose d'immortel...

 

 

Pratt l'infatigable a tout dessiné, ou presque. Même un épisode des aventures de Battler Briton, ce héros britannique omniprésent dans les illustrés des années 1950-1960 où, mois après mois, il défaisait à  lui tout seul des hordes de soldats de la Wehrmacht. Dessiné, oui, de bon coeur car rien de ce qui touche aux deux guerres mondiales ne laisse indifférent cet enfant du siècle, né le 15 juin 1927 sur la plage de Lido de Ravenne, près de Rimini. Hugo voit le jour dans une famille assez peu ordinaire : grand -père fondateur du parti fasciste à  Venise ; père mussolinien fasciné par les sociétés secrètes ; mère brûlant de passion pour l'ésotérisme. A trois ans, l'enfant dessine déjà. Son enfance de fils unique s'écoule à  Venise où il traîne avec un ramassis de jeunes vauriens de son genre. Venise, ville aimée où Hugo découvre ses premières bandes dessinées et qu'il revisitera souvent.

 

 

A dix ans, finie l'insouciance. Il faut rejoindre papa Rolando en Ethiopie occupée par les Italiens à  l'issue d'une féroce guerre de conquête. En 1941, c'est un adolescent bronzé que son père conduit dans une caserne de la police coloniale pour y devenir " le plus jeune soldat de Mussolini ". Mais à  quoi bon revêtir l'uniforme pour combattre les résistants éthiopiens quand on s'intéresse davantage à  ces indigènes épris de liberté qu'aux faits d'armes des troupes du Duce ? Hugo apprend la langue du pays, l'amharique. Il sympathise avec Brahane, le serviteur de sa famille, et fraie avec Ahmed Beni Qadimah, un agent de renseignement des Anglais.


 

Quelques jours plus tard, le négus d'Abyssinie, Haïlé Sélassié, fait son entrée dans Addis-Abeba libérée. A sa droite, un personnage de légende, Orde Charles Wingate. Ce génie britannique de la guérilla a combattu côte à  côte avec les militants sionistes de Palestine avant de prendre la tête de la Force Gédéon pour chasser les Italiens d'Ethiopie. Hugo n'a d'yeux que pour lui. A trente-huit ans, Wingate incarne ce qu'il ne cessera d'aimer et de mettre en images toute sa vie : l'audace sans affectation, le panache sans mentalité militaire, le non-conformisme, le mépris des hiérarchies établies, le refus du racisme. En bref, cette forme d'esprit libertaire teinté d'un romantisme guerrier que certains, allant vite en besogne, assimileront à  du fascisme honteux. Le jeune homme et sa mère sont détenus au camp de prisonniers de Dirédaoua avant d'être rapatriés en Italie par des tirailleurs sénégalais ralliés à  la France libre, combattants durs mais insouciants que Hugo a tout loisir de regarder vivre et qu'il n'aura aucune peine à  croquer plus tard. Moins chanceux que les siens, son père, lui, mourra des suites d'une maladie contractée dans un autre camp des Forces françaises libres. De retour en Italie, Pratt intègre l'école prémilitaire de Città  di Castello, en Ombrie. Mais en 1943, revirement de situation : Mussolini renversé, l'Italie signe l'armistice avec les Alliés. L'année suivante, c'est en regagnant Venise occupée par les Allemands que le futur dessinateur, capturé par les SS, se voit contraint pour la deuxième fois de sa vie d'entrer dans la police - maritime, cette fois. Trois semaines lui suffisent pour changer de camp. Le voici traducteur auprès de la VIIIe armée britannique. Rencontrés en mai 1945 place Saint-Marc, deux héros du désert de cette troupe prestigieuse naguère commandée par le général Montgomery lui servent de modèles pour ses personnages de fiction. Koïnsky (il aurait pris sa retraite en Angleterre et y vit peut-être encore aujourd'hui) et Peniakoff (il aurait été un ami... de Rolando Pratt). Ces hommes portent la marque de fabrique du Long Range Desert Group, un commando d'irréguliers britanniques qui a taillé bien des croupières aux combattants de l'Afrikakorps. Entre ces individualités bien trempées, donnant libre cours à  leur instinct d'aventure, et les soldats courageux mais pétris d'une discipline de fer, le coeur de Pratt ne balance pas longtemps.


 

Venise encore. Il y fonde un groupe de dessinateurs de " comics " dont beaucoup deviendront célèbres. En 1949, nouvel exil, départ pour l'Argentine avec ses amis Faustinelli, Ongaro et Pavone. De retour en Italie, Pratt lance en 1967 la revue de bande dessinée Sgt. Kirk , ou apparaît pour la première fois le personnage de Corto Maltese. Il connaît d'abord un succès mitigé. Mais en 1969, Pratt rencontre Georges Rieu, rédacteur en chef de l'hebdomadaire pour enfants Pif, proche du parti communiste français. Ainsi débute une collaboration qui se terminera en 1973 pour des raisons sans doute politiques - décidément trop anar, ce Corto ! - mais mettra le pied à  l'étrier du dessinateur. C'est en France qu'à  partir des années 1970, il trouve son public le plus large : environ deux tiers des ventes de ses albums, toutes langues confondues.

 

 

La dimension historique s'y fait de plus largement présente. Aux côtés de Corto Maltese, Pratt se plaît à  multiplier les apparitions de figures connues : l'écrivain américain Jack London ; l'as allemand de 1914-1918 Manfred von Richthofen (et même, furtivement, son subordonné, un certain Hermann Goering) ; le baron fou russe blanc von Ungern-Sternberg ; son rival l'ataman Sémenoff ; Joseph Staline (au téléphone) ; Hernestway (pour Ernest Hemingway), Louise Brookszowyc (Louise Brooks, l'interprète inoubliable de Loulou). Il ébauche même une aventure indienne, avec Gandhi en avocat de son marin de nulle part.


 

Autant de personnages que viendront flanquer ceux que le dessinateur emprunte à  la réalité pour mieux distordre cette dernière à  son profit - un de ses jeux favoris. Citons parmi ces créatures typiquement prattiennes " son " Raspoutine - sans rapport avec l'étrange gourou de la cour des tsars, si ce n'est la barbe hirsute, le vêtement négligé et le cynisme - ou le professeur Jérémiah Steiner, aux vrais-faux airs d'Albert Einstein. Sans oublier le seigneur de la guerre Tchang, reflet infidèle du " vieux maréchal " Tchang Tso-lin, maître de la Mandchourie, assassiné en 1928 par des officiers japonais.


 

Corto Maltese ne se contente pas de côtoyer ces personnalités si variées. On le retrouve au coeur d'épisodes historiques bien réels : le siège de Port-Arthur par les troupes du Mikado en 1905 ; Grande Guerre ; insurrection irlandaise contre la Couronne britannique ; guerre civile russe ; mort d'Enver Pacha, l'un des Jeunes Turcs responsables du génocide arménien. Cet arrière-plan historique, les Scorpions du désert va le systématiser. Un peu moins connue mais plus autobiographique que celle des Corto Maltese, cette série met son héros, le lieutenant juif polonais Koïnsky, au centre ou en marge de péripéties authentiques de la Seconde Guerre mondiale : exploits du Long Range Desert Group, défaite des armées italiennes, libération de l'Ethiopie, confrontation entre Français libres et troupes fidèles à  Vichy.


 

Et les femmes ? Bibliquement parlant, Hugo les a connues dès l'âge de treize ans, et il les a toujours aimées. Marié ou tout comme quatre fois, il ne cesse de dessiner avec amour des figures féminines aussi attachantes que Banshee O'Danann, la rebelle irlandaise de Concert en o mineur pour harpe et nitroglycérine (Les Celtiques), ou Louise Brooks (Fable de Venise, Tango ). Et d'autres encore, puisées dans ses souvenirs ou ses préoccupations personnelles. Ann de la jungle doit ses traits à  ceux d'Anne Frognier, rencontrée alors qu'elle était encore enfant et épousée par la suite. Judittah Hora Canaan, l'héroïne sioniste assassinée par le traître Kord (tome I des Scorpions du désert), donne à  Pratt une nouvelle occasion de manifester son intérêt, constant, pour le destin du peuple juif. Dans Brise de mer (tome III des Scorpions du désert), Madame Brezza est inspirée de Cledia Aventini, connue en 1937 à  Djibouti, et dans la secte féminine guerrière de Ghula, la sorcière danakil évoque irrésistiblement Changhaï Li, la révolutionnaire chinoise de Corto Maltese en Sibérie et sa société secrète des Lanternes rouges. Sans oublier la duchesse russe Séminova ; Bouche dorée, la magicienne ; Venexiana Stevenson, l'aventurière ou Rowena Vortigern, l'espionne allemande.

 

 

Partageant son temps entre Venise et Lausanne, le père de Corto Maltese ne cessera de créer jusqu'en août 1995, date de sa disparition en Suisse due à  un cancer. Il a consacré - tout un symbole - son avant-dernier album au dernier vol d'Antoine de Saint-Exupéry. Son oeuvre ultime, Morgan , l'a ramené à  Venise, la cité de son enfance, entre deux héroïnes opposées, l'espionne italienne Valeria Bastico et la Britannique Eveline Cunningham, qui affirme : " Je ne crois pas que ce soit seulement du courage. Mais j'aime les défis, sans doute parce que je suis une femme. " Hugo Pratt, lui, n'a cessé de relever les défis picturaux. Parce qu'il était un homme, sans doute.


 

Par Rémi Kauffer


 

Hugo Pratt, le grand reporter de la bande dessinée

01/09/2000 - Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=1951

 

Crédit photographique - Hugo Pratt

plansplan.wordpress.com/...

 

Crédit photographique - Corto Maltese

blog.neo-nomad.net/2007/10/titouan-lamazou/

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