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Document archives - La Semaine mondiale de l'allaitement maternel a lieu du 1er au 7 octobre. Elle témoigne que ce mode d'alimentation suscite un engouement inégalé en France qui, en 2003, a enregistré 792 600 naissances. Au contraire, au XVIIIe siècle, la pratique de " la mise en nourrice " à  la campagne était fort répandue, et pas toujours pour le bien-être et la survie du bébé.

 

Paradoxalement, la mise en nourrice trouve en partie son origine dans la tradition médicale antique, qui reste une source des médecines savantes et populaires jusqu'au XVIIIe siècle. Les médecins se méfient du premier lait maternel et prônent de purger d'abord l'enfant avec du vin sucré, de l'eau, du miel, du sirop de chicorée ou de l'huile d'amande douce, puis de le faire allaiter par une autre femme en attendant que le lait de la mère soit prêt. Ces prescriptions ont pour effet de laisser la mère avec les douleurs de la montée de lait et poussent les femmes de la noblesse et de la bourgeoisie à  se décharger complètement de l'allaitement.

 

Dionis est le premier médecin à  s'élever contre ces pratiques, en 1718, dans son Traité général des accouchements. Il est relayé en 1767 par madame Le Rebours. Celle-ci conseille l'allaitement maternel dès la naissance - la meilleure façon de le réussir - et s'élève contre les nourrices dans son Avis aux mères qui veulent nourrir leurs enfants, un texte qui va à  l'encontre d'une pratique alors fort répandue.

 

Déjà, dans l'Empire romain, l'allaitement n'est plus considéré comme un devoir et le recours à  la nourrice est général. En France, des nourrices vivent dans des familles de la noblesse dès le haut Moyen Age. Les dames ont à  la fois le souci de préserver leur poitrine des dégâts de l'allaitement et celui d'assurer leurs diverses obligations.

 

Puis la mise en nourrice pour l'allaitement à  la campagne, qui entraîne la séparation de la mère et de l'enfant, se répand au XVIIe siècle dans la bourgeoisie et, au siècle suivant, dans l'ensemble de la société urbaine, soit environ 20 % de la population. Avec le développement urbain, la mise en nourrice atteint son apogée au XVIIIe siècle.

 

Dans les années 1730 à  Paris, sur les 19 000 enfants nés chaque année, quelques milliers seulement sont nourris sur place par leur mère ou par une nourrice. Un quart environ est placé directement par les parents, de milieux aisés, à  la campagne dans des zones proches de Paris. Près de 10 000, soit plus de la moitié, sont placés par les " bureaux des recommanderesses ". Elles recrutent les nourrices " sans vice " - car le lait est supposé transmettre les défauts - et organisent le voyage des " meneurs " qui convoient les nourrissons, apportent les payes et, en retour, des nouvelles des enfants.

 

C'est parmi les artisans et commerçants que l'on trouve les taux les plus élevés de mise en nourrice. Il s'agit là  d'une réponse à  des contraintes économiques : le prix de la nourrice n'est rien en comparaison de la perte financière représentée par l'absence au travail de l'épouse dans la boutique ou l'atelier : 60 % des nourrissons placés en 1730 sont des enfants d'artisans ou d'ouvriers ; 15 % de commerçants ; 10 % sont des enfants de domestiques ; 5 à  10 % sont issus de la bourgeoisie. Le reste concerne des professions variées : charretiers, soldats, etc. Le travail est donc bien la cause première du placement en nourrice. On peut y ajouter la séduction exercée par la campagne sur des populations qui en sont issues la plupart du temps : le bon air est supposé profiter aux petits et doter les paysannes d'une belle santé. Même si la réalité est bien différente : le manque d'hygiène, la fatigue et la pauvreté n'offrent pas forcément les conditions espérées.

 

A Lyon, en 1840, Louis-René Villermé enquête chez les soyeux et écrit : " Presque tous les nouveau-nés sont placés en nourrice dans les départements voisins car les mères gagnent plus d'argent à  travailler dans les ateliers de soie plutôt qu'à  élever leurs enfants. Elles récupèrent le bébé quand il est sevré ou généralement quand il marche. " Avec l'industrialisation, l'allaitement maternel gagnera du terrain dans les ménages où seul le mari travaille à  l'usine. Toutefois, le phénomène de la mise en nourrice reste vivace.

 

La mortalité infantile des nourrissons placés à  la campagne est sans doute deux fois supérieure à  la moyenne nationale, estimée à  25 %, au milieu du XVIIIe siècle. Le manque d'hygiène et la séparation d'avec la mère y sont pour beaucoup. En 1750, 90 % des 3 240 nourrissons morts dans 15 paroisses du Beauvaisis sont nés à  Paris.

 

L'historien George D. Sussman a étudié les taux de mortalité infantile au XIXe siècle en les reliant à  la mise en nourrice ; il aboutit à  un certain parallélisme. Ainsi, il constate que les départements industrialisés de l'Eure et de la Seine-Inférieure ont le plus haut niveau de mortalité infantile car on y trouve combiné le placement chez des nourrices rurales et l'alimentation au biberon. Les départements ruraux proches des grandes villes, et qui par conséquent accueillent des nourrissons - tels que l'Yonne ou l'Eure-et-Loir - ont aussi des taux de mortalité infantile élevés ; inversement, les départements les plus éloignés des grandes villes ont les taux les plus bas. En 1898, le taux de mortalité infantile pour les nourrissons parisiens placés à  la campagne est encore de 15 %, un taux supérieur à  la moyenne nationale.

 

Le siècle de l'apogée de la mise en nourrice voit aussi l'émergence de sa critique. La réflexion de certains philosophes des Lumières, l'évolution de la pensée médicale et sans doute du regard sur les enfants, davantage considérés comme des personnes à  part entière, psychologiquement distinctes, se conjuguent pour faire émerger une remise en question. Le coût en vies humaines touche les consciences.

 

Rousseau défend l'allaitement maternel, Joseph Raulin écrit De la conservation des enfants en 1768 et des médecins lancent une campagne contre les nourrices et pour l'allaitement maternel. Dans les années 1780, des philanthropes apportent des aides financières à  des mères de famille afin qu'elles gardent leurs enfants près d'elles et, en 1786, madame d'Oultremont crée, avant bien d'autres, une Société de charité maternelle. Des médecins s'attaquent aussi à  la bouillie précoce, à  base de froment, de lait de vache, de pain, de pommes cuites ou de châtaignes, donnée dès le premier mois, qui entraîne de graves perturbations du système digestif.

 

Tous ces efforts se révèlent insuffisants face aux contraintes économiques. Néanmoins, ils ont un impact sur les autorités publiques, qui vont s'employer à  organiser et à  contrôler ce qu'on peut appeler le " commerce " de la mise en nourrice. Lequel tend à  se détériorer à  cause de la hausse de la demande. En 1769, le lieutenant général de police de Paris réunit les quatre bureaux existants pour créer le Bureau des nourrices. Celui-ci garantit, même si les parents ne paient plus, 8 livres par mois aux nourrices, dans le but d'augmenter leur nombre et d'améliorer leur qualité.

 

Cette prise de conscience dans les milieux les plus avertis, noblesse et bourgeoisie, entraîne le développement de la pratique de la " nourrice sur lieu " que l'on fait venir chez soi afin de la surveiller de près. Ce phénomène, spécifiquement français, est bien circonscrit dans le temps, entre le début de la Restauration et la Première Guerre Mondiale. Les nourrices viennent à  Paris de la Seine-et-Oise, du Loiret ou encore de la Somme et de la Bourgogne.

 

L'accueil des enfants par les " nourrices de campagne " est déjà  un apport substantiel pour l'équilibre du budget familial de petits propriétaires exploitants ou de journaliers agricoles, dont le déficit annuel est de l'ordre de 150 à  250 francs par an tandis que le salaire mensuel pour l'accueil d'un nourrisson est de 18 francs en 1876 et de 44 francs en 1911. L'apport financier pour les " nourrices sur lieu " est encore plus déterminant. La jeune mère, issue d'une famille de petits exploitants, qui quitte tout pour aller passer 12 ou 18 mois dans une famille noble ou bourgeoise, le temps d'une " nourriture ", revient avec un revenu net de l'ordre de 1 000 francs si l'on tient compte des nombreux cadeaux et primes reçus ; une somme bien supérieure aux salaires pratiqués dans le Morvan par exemple et qui permet souvent au ménage d'acquérir une parcelle de terre ou une maison. D'ailleurs on y surnomme " maisons de lait " celles que les revenus de l'allaitement ont permis de remettre en état. Cet apport du travail des femmes a permis de limiter l'exode rural de cette région, de valoriser les femmes et d'introduire à  la campagne des moeurs urbaines, comme l'habitude de servir une tasse de thé au visiteur.

 

Le métier est considéré comme agréable malgré ses lourds handicaps : le chagrin d'une longue séparation - sans retour et avec peu de visites - d'avec le mari et surtout d'avec son propre nourrisson qui est, au mieux allaité par une femme de la famille ou une voisine et souvent nourri au lait de vache ou de chèvre. Ses chances de survie, séparée de sa mère, se trouvent réduites. Théophile Roussel, auteur d'une loi qui porte son nom (23 décembre 1874) relative à  la protection des enfants en bas âge, dénonce violemment la pratique de la nourrice sur lieu : " Derrière il y a un petit mort et deux mères coupables : la nourrice qui a abandonné son enfant et celle qui achète, pour son propre enfant, le lait qui appartient à  une autre. "

 

Au XIXe siècle, les bureaux de placement publics déclinent en faveur des bureaux privés, peu contrôlés. L'Académie de médecine relance le débat et les enquêtes dans les années 1860. Le tout aboutit donc à  cette loi Roussel, qui prévoit l'enregistrement des enfants placés, la surveillance d'un médecin inspecteur et la visite d'une commission locale chez la nourrice. Les bureaux de placement doivent être autorisés et surveillés par la préfecture.

 

La révolution pasteurienne, en permettant l'allaitement au biberon sans danger, met fin indirectement au phénomène des nourrices, dont la baisse est progressive jusqu'en 1914 avant sa quasi-disparition à  la fin des années 1920. En 1913, 7,5 % des enfants parisiens sont mis en nourrice contre 34 % en 1889. Ce déclin est favorisé par la baisse notoire du taux de travail féminin entre 1906 et 1926 en France.

 

Surtitre : XVIIIe siècle

La crise des mères nourricières

01/10/2004 - Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=4965

 

 

 

Comprendre

 

Nourrice

 

Au XVIIIe siècle, ce mot désigne une femme qui, moyennant un salaire, allaitait, nourrissait et éventuellement gardait chez elle l'enfant en bas âge d'une autre femme. Il ne s'agit désormais que d'un mode de garde qui n'induit plus la notion d'allaitement par une autre personne que la mère.

 

 

En complément

 

L'Heureux Evénement : une histoire de l'accouchement, (musée de l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris, 1995).

 

Les Nourrices, par Gilbert Astorg et Marcel Vigreux, (AHDP, 1994).

 


 

Synopsis


Conséquence tragique de ce singulier commerce: des milliers de nouveau-nés sevrés trop tôt sont morts. Telle fut l'impitoyable rançon qu'exigea des Morvandelles ce que l'on a appelé « l'industrie nourricière ». Ce film retrace à l'aide de témoignages recueillis auprès de filles de nourrices et d'archives souvent inédites.

 

Le lait des autres : histoire des nourrices du Morvan

Jacques Trefouël

Date de sortie du DVD : 18 mars 2008

 

Infanticide, abandon de bébés : une longue histoire

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-35748170.html

 

 

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