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Document archives : Comment l'adolescent studieux des années 1880 est-il devenu un petit escroc multirécidiviste vingt ans plus tard, avant de se transformer en assassin froid et déterminé à  partir de 1914 ? Extrait de "Landru, bourreau des coeurs", de Gérard A.Jeager (l'Archipel)

 

1869 : Henri Désiré Landru naît à  Paris le 12 avril, 41 rue Puebla (aujourd'hui rue Simon-Bolivar) dans le quartier de Belleville, de Julien, chauffeur de son état, et de Flore Henriquel, couturière à  domicile. Il est le cadet de Florentine-Marguerite, née en 1854.

 

1870 : La France de Napoléon III déclare la guerre à  la Prusse et moins de deux mois plus tard elle capitule à  Sedan : l'empire [...] est prêt à  s'effondrer tandis que la IIIe République est en passe d'être proclamée.

 

1885 : Adolescent studieux, Henri-Désiré est enfant de choeur et sert la messe à  l'église de Saint-Louis-en-l'Ile où ses parents se sont installés quelques années plus tôt.

 

1889 :  Landru a vingt ans. Son désir de plaire et de paraître le pousse à  s'acquitter de ses ambitions sociales : aussi, tandis qu'il devient commis - successivement chez trois architectes - il prétend qu'il y travaille en tant que technicien. Il ment volontiers à  son entourage, et notamment à  l'une de ses voisines de la rue du Cloître-Notre-Dame dont il est tombé amoureux : Marie-Catherine Rémi. La France, cette année-là, se passionne pour le scandale de Panama dont la Compagnie du canal est mise en liquidation judiciaire.

 

1890 : Pour le jeune Landru, l'heure est venue de faire son service national. Incorporé au 87e régiment d'infanterie stationné à  Saint-Quentin, il lui est possible de revoir [...] l'élue de son coeur. A l'automne, [...] la jeune fille tombe enceinte.

 

1891 : Marie-Catherine met au monde une fille : Marie-Henriette.

 

1893 : Renvoyé dans ses foyers avec le grade de sergent, Henri Désiré Landru épouse Marie-Catherine Rémi à  la mairie du Ve arrondissement, puis il reconnaît sa fille.

 

1894 : Marie-Catherine Landru met au monde un garçon : Maurice-Alexandre. Henri Désiré - aux dires de sa femme - se fait escroquer de mille huit cents francs. Les affaires sont difficiles, mais le jeune couple rêve de vivre dans une aisance bourgeoise. Landru décide alors de se lancer dans les affaires afin de concrétiser cette ambition. Mais la conjoncture économique est déliquescente et les tensions sociales sont vives : le président Carnot est assassiné à  Lyon par l'anarchiste Caserio, et la condamnation du capitaine Dreyfus divise [...] le pays.

 

1896 : [...] Marie-Catherine met au monde une fille : Suzanne.

 

1897 : Henri Désiré peine à  s'accomplir dans les affaires. La République modérée mise en place au lendemain de la Commune souffre d'une instabilité chronique, qui a pour conséquences de réveiller les conflits politiques et les intérêts de classes. Impatient d'accéder à  la réussite, il brûle quelques étapes et s'octroie ses premiers passe-droits en matière de moralité : afin d'obtenir les emplois rémunérateurs qu'il convoite, il rédige un faux certificat de travail [...].

 

1900 : Marie-Catherine donne naissance à  un garçon : Charles-Henri-Désiré, leur quatrième enfant. Les différents métiers pratiqués par Landru ne l'ayant pas enrichi, il fonde une manufacture de bicyclettes à  pétrole. [...]

 

1901 : Dans le cadre de sa petite entreprise, Landru s'abandonne de nouveau à  quelques détournements destinés à  compenser le déficit qu'il creuse de jour en jour : il passe des annonces [...], engage du personnel dont il encaisse les cautionnements sur les fournitures en matériels... Puis il met la clé sous la porte, change de nom et de métier, avant d'imaginer une nouvelle escroquerie.

 

1902 : Commence alors une longue série d'emprisonnements consécutifs à  diverses plaintes pour malversations. Il est une première fois condamné par défaut à  trente-six mois de prison et cinquante francs d'amende. Si l'indélicatesse ne paie pas, comme le prouvent quelques affaires retentissantes à  cette époque... la tentation de l'argent facile est grande : et la France [...] n'a d'yeux que pour Thérèse Humbert, que la police vient d'interpeller en Espagne pour [...] escroqueries à  l'héritage ! C'est sous le pseudonyme de Natier que Landru commet maintenant ses forfaits.

 

1904 : Pris en flagrant délit d'escroquerie au cautionnement, l'incorrigible jeune homme, qui a maintenant trente-cinq ans, est à  nouveau condamné à  vingt-quatre mois d'emprisonnement et cinquante francs d'amende. Au cours de son incarcération, il simule un suicide [...]. Mais à  sa sortie de prison, il n'a de cesse de récidiver sous diverses identités : Dupont, Chatelle, Maddau, Remy... comme un glissement progressif dans la délinquance, une confrontation permanente avec le crime.

 

1906 : Landru ne connaît pas la loi sur le repos hebdomadaire que le gouvernement promulgue le 3 juillet : insatiable et continuellement à  l’affût d'un mauvais coup, il est condamné cette année-là, pour ses pitoyables escroqueries, d'abord à  treize mois de prison et cinquante francs d'amende, puis à  trente-six mois et cent francs d'amende... Une expertise médicale conclut alors à  un état mental maladif et à  une atténuation de sa responsabilité.

 

1907 : Paris est un théâtre à  la mode où l'argent coule à  flots. L'insouciance bourgeoise est de mise partout où l'on rivalise d'élégance : dans les rues, dans les cafés, dans les salons. Or, pendant ce temps, Landru croupit en prison.

 

1909 : Tandis qu'il purge sa peine et ronge son frein, Henri Désiré est confondu dans une ancienne affaire d'escroquerie au mariage aux dépens d'une dénommée Jeanne Isoré, pour une somme de quinze mille francs. Sous le nom de Paul Morel, il avait expérimenté pour la première fois ce moyen de s'en prendre aux veuves esseulées dont les journaux rapportaient [...] les mésaventures. Or, si la crise morale de la société commence à  se faire sentir, le climat politique n'encourage guère à  l'optimisme : tandis que la France, la Russie et l'Angleterre ont signé la Triple Entente, la situation s'est dégradée dans les Balkans où la Serbie vient de proclamer un dangereux programme d'annexions territoriales.

 

1910 : Landru sort enfin de prison, mais il ne profite guère de sa liberté retrouvée : un nouveau jugement le condamne presque immédiatement à  trente-six mois supplémentaires de prison pour des faits remontant à  plusieurs années, ainsi qu'à  cent francs d'amende. L'ère des scandales politico-financiers ne fait que commencer, mais Landru le sans-grade, le gagne-petit de la délinquance économique, malgré sa débauche de condamnations n'intéresse pas les journaux. Il faut dire qu'il [...] n'a pas l'envergure du banquier Rochette, que la justice vient de condamner à  deux ans de prison et mille francs d'amende pour escroqueries et pour infraction à  la loi sur les sociétés.

 

1911 : Sa peine purgée, très affaibli par ses séjours derrière les barreaux, mais aguerri par l'expérience et les relations douteuses qu'il a tissées en prison, Landru n'est plus le même homme : à  passé quarante ans, il se retrouve à  la charge de sa femme, qui ne craint pas de lui rappeler qu'elle élève leurs quatre enfants toute seule depuis plus de dix ans ! Il promet alors de se racheter, la rassure et lui affirme que ses rêves de jeunesse n'ont pas pris une ride et qu'il est prêt à  repartir à  zéro : pour preuve, il loue un appartement, 60 rue Blomet dans le XVe arrondissement de Paris, où ils emménagent tous les six.

 

1912 : Mais il était écrit que ce frêle bonheur n'était pas fait pour durer : car si les parents de Landru sont venus s'installer sous leur toit, la mère de Henri Désiré meurt peu de temps après, tandis que son père, dont la moralité n'a jamais été prise en défaut, se suicide sans laisser d'explication... Mais son geste en dit long sur la honte infinie qui l'avait envahi depuis que son fils avait affaire à  la justice. Pourtant, ni la prison ni la mort violente de son père n'y feront rien : désormais, Henri Désiré Landru s'enferme dans l'univers sans retour de ses forfaitures et de ses rêves incompétents d'honnête homme, et sans cesse en quête d'argent. Tandis que son père lui a laissé quelque dix mille francs en héritage, ses escroqueries, cette année-là, lui en rapportent près de cinquante mille ! Or, s'il améliore sa technique et multiplie les gains, sa forfanterie le rend imprudent et les plaintes redoublent autour de lui. Le monde change et il ne s'en aperçoit pas. Comme un augure funeste, le symbole d'une époque à  jamais révolue, le Titanic sombre dans l'Atlantique Nord. Mille cinq cent treize personnes disparaissent dans le naufrage, prémices de la grande fracture de 1914.

 

1913 : Landru, qui se sait pourchassé de toutes parts, cède l'appartement de la rue Blomet à  sa belle-soeur. Puis, après s'être fait oublier quelque temps à  Bièvres, il loue un nouvel appartement près de Paris pour sa famille, 12 rue de Châtillon à  Malakoff, où il exploite un petit atelier de garagiste : une couverture pour ses activités illicites.

 

1914 : C'est alors que tout bascule, définitivement. Au mois de février, Landru fait la connaissance d'une dénommée Jeanne Cuchet dans les jardins du Luxembourg, auprès de laquelle il se fait passer pour un commis des Postes, divorcé, père de deux fillettes. Le cycle infernal peut alors commencer, dans une France qui ne parle que de l'affaire du ministre Caillaux, dont l'épouse a tué le directeur du Figaro de cinq coups de revolver ! Deux mois plus tard, sous le nom de Raymond Diard, Landru loue une petite maison à  La Chaussée, près de Chantilly, pour y emmener Jeanne Cuchet et les conquêtes féminines qu'il compte séduire au rythme de ses appétits financiers. Au cours de l'été, Landru est appelé à  comparaître une fois encore devant ses juges : quinze plaintes pour escroquerie ont été déposées cette fois-ci contre lui, pour un montant total de trente-cinq mille six cents francs ! Craignant le pire, il ne se rend pas au tribunal, qui le condamne à  quarante-huit mois de prison par défaut et mille francs d'amende, assortis de la relégation. [...] Désormais, si la police le retrouve, il sait qu'un bateau l'attend pour Cayenne ! Quelques jours plus tôt, un anarchiste serbe lui sauvait la mise : Gavrilo Princip, assassinait en effet l'archiduc d'Autriche et sa femme au cours d'une visite à  Sarajevo [...]. Toutes les chancelleries sont sur le pied de guerre. Un mois plus tard, à  Paris, le 31 juillet, Jean Jaurès est assassiné dans un café. Le feu couve de toutes parts et Landru disparaît aussitôt dans les marges de l'Histoire ! Trois jours plus tard, la France est en guerre contre le kaiser. [...] Aussi, tandis qu'il vient de résilier le bail de sa location de La Chaussée, Henri Désiré Landru, que tout le monde a déjà  oublié, se sent les coudées franches : le monde en guerre lui appartient ! Dès le mois de décembre, dans une commune de l'ouest parisien, 47 rue de Mantes à  Vernouillet, il loue une maison sous le nom de Cuchet, qu'il emprunte à  sa première conquête.

 

1915 : Au cours du premier trimestre, c'est sous le nom de Lucien Frémyet que Landru loue près de la gare de l'Est à  Paris, 152 rue du Faubourg-Saint-Martin, un appartement qui lui servira de garçonnière discrète pour y emmener les prochaines conquêtes qu'il compte recruter par les journaux. La guerre, qui laisse tant de femmes esseulées, lui sert de pourvoyeuse inlassable ! Il passe donc sa première annonce matrimoniale dans L'Echo de Paris. Or, pendant ce temps, Jeanne Cuchet et son fils André disparaissent mystérieusement dans la villa de Vernouillet. Sur le front, les soldats français tombent sous les gaz asphyxiants. A Paris, Landru entreprend de consoler les veuves de guerre avant de s'approprier leurs biens... C'est du moins ce que l'histoire retiendra faute de preuves. [...] Dès le mois de mai, il fait en effet la connaissance de Marie Guillin, Anna Collomb, Célestine Buisson et Thérèse Laborde-Line par le biais d'une deuxième annonce passée dans Le Journal. Il récidive en juin tandis que Thérèse Laborde-Line disparaît à  Vernouillet dans des circonstances tout aussi énigmatiques... A Paris, 137 rue Mouffetard, il loue un garde-meubles pour y entreposer les effets de ses victimes. L'été venu, comme il résilie le bail de l'appartement qu'il occupait rue du Faubourg-Saint-Martin, Marie Guillin disparaît à  son tour dans la villa de Vernouillet ! Les meubles et les effets de Mme Guillin sont alors entreposés à  Neuilly, dans une remise qu'il vient d'acquérir ; et c'est près de la gare Saint-Lazare, 8 place de Budapest, qu'il décide d'abord de conduire les femmes qu'il a sélectionnées pour les dépouiller de leurs biens ! Toutefois, il ne conservera cette adresse qu'une semaine avant de s'installer quelques rues plus loin, 15 rue Lamartine, sous le nom de M. Petit. Peu de temps après, tandis qu'il lui a donné rendez-vous pour la séduire et pour la perdre, il fait la connaissance de Berthe Héon, que l'annonce matrimoniale passée dans Le Journal a jetée dans ses bras. C'est à  cette époque-là  qu'il se dessaisit du garde-meubles de la rue Mouffetard pour une adresse à  Neuilly, qu'il conservera jusqu'à  la fin de l'année 1915. Puis il loue pour deux semaines un local à  Paris, rue Etex, car ses affaires sont enfin florissantes. Au même moment, il prend en location, sous le nom de Lucien Frémyet, un appartement à  Levallois-Perret, 47 avenue de Villiers en lisière du XVIIe arrondissement, et décide de quitter Vernouillet pour une maison à  Gambais, à  quarante kilomètres au sud-ouest de Paris : il la loue sous le nom de Raoul Dupont, et dès le mois de décembre, Berthe Héon, sa conquête depuis quelques mois seulement, y disparaît sans laisser de traces, comme trois autres avant elle à  Vernouillet ! Pendant ce temps, l'armée lance une offensive d'envergure destinée à  percer le front allemand. Malheureusement, les moyens engagés ne produisent pas les effets escomptés. Aussi, tandis que l'on célèbre la journée du " poilu ", on recourt à  " l'emprunt de la victoire " pour pallier le déficit budgétaire du pays. Profiteur de guerre, Henri Désiré Landru, officiellement disparu, sévit en toute impunité [...].

 

1916 : Sûr de lui, Landru commence à  tenir une comptabilité rigoureuse de ses dépenses et des recettes engendrées par sa terrible activité : tout est répertorié sur fiches et dans une série de carnets dont la précision des données le perdra aux yeux de la police. En France, le sucre, le lait et les oeufs sont fortement taxés. Le coût  de la vie augmente de façon démesurée : entretenir une famille et vivre une existence de séducteur confère une rigueur budgétaire que l'escroc enseigne à  " l'assassin " pour survivre à  sa débauche d'activités. Or, tandis qu'il résilie le bail de son appartement de Levallois pour le 22 de la rue de Châteaudun dans le IXe arrondissement de Paris, Landru, alias Lucien Frémyet, loue une remise à  Clichy, tout à  côté du 6 de la rue de Paris, où il emménage discrètement avec sa famille légitime. Sur le front, pendant ce temps-là, de violents combats ont lieu à  Douaumont [...]. A Gambais, on le surprend en train d'acheter plusieurs boîtes de cartouches pour ses deux fusils et son revolver ! D'après ses carnets, c'est au mois de septembre qu'il fait la connaissance d'Anne-Marie Pascal par le biais d'une annonce passée dans La Presse : il prétend alors s'appeler Forest. Trois mois plus tard, il quitte la rue de Châteaudun, de même qu'un second appartement loué non loin de là, 69 boulevard de Levrai dans la banlieue parisienne. C'est à  la fin du mois de décembre qu'Anna Collomb disparaît à  son tour à  Gambais. Landru, qui aime la lecture, a-t-il acheté l'ouvrage publié cette année-là  par le poète Paul Géraldy intitulé La Guerre, Madame ? [...].

 

1917 : Dès le mois de février, Landru loue un nouvel appartement non loin de la gare du Nord, 32 rue de Maubeuge. Puis il passe aussitôt une annonce matrimoniale dans La Presse, sous le pseudonyme de Lucien Guillet. Pourtant, c'est par le biais d'une autre annonce, signée Deroy, passée dans L'Echo de Paris, qu'il fait la connaissance de Louise Jaume. Mais cette année-là  sera marquée par deux rencontres fortuites qui n'auront pas le même destin. C'est dans la rue, en effet, qu'il aborde une jeune fille sans fortune tout juste âgée de dix-neuf ans, Andrée Babelay, qu'il séduit sans perspective de profit, avant de la faire disparaître contre tout entendement. Puis il rencontre Fernande Segret dans un autobus : elle seule, rescapée de Landru et témoin de sa double vie, deviendra sa maîtresse attitrée jusqu'à  son arrestation par la police. Il résilie alors le bail de son appartement de la rue de Maubeuge pour le 113 boulevard Ney, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, sous le nom de Frémyet, son principal pseudonyme. Andrée Babelay et Célestine Buisson disparaissent tour à  tour à  Gambais, entre le mois d'avril et le mois de septembre. Durant cette période, de nombreux soldats français se mutinent [...]. De son côté, Landru quitte le boulevard Ney pour retourner dans le IXe arrondissement, 76 rue de Rochechouart, un entresol qu'il loue sous le nom de Lucien Guillet. Le cycle infernal aurait pu durer quelque temps encore, si au cours du mois d'octobre une dame répondant au nom de Pellat, n'avait écrit au maire de Gambais pour lui demander des informations sur un certain Cuchet - ou Frémyet - que sa soeur avait suivi avant de disparaître sans donner de ses nouvelles. Au même moment, Landru mettait fin à  ses relations avec Louise Jaume, dont personne n'entendra jamais plus parler... Et c'est encore en toute impunité qu'il inscrit son nom dans ses carnets de comptes, en regard de la somme que lui rapporte son escroquerie au mariage ! A Noêl, Landru offre à  sa maîtresse, Fernande Segret, le sautoir de sa première victime. Les journaux relatent alors l'exécution de Mata Hari, fusillée dans les fossés du château de Vincennes pour intelligence avec l'ennemi. De retour dans son foyer, auprès de sa femme et de ses enfants [...], Landru commente l'actualité, disserte sur la dureté des temps et les difficultés qu'il rencontre à  gagner le peu d'argent qu'il leur consent. Car pour Marie-Catherine et les enfants, il exerce officiellement le métier de brocanteur.

 

1918 : Anne-Marie Pascal disparaît à  Gambais, un an presque jour pour jour après Andrée Babelay. Et Landru d'inscrire à  nouveau son nom dans ses carnets : deux chiffres que l'enquête déterminera comme étant l'heure de sa mort. Pour un solde de tout compte de 8,85 francs ! Un sou est un sou, pour cet homme dont les moyens n'avaient pas l'ambition de ses rêves. C'est l'époque des cartes d'alimentation. La vie est étriquée pour tout le monde et Paris est régulièrement bombardée par l'artillerie allemande. Toujours à  court d'argent, Landru cherche à  sous-louer la villa de Gambais tandis qu'il se remet en chasse d'une proie plus argentée. Cette fois-ci, c'est par l'intermédiaire d'un certain Morel, courtier d'affaires, qu'il fait la connaissance d'une ancienne prostituée, Marie-Thérèse Marchadier, qui cherche à  vendre son mobilier. Mais bientôt, les troupes allemandes s'effondrent sur le front de l'Ouest. La fin de la guerre est proche et Landru s'exclame devant Fernande Segret : " La guerre se termine trop tôt ! "

 

1919 : Après Mme Pellat, c'est une certaine Marie Lacoste, inquiète de la disparition de sa soeur, Célestine Buisson, qui s'adresse au nouveau maire de Gambais pour lui soutirer des renseignements que Mme Pellat n'avait pas obtenus de son prédécesseur. Or, tandis que Landru emprunte [...] deux mille francs à  l'une de ses conquêtes, il met un terme tragique à  l'aventure qu'il entretient depuis peu avec Marie-Thérèse Marchadier. Dans un concours de circonstances qui ne doit plus rien au hasard après tant de disparitions [...], le père d'Anna Collomb porte plainte contre X au parquet de la Seine. Désormais, la machine administrative est en marche. L'étau se resserre : la police prend en compte les inquiétudes des familles et le dossier des femmes disparues est envoyé au parquet de Mantes. Le mois d'avril est celui de tous les dangers pour l'homme aux quatre-vingt-dix pseudonymes... Landru, qui vient de faire la connaissance d'une femme avec laquelle il a lié conversation dans le métropolitain, n'en sait encore rien : tranquillement, il lui donne rendez-vous sans se douter qu'il est activement recherché. Alertée par le procureur de la République de Mantes, la Sûreté générale confie le dossier à  la première brigade mobile de Seine-et-Oise, qui a mis l'inspecteur Belin sur ses traces. Or, tandis que l'on se demande comment on va mettre la main sur un individu qui n'a laissé de souvenirs que dans quelques mémoires incertaines, la chance, subitement, choisit son camp... Au début du mois, Laure Bonhoure, à  qui Landru avait été présenté naguère, l'aperçoit fortuitement dans un magasin de la rue de Rivoli, à  Paris, en compagnie d'une jeune femme ! Aussitôt alertée, la police se lance à  sa poursuite. Une rapide enquête [...] conduit l'inspecteur Belin jusqu'à  la rue de Rochechouart, où l'individu poursuivi répondait au nom de Guillet. Le jour de ses cinquante ans, Landru est arrêté en compagnie de Fernande Segret. Très vite, Henri Désiré Landru est démasqué grâce à  son permis de conduire. Rue de Rochechouart, on découvre par ailleurs l'adresse de son dépôt de Clichy, qui contient des meubles, des objets divers et de nombreux vêtements féminins. [...] Quelques jours à  peine après son arrestation, le commissaire Dautel, qui conduit l'enquête, découvre une fiche de police au nom de Landru, alias Guillet, recherché pour escroqueries... De la prison de Mantes où il avait été incarcéré, il est transféré à  la Santé. Désormais, " l'affaire " est lancée : la rumeur publique tient son héros populaire de l'après-guerre. La presse amplifie si bien le phénomène que les témoins affluent dans les commissariats. Le Petit Journal est le premier à  manifester son intérêt pour l'énigme et tandis que la notoriété de Landru enfle de jour en jour, L’Oeuvre et Bonsoir émettent l'hypothèse d'un montage politique. A la fin du mois d'avril, les premières perquisitions ont lieu à  Gambais. La femme et le fils aîné de Landru sont accusés à  leur tour, mais ils seront rapidement disculpés. C'est au mois de mai que le juge Bonin ouvre enfin l'instruction qui conduira à  l'inculpation de Landru, à  son procès puis à  son exécution. Recherché partout en France avant la guerre, il est tombé pour avoir tenu, trop scrupuleusement, deux calepins [...] qui lui servaient de livre de compte et d'agenda ! Dès son incarcération, tandis que les journaux font état d'une série de crimes sans cadavres, le " mystère Landru " se répand un peu partout, jusqu'à  l'étranger : l'assassin présumé devient le prisonnier le plus populaire de France, son nom inspire les chansonniers [...]. Lors des élections municipales, neuf mille bulletins portent le nom de Landru !

 

1920 : Le juge Bonin signe l'ordonnance de renvoi de Landru devant la chambre de mise en accusation. De son côté, le procureur de la République félicite les policiers qui ont permis l'arrestation de Landru, que tout le monde décrit comme un tueur sans états d'âme, dont le pouvoir mystérieux inquiète les foules et les charme tout à  la fois.

 

1921 : Dès le mois de janvier, tandis que le Soldat inconnu est inhumé sous l'Arc de triomphe à  Paris, le substitut du procureur Godefroy rédige le brouillon de l'acte d'accusation contre Landru. Mais il faudra attendre le mois de novembre pour que le prévenu comparaisse devant ses juges. En mars, l'Allemagne refuse les volontés des Alliés en matière de réparations de guerre. Pour une partie de la presse, le gouvernement de Georges Clemenceau aurait excité la curiosité publique sur l'affaire Landru afin de la distraire des négociations qui s'enlisent. En octobre, prémices à  son procès criminel et répétition générale pour les observateurs, la 11e chambre correctionnelle de Versailles condamne Landru pour les escroqueries qui n'ont pas encore été jugées. Au fond de sa cellule, il exécute un croquis qu'il remettra à  l'assistant de Me de Moro-Giafferi, son défenseur : au dos de ce dessin, qui représente la cuisine de sa maison de Gambais, Landru, de manière énigmatique, se confesse à  demi-mots... Mais il lui fait promettre de ne pas le rendre public ! Le 7 novembre au matin, le procès de Landru s'ouvre devant les assises de Versailles [...]. Trois semaines plus tard, au terme de huit heures de délibérations, les jurés déclarent Henri Désiré Landru coupable de onze meurtres et le condamnent par là  même à  la guillotine.

 

1922 : Après que le président de la République eut refusé sa grâce, Landru est exécuté par Anatole Deibler, le 25 février à  6 h 10, devant la prison Saint-Pierre de Versailles. Landru peut mourir : la France n'a plus besoin de lui, diront les mauvaises langues [...].

 

1923 : Dans la salle des assises qui a abrité le procès de Landru, les meubles et la plupart des objets ayant appartenu aux disparues de Vernouillet et de Gambais sont vendus aux enchères, de même que la célèbre cuisinière [...]. La totalité de la vente se monte à  sept mille cent quatre-vingts francs. Au mois de septembre, le président Millerand, qui avait refusé la grâce de Landru, passe ses vacances à  Rambouillet et fait le pèlerinage de Gambais en compagnie de ses deux filles.

 

1933 : On découvre à  Saint-Denis, près de Paris, le squelette d'une femme dans une maison qu'aurait jadis fréquentée Landru. Il n'en faut pas davantage pour que naissent des spéculations sur l'éventualité d'autres victimes, jamais réclamées par leurs familles.

 

1940 : Le restaurateur qui avait acheté la maison de Gambais tout de suite après l'exécution de Landru, la revend à  une dame Segret, qui n'a aucun lien de parenté avec l'ancienne maîtresse de l'escroc séducteur.

 

1955 : Fernande Segret, qui était une artiste de variétés au temps de Landru, est engagée au Moulin de la chanson, dans une revue de cabaret. Sa notoriété du moment fait salle comble. A Paris, à  la demande d'un ancien médecin légiste, [...] un régisseur du Jardin des plantes enterre au pied d'un saule pleureur un carton contenant des restes humains numérotés. Tout porte à  croire qu'il s'agit des os découverts dans le poêle de Gambais...

 

1958 : Le propriétaire de la maison de Vernouillet jadis louée par Landru, découvre deux squelettes dans le terrain qui jouxte son jardin... Mais on ne pourra pas les identifier comme appartenant à  Jeanne et André Cuchet : car s'il s'agit bien des restes d'une femme et d'un jeune garçon, ils ne correspondent pas à  l'âge des disparus.

 

1961 : Une rumeur fait état d'une étrange affaire : peu de temps après son exécution capitale, Henri Désiré Landru aurait été vu à  Buenos Aires par le célèbre clown Grock. Les journaux s'en font largement l'écho et relancent l'affaire.

 

1962 Après avoir appartenu à  un couple de retraités qui l'avait rachetée à  la dame Segret, la villa de Gambais est vendue à  des rapatriés d'Algérie. Le jardin devient un verger, les terres attenantes servent à  l'élevage des moutons [...].

 

1963 : Me Gabriel Delattre, associé de Me de Moro-Giafferi, casse l'image romantique d'un Landru séducteur en témoignant de sa petitesse d'esprit et de ses manières de bourgeois du siècle de Zola.

 

1965 À son retour du Liban, où elle séjournait depuis l'exécution de Landru, Fernande Segret propose ses mémoires à  un éditeur, qui les refuse. En désespoir de cause, s'estimant offensée par l'image que donne d'elle Claude Chabrol dans son film [de 1962], elle intente un procès à  sa société de production : le tribunal civil lui accorde dix mille francs de dédommagement sur les deux cent mille réclamés [...].

 

1968 : A soixante-quatorze ans, Fernande Segret se suicide en se jetant dans les douves du château de Flers [Orne], non loin de la maison de retraite où elle s'était retirée. [...]. Quelques mois plus tard, le bâtonnier Claude Lusseau et la fille de Me Navières du Treuil, décédé l'année précédente, rendent public le dessin que Landru avait offert en guise " d'aveux " à  l'assistant de Me de Moro-Giafferi. Si certains historiens prennent ce témoignage au sérieux pour clore définitivement l'affaire, d'autres le considèrent pour un ultime pied de nez.

 

© Editions de l'Archipel

 

Par Gérard A. Jeager

 

Dossier : Landru

Itinéraire d'un tueur en série

01/09/2005 - Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=8923

 

En complément

 

Landru bourreau des coeurs, de Gérard A. Jaeger, sort le 7 septembre, aux éditions de L'Archipel (330 pages dont 16 d'illustrations, 19,95 E).

 

Le personnage de Landru a inspiré maints auteurs. Le premier, Jean de La Hire publie Barbe-Bleue moderne (1925) ; Joseph André s'inspire du personnage pour sa pièce Landru, le Barbe-Bleue mystérieux (1928) ; Jean Normand écrit Le Secret de Landru (1953) ; Christian Gonzalez Monsieur Landru (1993) ; Vladimir Volkoff crée L'amour tue pour le théâtre, etc.

 

 

Fait le récit la vie d'Henri-Désiré Landru qui fut exécuté en 1922 pour les assassinats de dix femmes dont il avait brûlé les corps. Retrace l'enquête qui aboutit à son arrestation en 1919 et le déroulement de son procès à partir de 1921. Etudie le traitement de cette affaire criminelle par la presse, et son impact dans l'opinion publique.

Quatrième de couverture

 

Huit décennies après son exécution capitale, Henri-Désiré Landru défie encore toute concurrence au Panthéon du crime. Propagée de son vivant par la presse et par la rue, sa réputation s'est imposée dans l'imagerie collective au côté de celle des Gilles de Rais, Lacenaire, Petiot, Guy Georges et autres Fourniret. Chacun a en mémoire sa célèbre défense : « Montrez-moi les corps ! » Et pour cause : les restes des dix femmes qu'il assassina - sur 283 conquêtes recensées - furent calcinés dans une cuisinière à charbon, tandis qu'à Verdun les soldats tombaient par milliers...

 

Arrêté le 12 avril 1919, son regard exalté et sa barbiche dardée entrent aussitôt dans l'Histoire. Mais le procès de Versailles laisse un goût d'inachevé : Landru est condamné à mort sans aucune preuve matérielle.

 

Aujourd'hui, comment séparer l'homme d'une légende qu'il contribua lui-même à forger en ne réfutant aucune des fables qui coururent sur son compte ? Gérard A. Jaeger a mené l'enquête et rouvert le dossier de ce Don Juan devenu Barbe Bleue. Procédant au réexamen systématique de toutes les pièces d'archives disponibles, il dresse le portrait d'un tueur en série qui n'était sans doute pas le petit-bourgeois au-dessus de tout soupçon - aujourd'hui incarné par Patrick Timsit dans le téléfilm de Pierre Boutron sur TF1 - que son procès révéla, mais un personnage en quête de reconnaissance.

 

Landru, bourreau des coeurs

    Jaeger, Gérard A.

    Archipel, Paris     Parution : septembre 2005

    * Reliure : Broché

    * Page : 377 p

 

 

Les grandes enquêtes du commissaire Guillaume, De Landru à Stavisky

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-27162351.html

 

« Des criminels en recherche de notoriété » - Marie-Laure Susini

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-35420997.html

 

Jules Belin, le flic oublié

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-35094883.html

 

L'Affaire Caillaux

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-33845993.html

 

"Les infortunes" de Joseph Caillaux

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-35570159.html

 

L'affaire et le scandale du canal de Panama

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-34832853.html

 

Un anarchiste nommé Santo Ironimo Caserio

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-33937431.html

 

 

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SKTV 31/05/2011 10:27


J'ai personnellement beaucoup apprécié la lecture de "l'Affaire Landru" de Christine Sagnier, qui reprend le procès de Landru, audience après audience, et ses échos dans la presse de l'époque et
chez les chansonniers.
Il y a beaucoup de citations qui permettent de cerner notamment le cynisme de Landru et son côté organisé.
Effectivement, c'est un personnage !


13/06/2011 19:53



Laissé par : SKTV le31/05/2011 à 10h27



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