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Document archives - Ne pas se fier aux apparences ! Le Mont-Saint-Michel, fondé en 708, ne fut pas seulement un haut lieu spirituel, mais aussi, durant des siècles, l'une des plus sinistres geôles de l'Hexagone.

 

L'endroit est interdit au public. Pour y pénétrer, il faut emprunter un labyrinthique réseau d'escaliers et franchir plusieurs portes verrouillées. Les terrasses escarpées qui entourent la façade est de l'abbaye du Mont-Saint-Michel offrent une vue imprenable sur la baie. Comment imaginer que c'est sur cette galerie déambulatoire, suspendue à une trentaine de mètres au-dessus du sol, qu'ont été installées, pendant près de quatre cent cinquante ans, des dizaines de geôles ? « Les cellules, exposées aux vents étaient particulièrement redoutées des prisonniers. Le taux de mortalité y était effrayant », indiquait Etienne Dupont, auteur, en 1913, des Prisons du Mont-Saint-Michel, paru chez Perrin.

 

D'autres cachots, plus sinistres encore, se dissimulent au coeur même du rocher, sous les voûtes gothiques du promenoir des moines et de l'ancien scriptorium. Sur leurs murs, des graffitis témoignent des rudes conditions de vie des détenus.

 

De quand datent les premières cellules ? Une légende prétend que l'abbé Suppon, qui dirigea le monastère entre 1033 et 1048, aménagea le premier cachot pour y dissimuler une jeune et belle Italienne avec laquelle il aurait eu un enfant. L'un de ses successeurs, le père Roger (1084-1102), y aurait multiplié les oubliettes pour incarcérer les religieux turbulents. Tel Juthaël, évêque de Dol, qui lui contestait son autorité sur le Mont. Aucun document sérieux ne permet, pourtant, d'attester la vocation pénitentiaire des lieux avant le XVe siècle.

 

Le premier détenu du Mont-Saint-Michel est authentifié sous le règne de Louis XI (1461-1483). Capturé dès 1425, le capitaine anglais Nicolas Burdett est le plus ancien prisonnier dont les Archives nationales gardent la trace : une quittance établie par le receveur général de Normandie pour assurer l'entretien des gardiens de l'officier ennemi. Des soldats écossais le suivent bientôt. C'est d'ailleurs pour eux que sont édifiées des cages en plein air, au pied des flèches de l'abbaye. Réduire le Mont à une prison militaire serait cependant faux. Ainsi, en 1470, lors de son premier pèlerinage au Mont, Louis XI fait-il libérer une femme incarcérée pour dettes « au nom de son mari ». Comme au château de Chinon, ou encore au donjon de Loches, le roi fait installer ses sinistres cages de fer suspendues en l'air par une chaîne, où les prisonniers ne peuvent vivre que recroquevillés, comme le cardinal de La Balue, qui l'avait trahi au profit du duc de Bourgogne. Ou encore, vers 1532, le supérieur du collège de Montaigu et syndic de la Sorbonne Noël Béda, auquel la justice de François Ier reprocha ses textes hérétiques.

 

La topographie de l'îlot rocheux en fait une prison rêvée. A marée haute, le Mont est totalement isolé. A marée basse, les sables mouvants sont de nature à décourager les évasions. Depuis l'origine, les moines y vivent dans un isolement remarquable. Dès que les vivres viennent à manquer, ils allument un grand feu. Et c'est au vu de la fumée que le prêtre d'Astériac (aujourd'hui Beauvoir), à l'intérieur des terres, leur envoie un âne chargé de victuailles. Le baudet étant, selon la tradition, mené par un guide invisible.

 

C'est tout naturellement qu'on y dirige aussi les « possédés » dans l'espoir qu'une intervention divine les délivre de leur mal. En témoignent les exorcismes pratiqués tout au long du Moyen Age. Et même à la Renaissance. Tel celui de Guillemine de Cancale, en 1566, dont un procès-verbal indique que son pèlerinage forcé est accompagné d'un internement de longue durée.

 

Parmi les illustres pensionnaires des « chambres fortes » figure, en 1706, le patriarche des Arméniens Avedick, enlevé à Constantinople par les Français, au motif qu'il accablait les fidèles catholiques de passage dans la capitale ottomane. Transporté en grand secret en Normandie, il passera trois ans au Mont-Saint-Michel avant d'être transféré à la Bastille où, ayant fini par se convertir au catholicisme romain, il sera élargi en septembre 1710. Il meurt dans la misère à Paris, l'année suivante.

 

Autre prisonnier célèbre : Victor de La Cassagne, dit Dubourg, écrivain aveyronnais en vogue dans les années 1740. A l'instar de Montesquieu, auteur des Lettres persanes, il commet des Lettres chinoises, satire des moeurs politiques du règne de Louis XV et paiera cher d'avoir tourné le souverain en ridicule. Bien qu'il ait signé ses pamphlets du nom mystérieux de Mandarin chinois, sa critique du régime lui vaut une lourde peine de prison. Ecroué au Mont en 1745, il y mourra l'année suivante, à 36 ans.

 

Les détenus politiques sont nombreux au XVIIIe siècle. On les appelle « les exilés ». Leur régime de détention est parfois allégé. Surtout s'ils sont fortunés et peuvent monnayer auprès de leurs geôliers quelques sorties dans la ville basse. C'est à ce prix que les prisonniers survivent à d'inhumaines conditions. Il en est ainsi de Louis-François Le Bastard, dit Stapleton, écuyer d'origine irlandaise, natif de la Martinique, qui demeurera au Mont plus de vingt-quatre ans, pour délit d'opinion.

 

Fort heureusement pour les détenus, la bibliothèque du monastère passe pour l'une des plus riches d'Occident. Certains prisonniers privilégiés peuvent y emprunter des ouvrages rares. Jean-Baptiste Desforges confiera ainsi avoir acquis toute sa culture philosophique pendant sa détention. Car les moines copistes qui oeuvrent au scriptorium depuis 966 ne se sont pas contentés de rassembler des écrits religieux. Ils ont également recopié la plupart des grandes oeuvres des penseurs antiques : le Timée de Platon, De l'orateur de Cicéron, des traités de Sénèque et de Boèce, neuf manuscrits d'Aristote, des textes d'Averroès et même des ouvrages d'Abélard. Autant de manuscrits, pieusement conservés et aujourd'hui visibles au Scriptorial d'Avranches.

 

En cette fin de XVIIIe siècle, l'état des bâtiments est si dégradé que les conditions de vie des prisonniers s'en ressentent. Le 16 avril 1776, à la faveur d'un incendie, trois détenus s'échappent. Dont un certain Gauthier qui, sautant de la plate-forme Beauregard, au sud de l'église du Mont, se fracasse sur les rochers. Des travaux sont ordonnés pour sécuriser les lieux. La discipline est renforcée. Plusieurs témoignages ayant rapporté qu'on pratique la torture sur les prisonniers jugés récalcitrants, une enquête administrative est menée en 1781. Les mauvais traitements dont a été victime le jeune chevalier d'Elivemont y seront consignés par un commissaire de police scrupuleux. La prison ne sera pas fermée pour autant.

 

En 1789, les cellules sont vidées de leurs locataires antimonarchistes pour être remplies d'éléments contre-révolutionnaires. A commencer par les chouans vendéens. Puis, sous la monarchie de Juillet, les républicains tels qu'Armand Barbès ou Auguste Blanqui.

 

L'établissement pénitentiaire ne fermera ses portes qu'en 1864, après plusieurs émeutes qui prouvent l'inadaptation des locaux à une fonction carcérale. Les 650 prisonniers du Mont finiront de purger leurs peines sur le continent.

 

Par Baudouin Eschapasse

 

Un univers impitoyable

 

Sous l'Ancien Régime, les opposants au roi incarcérés au Mont ne peuvent s'en échapper ni à marée haute ni à marée basse, en raison des sables mouvants. A la Révolution, les chouans (ci-dessus) prennent leur place.

 

 

Surtitre : Moyen Age

La Bastille des mers

30/10/2008 Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=24254

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