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Au-delà des problèmes de morale, ce sont les questions de santé publique qui inquiètent dès les années 1870. Abolitionnistes, prohibitionnistes et réglementaristes se rejoignent pour mettre fin aux charmes tarifés. Bientôt rejoints par les politiques.

 

Sous la IIIe République, les voix qui s'élèvent contre la prostitution et, plus précisément, contre les maisons closes, proviennent d'horizons multiples qui n'ont parfois que cette revendication en commun. De 1876 à 1914, elles forment des groupes de pression qui réclament la fermeture des maisons - les abolitionnistes - et la répression de la débauche et des relations sexuelles hors mariage - les prohibitionnistes. Les associations d'origine religieuse qui donnent le coup d'envoi de la première campagne en 1876 sont à la fois abolitionnistes et prohibitionnistes.

 

Dès 1866, Josephine Butler a fondé en Grande-Bretagne un mouvement féministe évangélique qui s'oppose au projet d'adoption d'un système de tolérance à la française. Au début des années 1870, ce mouvement se transforme en croisade nationale puis internationale pour l'abolition des maisons closes, au nom de la liberté et de la morale. Il trouve en France des soutiens prestigieux, Victor Schoelcher, Louis Blanc, ou Victor Hugo, qui, dans Les Misérables, ne présente pas Fantine comme une prostituée dangereuse pour la société mais comme une victime de la dépravation, de l'hypocrisie bourgeoise et de la violence policière.

 

En liaison avec les milieux protestants de Paris, Josephine Butler obtient l'adhésion de féministes catholiques qui, telle Emilie de Morsier, condamnent la prostitution au nom de la morale mais aussi de la politique nataliste. D'autres associations féministes, d'inspiration radicale, animées entre autres par Maria Deraismes, Caroline de Barrau ou Maria Pognon, sont soutenues par Le Journal des femmes fondé par Albert Caise, Le Droit des femmes dirigé par Léon Richer, ou La Fronde. Elles multiplient les pétitions pour obtenir la fermeture des maisons, la disparition de la police des moeurs et le vote d'une loi sur le travail féminin. Soutenues par la Ligue démocratique pour l'amélioration du sort des femmes fondée en 1876 et par la Ligue française pour le droit des femmes - fondée par Léon Richer et Victor Hugo en 1882 -, les associations féministes, qu'elles soient catholiques ou athées, aristocratiques, bourgeoises ou ouvrières, se retrouvent dans les mêmes meetings et manifestations pour réclamer la suppression du système réglementaire et une contrainte morale unique pour les hommes et pour les femmes.

 

Les congrès féministes nationaux et internationaux de la fin du siècle, dans le sillage des congrès prohibitionnistes de Genève et de Gênes animés par Josephine Butler vingt ans plus tôt, reprennent les mêmes thèmes ; cependant, pour ne pas s'aliéner les libéraux, ils n'évoquent plus la répression de la sexualité hors mariage. Le courant évangélique, à l'origine de la contestation, continue à se développer mais en privilégiant la lutte contre l'indécence et l'immoralité. C'est le point sur lequel achoppent les partis de gauche et d'extrême gauche. Un nouveau courant radical exige en effet de l'Etat la fin de l'arbitraire administratif et de la violence policière à l'égard des prostitués au nom du principe de liberté individuelle. Mais ce courant, mené par le conseiller municipal de Paris, Yves Guyot, se refuse à prôner les bienfaits de la continence, à jeter l'anathème sur le célibat et à prêcher une morale unique pour tous.

 

De leur côté, les socialistes ne manquent pas de dénoncer, tel Edouard Dolléans, le développement simultané de la prostitution et du capitalisme. La famille bourgeoise, fondée sur l'accumulation et le transfert des biens par la dot et l'héritage, est le symbole même du système prostitutionnel. La virginité et la fidélité, vertus exigées des filles et épouses de la bourgeoisie, sont responsables de la frustration sexuelle des bourgeois qui vont chercher auprès des ouvrières la satisfaction de leurs désirs et de leurs vices sexuels. D'autant plus facilement que les ouvrières, dont le salariat est déjà une forme de prostitution, sont incitées à la débauche par la promiscuité à l'usine et en famille, par la misère et les maladies du travail : la machine à coudre serait un excitant sexuel particulièrement dangereux !

 

Mais en dépit de ce discours très élaboré, les leaders socialistes n'interviennent pas concrètement dans la lutte contre la prostitution réglementée qu'ils semblent même cautionner par leur silence. Il est vrai, note Alain Corbin, que pour eux la seule solution réside dans la disparition de la famille bourgeoise elle-même et l'instauration du mariage précoce pour tous. Ils ne souhaitent d'ailleurs pas s'engager dans un mouvement abolitionniste qui recrute dans tous les milieux sociaux, confessionnels et politiques. Francis de Pressensé, député socialiste du Rhône, est le seul à demander l'abolition de la réglementation, et ce n'est qu'en 1902 que Jaurès apporte son soutien aux abolitionnistes.

 

Congrès, campagnes de presse, pétitions, publications se multiplient en corrélation avec la conjoncture politique. En 1876, Yves Guyot, soutenu par Josephine Butler, saisit les journaux républicains et d'extrême gauche. Provisoirement interrompue par les tenants de l'ordre moral instauré par le gouvernement du 16 mai 1877, la campagne reprend en 1878, renforcée par des personnalités du parti radical comme Clemenceau et par le journal La Lanterne. Gambetta en revanche refuse de s'y associer. Le moindre incident, telle l'arrestation pour racolage d'une mère de famille stationnée sur un trottoir dans l'attente de ses enfants, déchaîne les abolitionnistes. L'ouvrage d'Yves Guyot, La Prostitution, paru en 1882, démontre comment s'est opérée la marginalisation des prostituées en dehors de toute légalité, demande leur réintégration dans le droit commun et affirme le principe de la liberté sexuelle, prostitution comprise, dans la mesure où elle ne s'exerce que dans la sphère privée. Guyot ne professe toutefois aucune théorie révolutionnaire sur le mariage, la famille et l'ordre sexuel établi.

 

Cependant, malgré la démission de plusieurs préfets de police successifs et la victoire du parti radical aux municipales de 1884, la Chambre reste très divisée. De nombreux parlementaires répugnent à évoquer le problème de la prostitution, soit par pudeur, soit parce qu'ils sont eux-mêmes « pratiquants », soit encore parce que certains députés provinciaux règlent ainsi leurs comptes avec le conseil municipal de Paris, soit enfin, et c'est la majorité, parce qu'ils appartiennent au camp des réglementaristes.

 

De 1888 à 1900 les abolitionnistes s'essoufflent. Malgré la profondeur de leurs convictions et leur militantisme, ils sont prisonniers de structures économiques, sociales et morales qui ne leur permettent pas de désigner l'origine du fléau : une misère sexuelle générale, hommes et femmes confondus, qui touche tous les milieux. De la jeune bourgeoise, sainte ou pouliche, dont le mari ne peut tirer qu'un plaisir honnête, aux célibataires qui, en ces temps de mariage tardif et de service militaire prolongé, ne peuvent compter que sur l'amour vénal, en passant par les émigrés ruraux et ceux d'Europe centrale et de Méditerrané qui constituent un prolétariat urbain majoritairement masculin, la prostitution apparaît comme un mal nécessaire. Il faut l'encadrer et la surveiller, mais certainement pas tenter de l'éradiquer, car c'est l'équilibre même de la société qui serait ébranlé par la disparition de ce qu'on ne craint pas d'appeler alors « l'égout séminal ».

 

Mais au-delà du conservatisme social ou moral, l'angoisse du péril vénérien l'emporte sur toute autre considération. C'est l'atout majeur des réglementaristes. Des abolitionnistes comme le Dr Louis Fiaux ont aussi avancé l'argument sanitaire en dénonçant l'échec flagrant de l'infirmerie-prison dans la lutte contre les maladies vénériennes, notamment celle de Saint-Lazare à Paris, mais l'essentiel de leur combat se situe sur le terrain juridique. A la fin du siècle, les avancées scientifiques confèrent au corps médical un grand pouvoir malgré l'imprécision de certaines enquêtes dans le milieu de la prostitution. Les progrès cliniques sont en tout cas incontestables. Désormais l'évolution de la syphilis est bien connue et son développement, en relation avec celui de la prostitution, vérifié. De nombreux médecins s'emploient donc à démontrer que la maladie, contractée par les classes sociales supérieures lors de leurs relations vénales avec les classes inférieures, ne peut être éradiquée que par l'assainissement de ces dernières.

 

L'angoisse de la syphilis engendre une littérature spécifique. Maupassant, Huysmans, Barbey d'Aurevilly, Zola brodent sur ce thème et, plus tard, celui-ci est au centre d'ouvrages qui terrifient les lecteurs d'Ibsen, de Paul Bru, d'André Couvreur ou de Victor Margueritte. L'obsession de la dégénérescence, de la folie et du suicide est propagée par des syphiligraphes renommés comme le Dr Mauriac ou le Dr Fournier, qui plaident pour une humanisation des traitements, ne serait-ce que parce que nombre de malades sont des « innocents », épouses et enfants contaminés à la naissance ou fiancées victimes du « baiser qui tue ». En revanche, ils demandent un renforcement de la surveillance des prostituées et notamment des clandestines ou « insoumises » qui exercent hors de tout contrôle.

 

En effet, en réponse à une évolution de la demande sexuelle, de nouvelles maisons de rendez-vous, plus intimes que les maisons closes où les filles sont « externes », se multiplient et le proxénétisme sévit dans les arrière-salles de cafés-concerts, de brasseries, de restaurants ou de cabarets. La police des moeurs, qui a fait la preuve de son inefficacité, est également visée. Il faut donc légiférer sur la prostitution afin de recourir si nécessaire au pouvoir judiciaire. En 1879, le rapport parlementaire Molé-Tocqueville recommande toujours l'enfermement des prostituées et la séquestration des vénériennes dans des hôpitaux spéciaux jusqu'à guérison complète, mais c'est au début du XXe siècle que les néoréglementaristes s'imposent.

 

A l'angoisse de la contamination, avivée par des statistiques effroyables - plus de deux millions de blennorragiques et un million de syphilitiques contagieux en France selon le directeur de l'Institut Pasteur, Emile Duclaux -, s'ajoute celle de « la traite des Blanches ». Stigmatisé par des abolitionnistes comme le Dr Lutaud, le commerce international des femmes, n'est pas encore à la une des journaux à la fin du siècle. Ils s'en emparent en 1902, alors que se tient à Paris une conférence internationale qui se propose de faire le point sur le sujet et d'organiser la lutte contre les trafiquants. L'émotion est immense et le sénateur Béranger est le ténor de ce concert d'indignations. Surnommé « le Père la Pudeur », ce catholique libéral, reprenant les thèses des protestants anglo-saxons, part en guerre contre la pornographie, le dévoiement des mineures et toutes les formes de traite, au nom de la santé publique mais aussi du primat moral qu'il réintroduit dans le champ politique.

 

A travers la presse, l'opinion se passionne pour la traite des Blanches, thème magnifique, écrit Alain Corbin, qui permet de faire jouer chez les lecteurs l'apitoiement sur la femme perdue, la xénophobie, l'antisémitisme, l'hostilité envers l'Angleterre et l'Allemagne, l'anticléricalisme ou l'angoisse démographique et l'abâtardissement de la race. Les néoréglementaristes en font un argument majeur qui se concrétise en 1903 par le vote d'une loi condamnant le commerce des mineures et des majeures soumises à violence.

 

En 1906, l'arrivée au pouvoir de Clemenceau, partisan de la suppression de la police des moeurs, ranime les espoirs des abolitionnistes regroupés au sein de la Ligue française pour le relèvement de la moralité publique dirigée par Auguste de Morsier et Louis Comte, et soutenue par la Ligue des droits de l'homme, le journal Le Siècle d'Yves Guyot, par Zola et Jaurès. La commission extraparlementaire diligentée par Combes en 1903, et qui dépose ses conclusions en 1906, semble leur donner raison. Mais les députés et sénateurs, malgré les assauts des deux camps pour obtenir un cadre de loi, répressif pour les uns, libératoire pour les autres, répugnent toujours à légiférer sur un sujet qui leur paraît échapper aux lois de l'Histoire - le plus vieux métier du monde - et qu'il faut donc tolérer mais encadrer dans un but sanitaire. Tout le reste n'est que problème de voirie et de maintien de l'ordre. Les abolitionnistes, privés de leur « fonds de commerce » récupéré par les conservateurs et les néoréglementaristes, n'ont pas réussi à créer une « conscience sexuelle » commune aux deux genres et à toutes les classes de la société. Les féministes, en accablant les prostituées sous prétexte de les sauver, ont laissé le terrain libre aux hommes.

 

Restent quelques anarchistes qui réclament le droit au plaisir pour tous, vierges et célibataires en tête, et la reconnaissance de la prostitution comme un métier véritable, protégé par des syndicats et doté du droit de grève. Ces thèses révolutionnaires, soutenues par Henri Duchmann dans Le Libertaire ou par Paul Robin dans Propos d'une fille, dans lequel il plaint autant les vieilles filles condamnées à la virginité que les prostituées, sont trop en avance sur leur temps pour recueillir les suffrages de l'opinion et ébranler les institutions. Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, le silence législatif est assourdissant. L

 

Les maisons closes

Les opposant(e)s face au péril vénérien

01/07/2006 Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=16264

 

Crédit photographique - Josephine Butler collections homepage

sca.lib.liv.ac.uk/.../colldescs/butler.htm

 

La prostitution et la police des moeurs au XVIII° siècle à Paris

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-26112650.html

 

Répression et prostitution

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-26734545.html

 

La prostitution et la police des mœurs

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-26037640.html

 

La prostitution et la police des mœurs

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-27740274.html

 

Les maisons closes, 1830-1930

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-32675015.html

 

Le sénateur René Béranger, surnommé "le père la Pudeur"

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-28784292.html

 

 

Erotisme - Amour - Prostitution (33)  

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