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Document archives - Vers 1880, ce médecin, anarchiste dans sa jeunesse, socialiste ensuite, franc-maçon toujours, a été l'initiateur du possibilisme, un courant réformateur opposé au dogmatique Jules Guesde. Son idée : la démocratie se forge au niveau des municipalités. Comme à  Porto Alegre, au Brésil, où les socialistes se rendent depuis quelque temps...

 

Bon sang ne saurait (tout à  fait) mentir. Le père étant professeur agrégé à  l'école de médecine de Montpellier, le jeune Paul Brousse entre donc, tout naturellement, dans cette faculté. Mais ses études, qui s'annoncent pourtant brillantes - sans être encore diplômé, il obtiendra en 1867 la médaille d'or des hôpitaux pour sa lutte contre le choléra et son dévouement pour les malades - seront quelque peu perturbées par son engagement politique. Ce n'est en effet qu'en 1880 à  près de 36 ans - il est né le 23 janvier 1844 - qu'il soutiendra sa thèse. Mieux : il n'exercera jamais, se consacrant essentiellement à  la recherche, à  l'enseignement, pratiquant aussi la médecine aliéniste.

 

Car Paul Brousse se passionne très tôt pour le monde qui l'environne : d'un caractère plutôt frondeur, il s'affirme comme républicain radical dans cette France du Second Empire. Officier d'état-major en 1870, il joue un rôle actif à  Montpellier, pendant la Commune de Paris de 1871, et adhère à  l'Association internationale des travailleurs. Dénoncé dans le climat férocement antisocialiste qui règne à  l'époque, il se réfugie en Espagne, où il reste jusqu'en 1873. S'il est contraint de mettre ses études entre parenthèses, c'est durant ce séjour qu'il côtoie des militants anarchistes de l'Internationale, proches du révolutionnaire russe Bakounine.

 

Nouvelle étape dans son exil : la Suisse qu'il gagne en 1873, et où il séjourne jusqu'en 1879. Grâce à  une intervention de son père, il obtient une place d'assistant au laboratoire de chimie de l'université de Berne. Ses activités professionnelles l'amènent tout particulièrement à  se consacrer aux recherches sur les explosifs ! L'anarchiste et les explosifs... on croit rêver !

 

En Suisse, Brousse milite dans des groupuscules révolutionnaires animés par des individualités très remuantes. Et il est l'un des plus agités. Avec sa faconde méridionale, il a l'oreille des plus jeunes et des plus exaltés. Il participe à  des meetings, écrit dans des publications tirées à  quelques centaines d'exemplaires, où les polémiques sont monnaie courante. Brousse s'y implique avec délice : l'esprit de chapelle aidant, on y lutte autant contre l'adversaire de classe et la bourgeoisie que contre le camarade de parti, accusé de déviationnisme ! Mais il ne faut cependant pas aller trop loin ! Brousse en fait l'expérience fin 1878 quand il publie dans son journal L'Avant-Garde un retentissant article. Rien moins que l'apologie du régicide. Il y exprime le souhait de se retrouver face à  un " porte-couronne ", y parle du bruit et de la lueur des bombes. Même la Suisse réputée libérale ne peut tolérer de telles outrances ! Brousse est condamné à  la prison et au bannissement du canton de Berne. Reconduit à  la frontière en juin 1879, il s'installe d'abord à  Bruxelles puis à  Londres jusqu'en 1880, où il rencontre Karl Marx. Et enfin rentre en France où il passe ses diplômes. S'est-il assagi ? Peut-être. En tout cas, le voici devenu socialiste.

 

L'homme, dès cette époque, bénéficie d'un certain capital de notoriété : ses liens avec de nombreux chefs socialistes étrangers, l'exil après la Commune et le bannissement de Suisse constituent autant de titres de gloire. On le voit au premier plan, participant aux combats d'une famille socialiste exsangue, et divisée depuis la Commune de Paris. Il multiplie les discours, publie de nombreux articles. Il est de tous les congrès, à  commencer par celui de Marseille en 1879, qui voit la naissance de la première, et éphémère, Organisation socialiste unifiée.

 

Mais la division ne tarde pas. Brousse et ses amis s'opposent aux marxistes intransigeants, bref aux amis de Jules Guesde. Chaque clan dispose de troupes qui s'affrontent verbalement, et de journaux qui se vouent mutuellement aux gémonies.

 

L'objet du conflit ? On aurait tort de le limiter à  des inimitiés personnelles, nées par exemple à  Londres en 1880, quand Guesde a empêché Brousse de participer à  ses côtés à  la rédaction du programme ouvrier, dont Karl Marx a écrit les considérants. L'essentiel tient à  une querelle d'ordre doctrinal, comme il se doit...

 

Aux yeux des guesdistes, qui se posent en garant de l'orthodoxie socialiste (donc marxiste), Brousse a édulcoré sa pensée, devenant un " possibiliste ". A leurs yeux, c'est une critique sévère. L'affrontement se déroule tout d'abord par voie de presse. A L'Egalité , organe des guesdistes, qui lui reproche fin 1881 d'atténuer le programme adopté au congrès de Marseille, les amis de Brousse répondent dans leur organe, Le Prolétaire : " Nous préférons abandonner le tout-à-la-fois pratiqué jusqu'ici et qui, généralement, aboutit au rien-du-tout, fractionner le but idéal en plusieurs étapes sérieuses, immédiatiser, en quelque sorte, quelques-unes de nos revendications pour les rendre enfin possibles, au lieu de nous fatiguer sur place à  marquer le pas, ou, comme dans le conte de Barbe-Bleue, de rester perchés sur les tours de l'utopie et de ne jamais rien voir venir de concret et de palpable. "

 

Indigné, Guesde réplique quelques semaines plus tard : " Quoi ! S'agit-il de rendre nos revendications possibles ? Y aurait-il donc place dans les rangs socialistes pour un nouveau genre d'opportunisme ? Est-il possible, sous prétexte de succès électoraux, sous couleur de possibilisme, de remettre en question le terrain gagné par le socialisme révolutionnaire depuis trois ans ? "

 

Possibilisme ? Le mot est lancé ! Pour Guesde, c'est une injure. Mais Brousse et ses amis s'en saisissent, le revendiquent. Il devient leur fonds de commerce, leur marque de fabrique. Pour eux, le " possibilisme " n'empêche pas le but final, le socialisme : au contraire, il peut en faciliter l'émergence. Il ne faut pas faire la " révolution " avec des travailleurs aigris, abattus, enfermés dans leur misère, leurs rancoeurs, mais avancer par petites touches, par des textes votés au Parlement, par des lois sociales. Les éclairer, les éduquer, leur donner le désir de rejoindre la famille socialiste, en leur montrant que cette famille les fait progresser, améliore leur quotidien, leur offre des perspectives. Ne pas attendre tout d'un " grand soir " hypothétique...

 

Du réformisme, donc, mais bien conçu, bien organisé. On peut penser, à  ce niveau, que Brousse a été peu à  peu gagné par les idées de la franc-maçonnerie, réformiste par essence, entendant former autour d'elle ce centre de l'union de citoyens rassemblés autour d'une démarche progressiste. Brousse est en effet franc-maçon du Grand Orient de France initié en avril 1870 par la loge les Pionniers du Progrès, à  Montpellier. Au sein du Grand Orient, il a toujours défendu les mêmes valeurs, et a, bien sûr, voulu les extérioriser dans le monde profane. Il sera même à  l'initiative de la création d'une loge, en février 1904, les Travailleurs socialistes de France, qui véhiculera au sein du Grand Orient ce message et cette philosophie. Cette loge, réformiste, réunira de nombreux élus municipaux de Paris proches du possibilisme.

 

Au début des années 1880, la cohabitation est désormais impossible entre les deux factions. La conclusion logique ? Une scission, bien sûr, péché dans lequel sombrent très souvent les socialistes. Alors minoritaires, les guesdistes fondent une nouvelle chapelle, qui deviendra en quelques années un élément moteur, véritable armée en territoire ennemi : le Parti ouvrier français. Ils injurient à  qui mieux mieux les possibilistes : des ambitieux, des politiciens, des renégats vendus à  la bourgeoisie, émargeant aux fonds secrets, " porte-livrée " du gouvernement, comme on peut le lire dans Le Cri du peuple en décembre 1888. Les possibilistes, eux, mettent en place une nouvelle organisation, la Fédération des travailleurs socialistes de France. Ce mot de " fédération " est important : conservant de Proudhon un héritage antiautoritaire, ils ne veulent pas d'un parti centralisé, et préfèrent des structures souples.

 

Tous les liens sont rompus avec Guesde. Brousse publie en 1882 une brochure, Le Marxisme et l’Internationale, dans laquelle il dénonce le marxisme, " le matérialisme vieillot " et l'autoritarisme " sans scrupule " de Marx. Il voit même dans les marxistes une secte, celle des " ultramontains du socialisme ". Sa condamnation est totale : " Il n'y a qu'une solution, c'est la sortie raisonnable ou forcée des capucins marxistes de l'Etat socialiste ouvrier. "

 

En 1883, Brousse publie ce qui constitue son apport théorique au socialisme : La Propriété collective et les Services publics. Il y met en avant le socialisme municipal, héritier du communalisme. Les municipalités conquises par les socialistes organiseraient des services publics locaux (dans le domaine de l'eau, par exemple) qui seraient socialisés au plan national. L'Etat devenu socialiste serait la réunion de l'ensemble des services publics organisés.

 

Le possibilisme ne se limite pas à  une réflexion de caractère théorique. Il sait s'engager dans les grandes questions de l'heure, comme la lutte contre le boulangisme en 1887. Face au danger représenté par le général Boulanger, l'attitude des fractions socialistes n'est pas uniforme. Se plaçant sur le terrain de la lutte des classes, les guesdistes déclarent qu'ils n'ont pas à  prendre parti dans le conflit entre boulangistes et antiboulangistes, deux catégories de la bourgeoisie capitaliste. Tout autre est la position des possibilistes. Ils sont avis, dans l'intérêt du pays et du socialisme, qu'il faut préserver la République d'un étranglement analogue à  celui du 2 décembre 1851. Quitte à  s'allier aux républicains radicaux, l'urgence est la lutte contre les menées césariennes du général Boulanger : ensuite, chacun pourra reprendre son combat spécifique.

 

Au nom de la mobilisation républicaine, ils adoptent cette position sans état d'âme, et sont partie prenante dans la constitution de la Société des droits de l'homme (rien à  voir avec la Ligue), avec des hommes comme Clemenceau, dont le siège est rue Cadet... au Grand Orient de France donc. Pour Brousse et ses amis, comme on peut le lire dans une de leurs publications, en 1889, " la lutte est ouverte entre la dictature et la république ". Dans la seconde moitié des années 1890, c'est en application du même principe, peu ou prou, qu'ils seront très tôt partisans de Dreyfus, alors que les guesdistes tarderont à  se prononcer...

 

Mais peu à  peu, les possibilistes perdent de leur audience. Le début de leur déclin coïncide avec une scission, qui voit en 1890 le départ du typographe Jean Allemane, souhaitant reprendre le combat de la lutte des classes. Les broussistes - ils n'ont sans doute jamais dépassé le millier d'adhérents - se limiteront bientôt à  quelques groupes en province, mais surtout à  Paris, autour d'un noyau d'élus municipaux, souvent francs-maçons. Dans leurs rangs, peu de ces prolétaires minés par la nouvelle industrie, plutôt des ouvriers qualifiés, cultivés : typographes, selliers, gantiers, plus proches de l'artisanat que de la classe ouvrière. Francs-maçons souvent, syndiqués également, mais peu à  l'aise dans une CGT trop révolutionnaire à  leurs yeux. Au moment de l'unité de 1905, quand se crée la SFIO, Section française de l'Internationale ouvrière, on estime que les possibilistes représentent environ 200 militants sur un total de 34 688 adhérents. Une goutte d'eau...

 

Brousse joue sa dernière carte dans la capitale, avec quelques mandats électifs. Il est d'abord élu conseiller municipal de Paris (Epinettes, 17e arrondissement) le 15 mai 1887. Il occupe vite des postes de responsabilité au sein du bureau du conseil municipal dirigé par le bloc républicain : vice-président (1889, 1890 et 1896), puis président du conseil municipal de Paris (20 mars 1905 -12 mars 1906). Il démissionne de son mandat le 18 avril 1907. Dans ses activités municipales, il travaille particulièrement à  la suppression des fortifications et de l'octroi, et à  la création d'universités populaires.

 

Ce quartier des Epinettes lui sert de laboratoire social. Il est, pour reprendre ce qu'écrit Léon de Seilhac en 1907, dans Le Monde socialiste, un élu " très accueillant et serviable ". L'auteur ajoute, après avoir visité sa permanence : " On s'y occupe beaucoup moins de questions politiques que des intérêts matériels des électeurs. " Brousse est devenu une sorte d'assistante sociale, tentant de régler les problèmes de ses concitoyens. Son ambition de diriger le mouvement socialiste selon ses idées est sans doute un échec, mais, Jules Huret (dès 1895) temporise dans son enquête sur la question sociale en Europe : " [...] il a mieux réussi dans la circonscription des Epinettes, une besogne plus modeste : il est, en effet, l'admirable commissionnaire de ce quartier. " C'est moins glorieux, sans doute, mais pas infamant pour autant !

 

Après avoir démissionné de ses fonctions municipales, Brousse part en quête d'un mandat national. Battu aux législatives en 1881 à  Montpellier, il concentre à  nouveau ses efforts sur la capitale : battu dans la 3e circonscription du 18e en 1902, il est élu député de la 3e circonscription du 17e en avril 1906, mais défait en 1910. Durant son mandat, le député Brousse s'intéresse particulièrement à  l'extension du métro parisien. On note aussi un travail conséquent sur le régime des aliénés. Le médecin reprend le dessus ! C'est sans doute ce qui lui vaut d'être nommé en 1911 directeur de l'asile d'aliénés de Ville-Evrard, en Seine-et-Oise, commune dans laquelle il décède le 1er avril 1912. Il est incinéré au Père-Lachaise au cours d'obsèques civiles.

 

Les jugements à  sa mort sont controversés. La revue syndicaliste La Vie ouvrière ne mâche pas ses mots : " Depuis longtemps déjà, il était mort pour le socialisme. " Le député socialiste Jules Breton souligne, de son côté, dans La Lanterne " la loyauté et la droiture de ses sentiments républicains ". Mais il n'évoque guère le socialiste Brousse ! Quant à  l'ancien internationaliste James Guillaume, il estime, dans La Bataille syndicaliste, que Brousse était " un militant d'autrefois "... L'homme d'un passé révolu, donc.

 

Par Denis Lefebvre

 

Déjà  la France d'en bas

 

Le possibilisme est le reflet d'une époque, celle d'un socialisme qui se cherchait, qui n'avait pas encore goûté  aux " joies " - et aux difficultés - de l'exercice du pouvoir et de la gestion. Les solutions aux problèmes de l'époque étaient des constructions intellectuelles certes, utopiques donc, dans la mesure où les chances d'accéder au pouvoir étaient plus que limitées pour les socialistes ! L'échec de Brousse est patent, dans la mesure où il n'a pas été le chef du socialisme français, qui s'est incarné en Jean Jaurès, tandis que le nom de Guesde, son adversaire le plus farouche, reste encore connu aujourd'hui. Mais, en même temps, Paul Brousse a insufflé un débat d'idées : sans doute réticent vis-à -vis de l'Etat, mais pensant qu'une pression venue du bas, des communes, le moderniserait, prônant la décentralisation, le refus des mesures autoritaires imposées du haut, de Paris, la confiance aux élus locaux pour gérer au mieux les intérêts de leurs mandants. Notions qui sont souvent entrées dans les faits au fil des décennies...

 

Une absence remarquée

 

Jean Jaurès (canotier), Edouard Vaillant et Jules Guesde (melons) lors d'une cérémonie au mur des Fédérés en 1911. La postérité a retenu les noms de ces trois figures du socialisme français, moins celui de Paul Brousse pourtant compagnon de route.

 

Un nom d'hôpital

 

C'est sans doute son activité de médecin qui a valu à  Paul Brousse de passer à  la postérité, au moins pour les Parisiens... puisque son nom a été donné à  un hôpital de l'agglomération parisienne. Dans un premier temps, il s'agissait de l'hospice départemental de Villejuif, entré en service en 1913. Conçue pour accueillir des personnes âgées, cette structure est devenue en mars 1942 le groupe hospitalier Paul-Brousse, grâce à  la réunion de l'hospice Paul-Brousse, de l'Institut du cancer, et d'une maison de retraite. Ce groupe est aujourd'hui rattaché à  l'Assistance publique, et se concentre sur une double activité : un hôpital dit d'aigus (chirurgie, cancérologie, psychiatrie), et un service spécialisé de gérontologie.

 

Surtitre : XIXe siècle : 16-18 mai : congrès du PS. Les courants ne sont pas nouveaux.

Socialiste moderne, tendance Paul Brousse

01/05/2003 - Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=6553

 

 

Crédit photographique : L’Hôpital Paul Brousse

 

Deuxième établissement hospitalier d'importance sur le territoire de Villejuif, l'hôpital Paul Brousse porte le nom du conseiller général qui défendit le projet. Il devait abriter les vieillards, infirmes et incurables des deux sexes. Les matériaux employés : brique rouge et meulière, sont caractéristiques des années 1930. Sur une plaque de la façade principale sur rue, est rappelé un épisode de la Résistance à Villejuif. L'immeuble a été le siège de l'état-major du commandant Rivière, ancien chef des F.F.I. de la banlieue sud en mai-août 1944. - fr.topic-topos.com/hopital-paul-brousse-villejuif

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