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Le succès du cinéma naissant est tel que les bien-pensants y voient une menace. En 1934, le code Hays frappe : les baisers sont minutés, les décolletés millimétrés. Il faut attendre l'après-guerre pour que les réalisateurs s'en affranchissent. Et encore...

 

Communément appelé puritanisme, le rigorisme américain sévit dès l'époque du cinéma muet. L'idée d'une moralisation, pour prévenir tout dérapage, germe dans les esprits. Dans le portrait qu'il brosse du cinéma hollywoodien des années 1920-1930, le réalisateur français d'origine grecque Ado Kyrou (1923-1985) stigmatise ces milliers de kilomètres de pellicule ignifugée, stérilisée, technicolorisée, cinémascopée, contrôlée minutieusement, coupée, amputée. " Force reste toujours à  la loi ; les méchants sont punis (méchants en langage hollywoodien signifie : athée, rouge, juif, amant, anti-américain, homme qui pense trop et qui lit, qui couche dans un lit à  deux places avec une femme, etc.). Le shérif passe les menottes à  celui qui a volé un mouton, une chèvre, un boeuf, un oeuf. [...] Tout ce qui est noir est mauvais. Noir ou rouge ou jaune. [...] Tout doit être blanc comme la terreur du même nom. " Ces propos, peu nuancés, donnent à  penser que l'usine à  rêves hollywoodienne s'apparente à  un univers fascisant. Kyrou y pointe du doigt des aspects caractéristiques de la période : discours manichéen, exaltation du patriotisme et du civisme, pudibonderie outrancière...

 

Le premier électrochoc qui réveille les âmes prudes remonte à  1896. Dans le court métrage The Kiss, produit par la compagnie Vitascope, les acteurs May Irwin et John C. Rice sont les premiers à  s'embrasser amoureusement devant une caméra, ce qui n'est pas pour déplaire au public. Mais pour les gardiens du temple des bonnes moeurs, ces images sont insoutenables ! Dans un journal de Chicago, on peut lire : " Grandeur nature, de telles choses sont déjà  bestiales. Elargies à  des dimensions gargantuesques, et répétées trois fois de suite, elles sont absolument dégoûtantes. Cela est du ressort de la police... " C'est d'ailleurs dans cette ville que naît en 1907 le premier comité de censure. Et c'est le chef de la police qui devient responsable des films projetés ! New York lui emboîte le pas.

 

Dans un autre registre, Naissance d'une nation (1915) de David Wark Griffith divise l'opinion. Sur le thème de la guerre de Sécession et de la période de la Reconstruction, une scène provoque le scandale : le mulâtre Lynch révèle son amour à  la Blanche Elsie Stoneman. Il veut en faire la " reine de l'empire noir ", mais elle refuse. Lynch laisse alors libre cours à  ses instincts " primitifs ", la dénude et tente de la violer. Heureusement, les " gentils " membres du Ku Klux Klan arrivent à  temps pour sauver la jeune fille ! Pour le coup, ce racisme direct et grossier indigne une partie de l'opinion. Le film sera rapidement interdit à  Boston et dans l'Ohio.

 

Au-delà  de toute considération idéologique, une question va finir par s'imposer : le premier amendement de la Constitution, qui garantit la liberté d'expression et la liberté de la presse, doit-il s'appliquer au cinéma ? La Cour suprême s'y oppose, assimilant le cinéma à  une activité purement commerciale. Il faudra attendre 1951 pour qu'elle revienne sur cette décision.

 

Le mode de vie dépravé de certaines stars grisées par le succès incite les ligues de vertus à  davantage de vigilance. Divorces, remariages, étalage de richesse, drogue et alcool détruisent plus d'une réputation. Les orgies tournent parfois au drame. Au coeur d'un de ces nombreux scandales : l'acteur burlesque Roscoe Arbuckle, surnommé Fatty, en digne hommage à  ses 142 kilos. Le 5 septembre 1921, il organise une party à  l'hôtel Saint Francis. L'une des invités, la starlette Virginia Rappe, est retrouvée inanimée après avoir été violée. Elle décédera quatre jours plus tard. Fatty est accusé d'homicide involontaire. Bien qu'il soit acquitté, sa carrière n'en n'est pas moins anéantie. En 1922, le mystérieux assassinat du réalisateur William D. Taylor accentue un peu plus le malaise. Face à  cet aspect délictueux du microcosme hollywoodien, les lobbies religieux saisissent l'occasion pour boycotter les films. Les grandes compagnies font alors bloc autour d'une ambition commune : redonner à  Hollywood sa respectabilité.

 

Pour éviter que ne s'instaure une censure d'Etat, les producteurs vont promulguer un code d'autocensure. L'autorégulation devient le maître mot de la MPPDA (Motion Picture Producers and Distributors of America) créée en 1921. A la tête de cet organisme, Will H. Hays, homme politique républicain, ancien ministre des Postes du président Warren Harding. Celui qu'on surnomme " le Tsar " régnera jusqu'en 1945. Il veille à  la bonne conduite des enfants terribles d'Hollywood et s'emploie à  épurer les oeuvres cinématographiques de toute insertion contraire à  la moralité. Un code de bienséance se met progressivement en place. Les titres de films licencieux et les sujets provocants n'ont plus droit de cité, l'utilisation profane de mots religieux, la nudité suggestive et les perversions sexuelles sont bannies. Mais bon nombre de cinéastes n'entendent pas se plier à  ce régime autoritaire. Les comédies musicales des premières années du parlant ne se gênent pas pour dévoiler de jolies poitrines. Certains producteurs indépendants osent projeter des films pimentés de scènes de nu intégral... vu de dos. Griffith, lui, s'était montré plus audacieux dès 1916 en filmant des orgies et des femmes nues dans les bains publics dans Intolerance, sans parler de Maurice Tourneur, l'un des rares réalisateurs français à  s'être fait un nom à  Hollywood en tournant des films d'amour audacieux. Dans son oeuvre, le corps féminin apparaît libéré de sa chrysalide vestimentaire. Une façon pour lui de dénoncer l'hypocrisie des lois morales.

 

L'année 1934 est décisive pour l'application du code Hays. Le film de George White, Le Scandale, où des chorus girls n'ont pour cache-sexe que quelques pétales de fleurs participe malgré lui à  l'accélération du processus.

 

Rédigé par Martin Quigley, éditeur du magazine Motion Picture Herald et par le jésuite Daniel Lord, tout deux membres catholiques de la Commission cinématographique de Chicago, le code Hays s'articule autour de trois principes généraux : " Toute déviation, toute atteinte à  l'ordre établi (religieux, social, moral...) doit être justifiée par le scénario et non gratuite ; la déviation doit être suggérée plutôt que montrée de façon explicite ; lorsque la déviation est néanmoins montrée (parce que le premier principe le justifie), elle doit l'être d'une façon qui ne la rende pas séduisante ou excitante, en particulier pour le jeune spectateur. " Crimes contre la loi, vulgarité, obscénité, jurons, religion, décors, sentiment national, titres font l'objet d'une surveillance particulière. Sans parler du plaisir charnel et de la décence des costumes. Les baisers sont minutés, les décolletés millimétrés. Les scènes racoleuses et le viol ne doivent jamais être montrés explicitement. Au premier rang des interdictions figure l'homosexualité, la miscegenation, autrement dit les relations sexuelles entre individus de races différentes, la traite des Blanches (doit-on s'étonner que les femmes noires ne soient pas mentionnées ?). Une énumération non-exhaustive dont bien des points choquent et paraissent désuets au regard de notre cinéma contemporain. Autre mesure restrictive, indiscutable, celle-là : l'interdiction de montrer les organes génitaux des enfants.

 

Toutefois, l'application de ce code frôle souvent le ridicule. Il est interdit de montrer un homme et une femme dans un même lit, si bien que dans le film de Frank Capra New York Miami (1934), Claudette Colbert et Clark Gable sont séparés par une couverture qui fait office de paravent. Mais le plus souvent, les réalisateurs recourent aux lits jumeaux. Dans Design for Living (1933), une adaptation d'une pièce de Noel Coward, Ernst Lubitsch met en scène un ménage à  trois. Le Hays Office fulmine. Dans cette logique, que serait-il arrivé au mythique Jules et Jim (1961) de François Truffaut ?

 

Les personnages de dessin animé ne bénéficient d'aucun régime de faveur. La petite vamp prénommée Betty Boop, créée par Fleischer en 1932, doit mettre son " Poo-poo-pi-doo " en sourdine. Son visage rond, son accroche-coeur, sa bouche en coeur et sa mini-robe virevoltante laissant entrevoir sa jarretière la conduisent devant les tribunaux. Accusée, levez-vous : " Attendu que la caractéristique principale du corps de l'intéressée est d'être provocant et d'un appel constant par ses décolletés et ses allures ; attendu que c'est là , dans un être minuscule, la réunion de tous les poncifs de la provocation des sens, et que cela constitue de par le monde où est montré le film un outrage permanent et réitéré à  la pudeur ; nous juges de l'Etat de New York, ordonnons l'interdiction des films où apparaît la susdite personne. "

 

La métonymie et la métaphore sont deux outils rhétoriques dont les cinéastes sont friands. Par ces ruses, ils parviennent à  suggérer ce qu'ils ne peuvent pas filmer. Le fondu noir en est un exemple qui laisse le soin au spectateur d'imaginer ce qu'il veut... Le plan de fin de La Mort aux trousses d'Hitchcock (1959), où le train emportant Cary Grant et Eva Marie Saint s'engouffre dans un tunnel, reste dans les mémoires.

 

Summum de l'érotisme, la scène où Rita Hayworth dans Gilda (1946) enlève son long gant vénitien noir avec une sensualité voluptueuse. Près de quarante ans plus tard, on appréciera les efforts de sensualité déployés par Kim Basinger dans 9 semaines 1/2 (1985). La scène du strip-tease, bien que beaucoup plus osée, n'atteint pas à  l'intensité érotique manifestée par la belle Rita. Kim, vous pouvez vous rhabiller !

 

Dans les années 1950, de plus en plus de réalisateurs feignent d'ignorer le code Hays. En 1953, Otto Preminger adapte la pièce La lune était bleue. Il est attaqué parce que le vocabulaire est jugé obscène, notamment les mots " vierge, séduction et enceinte ". Le film sera distribué sans le visa du code de production. Les amendes tombent. Malgré tout, les grands succès des années 1950 comptent de nombreuses scènes qui contrarient la pudibonderie des censeurs : le dos nu de Marlon Brando, par exemple, dans Un tramway nommé désir (1951) d'Elia Kazan, Baby Doll (1956) du même réalisateur ou le baiser interminable sur une plage entre Burt Lancaster et Deborah Kerr dans Tant qu'il y aura des hommes (1953) de Fred Zinnemann. La rébellion des réalisateurs et notamment des Artistes Associés sonne le glas du code Hays. Les Français participent indirectement à  la bataille contre le code de production avec Brigitte Bardot dans Et Dieu créa la femme (1956) de Roger Vadim, qui connaît un retentissant succès outre-Atlantique. Les temps changent et le code doit s'adapter. La solution des ratings - une classification interdisant l'accès de certaines oeuvres aux plus jeunes - joue le rôle de compromis. Reste qu'au final, répondre à  la demande du public demeure pour les producteurs le paramètre essentiel. Toujours plus de spectacle, toujours plus de scènes " choc ", toujours plus d'émotions. Les montées d'adrénaline ne dépendent, elles, d'aucun code. Dieu merci...

 

Haro sur les vagues du désir

 

L'étreinte passionnée entre Burt Lancaster et Deborah Kerr dans Tant qu'il y aura des hommes (1953) déclenche un véritable tollé. Deux corps enlacés à  moitié nus sur une plage : on imagine le pire !

 

Le baiser du scandale

 

Pour la première fois au cinéma, dans The Kiss (1896), deux acteurs échangent en pleine lumière et en gros plan un fougueux baiser. Malgré les sévères critiques, ce petit film bat tous les records du box-office et reste à  l'affiche jusqu'à  ce que les copies tombent en lambeaux.

 

Suggestivement vôtre...

 

Les réalisateurs ne manquent pas d'imagination pour détourner la censure. Rita Hayworth ne peut se déshabiller dans Gilda ? Qu'à  cela ne tienne, elle retire voluptueusement ses gants. Le dos nu de Marlon Brando bouleverse les spectateurs dans Un Tramway nommé désir. Et c'est l'érotisme qui est gagnant.

 

L'irrésistible appel à  l'amour

 

Avec son cri de ralliement " Poo-poo-pi-doo ", la petite créature des frères Fleischer est une véritable provocation pour les bien-pensants. Betty Boop mêle la candeur à  l'érotisme, annonçant déjà  Marilyn Monroe. Mais l'intraitable censeur Will Hays veille. Les films où Betty apparaît sont interdits dans l'Etat de New York.

 

La censure sévit toujours

 

A la télévision américaine, aux heures de grande écoute, le sexe dans les feuilletons et dans les films est banni. De même, un langage cru n'est pas toléré. Il ne s'agit pas là  d'une censure d'Etat mais d'une autocensure des directeurs des grandes chaînes de télévision qui craignent de perdre les marchés publicitaires qui les font vivre, eux-mêmes redoutant le boycottage des puissantes associations de consommateurs, si une émission ou un film venait à  choquer. La nudité n'est pas mieux acceptée dans la publicité, ni les sous-entendus d'ordre sexuel, à  toute heure d'écoute. Ce n'est pas outre-Atlantique que l'on verrait une femme nue manger un yaourt ou un couple utiliser pour autre chose que dormir un matelas dont on vante la qualité des ressorts. Un exemple typique de cette volonté de ne choquer personne est la censure systématique, dans les avions, de toute scène scabreuse, de tout mot grossier ou à  connotation sexuelle dans les films. Alors, les films présentés dans les cabines sont expurgés.

 

Une classification est donnée aux oeuvres cinématographiques. Elle doit être strictement observée par les caissiers des salles de cinéma qui ont l'obligation de demander aux jeunes leur carte d'identité afin de vérifier s'ils ont l'âge requis pour voir certaines scènes. Mais cette classification a parfois des effets contraires à  ceux recherchés. Ainsi, certains cinéastes n'hésitent pas à  surenchérir dans la grossièreté et l'érotisme avec l'espoir, justement, de voir leur film interdit aux jeunes. Mis ainsi à  l'index, leur film attise d'autant plus la curiosité. Néanmoins, ne nous y trompons pas, le public américain n'est pas prêt à  tolérer ce que le public européen accepte, et les Français voient bien souvent dans les films américains des scènes qui ont été coupées outre-Atlantique. Il peut arriver qu'un directeur de salle refuse de passer un film qu'il juge trop osé ; ou qu'un maire prenne la décision de l'interdire dans sa ville.

 

Liliane Crété

 

 

Repères


1932 : Election de Roosevelt.

1933 : Mise en place du New Deal. Fin de la prohibition.

1937 : Grèves avec occupations d'usines.

1939 : Ralentissement des réformes et réarmement.

1941 : Perl Harbor. Entrée en guerre des Etats-Unis.

1945 : Mort de Roosevelt.

1946 : Inflation brutale. Mouvements sociaux.

1947 : Plan Marshall.

Dossier : Hollywood Un siècle de rêve... politiquement correct

Surtitre : Des années 1930 aux années 1950

 


 

Tenue correcte exigée

01/05/2001 - HISTORIA

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=2362

 

Crédit photographique - Rita Hayworth dans Gilda

http://dipitadidia.unblog.fr/files/2007/04/ritahayworth.jpg

 


Cinéma - Téléfilms (115)

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Tietie007 28/10/2009 09:15


Ah le baiser de Burt et de Deborah, sur une plage d'Hawaï !