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Rien ne prédestinait ce fait divers de 1889 à  avoir une place de choix dans les annales policières. Pourtant, cette histoire s'inscrit parmi les classiques du crime. Autopsie d'une enquête.

 

Eté 1889. Ce 13 août, près de Lyon, sur un petit chemin non loin du village de Millery, un paisible cantonnier, Denis Coffy, inspecte les fourrés. Depuis quelques jours, les habitants du secteur se plaignent d'être fortement indisposés par une odeur pestilentielle que renforce la chaleur estivale. Au lieudit La Tour de Millery, le cantonnier finit par distinguer, en bordure du chemin, dans les taillis, une masse informe. Il s'en approche malgré sa répugnance et il aperçoit, horrifié, un magma de chairs décomposées enveloppé dans une toile. " Je crois que c'est un cadavre humain ", déclare-t-il à  la police.

 

Il ne se trompe pas. Le problème, c'est que le corps est nu, sans papiers, et dans un tel état de putréfaction que le docteur lyonnais Paul Bernard, chargé de l'identification, ne peut guère se prononcer. La victime a été grossièrement ficelée ; elle paraît âgée de 35 à  45 ans, la mort semble remonter à  deux ou trois semaines au moins. Le cartilage thyroïde brisé peut signifier une mort par étranglement. Deux choses sont avérées : il y a eu crime et la victime est de sexe masculin.

 

A Paris, le commissaire Goron, chef de la Sûreté, est plongé... dans la lecture des journaux de province. Des journaux lyonnais en particulier. Leurs titres ou articles portent sur la découverte d'un mystérieux cadavre. Voilà  qui l'intrigue. Car lui, justement, est à  la recherche d'un homme qui vient de disparaître sans laisser de traces. Le commissaire a, il y a peu, reçu les déclarations d'un dénommé Landry, venu lui signaler la disparition subite de son beau-frère. Le disparu se nomme Gouffé. Il est huissier de justice et son étude se trouve au 148 de la rue de Montmartre. Gouffé est décrit comme un veuf respectable de 48 ans, élevant convenablement ses trois filles. Il est assez connu sur la place de Paris, mais, au soir du 26 juillet 1889, l'huissier s'est évaporé. La dernière fois qu'il a été aperçu, c'est au café Véron, voisin de son étude, où il avait l'habitude de consommer. Après, plus rien...

 

Un témoignage retient l'attention. Le concierge de l'immeuble où se trouve l'étude de l'huissier a croisé sur son chemin, au soir de ce 26 juillet, un individu qui n'a pu lui expliquer autrement qu'en bredouillant sa présence sur les lieux. Il a aussitôt tourné les talons et s'est éclipsé. La police retient ce témoignage car elle a constaté que l'étude de Gouffé a bien été visitée sans effraction, et que des papiers ont été dérangés. Chose étrange, une somme d'argent importante, à  portée de main, a été négligée par le ou les visiteurs.

 

L'enquête passe forcément par une étude de la personnalité du disparu. Le commissaire Goron s'efforce de savoir si, sous le vernis de la respectabilité, certaines affaires délicates n'auraient pas pu mettre en danger Toussaint Augustin Gouffé. Or, derrière l'homme d'affaires, il découvre que se dissimule un fameux coureur de jupons. L'huissier a la réputation d'être " un Don Juan du protêt et de la saisie ". Ainsi germe l'hypothèse d'un drame passionnel. Gouffé aurait été victime d'un mari jaloux ou d'un rival... Goron a fort à  faire en faisant défiler dans son bureau les maîtresses de Gouffé qu'il a pu identifier, mais qui ne lui apportent aucune piste sérieuse. Alors, pourquoi, se dit Goron, guidé par son intuition de policier chevronné, le cadavre de Lyon ne pourrait-il pas être celui de l'huissier ? Pour en avoir le coeur net, rien de plus simple que d'envoyer à  Lyon le beau-frère de Gouffé, le sieur Landry, pour identification. Accompagné par le brigadier Soudais, Louis-Marie Landry se retrouve devant le corps qui gît sur une dalle du sous-sol de la faculté de médecine de Lyon, tout juste éclairé par la lumière tremblante d'une lanterne. Rien n'est identifiable.

 

Pourtant, les choses semblent progresser. Aux confins de Millery, où le cadavre a été découvert, et de la commune voisine, Saint-Genis-Laval, un ouvrier teinturier, qui chaque jour passe par là  pour se rendre à  son travail, a remarqué, chemin faisant, des morceaux de planches qui dépassent d'un bosquet, un peu en retrait de la route : " ç’à ressemblait à  quelque chose comme une malle démolie. "

 

L'homme se confie à  un paysan qui constate que cette malle dégage une odeur insupportable. Etrange, si étrange que le lendemain, dans le quotidien lyonnais Le Salut public, un journaliste ne manque pas de faire le rapprochement avec le mystérieux corps en décrivant la malle : " 80 à  90 cm de long ; un peu plus de 50 cm de hauteur ; le fond manque. L'extérieur est recouvert de forte toile foncée vernie, fixée par des clous jaunes. L'intérieur est tapissé de papier peint à  fond blanc avec des taches noirâtres... " Des taches noirâtres ? Ce ne peut être que du sang ! Cette malle livre un autre indice : elle porte une étiquette des chemins de fer de la compagnie P.L.M. (Paris-Lyon-Marseille) qui indique un départ de Paris à  destination de Lyon-Perrache. Avec une date : 27 juillet. Malheureusement, pour l'année, on ne distingue que 188... Le 27 juillet correspond pourtant à  la date de disparition de l'huissier Gouffé.

 

Mieux encore, la police lyonnaise met la main sur un suspect : un dénommé Laforge, cocher de son état, connu pour son penchant alcoolique et une réputation de bavard invétéré. Or, l'homme reconnaît avoir chargé dans sa voiture cette fameuse malle peu de temps avant sa découverte. Et de donner là -dessus mille et un détails. Les enquêteurs lyonnais croient de leur côté avoir identifié le cadavre. Il s'agirait d'un fils de bonne famille, un certain Daudier, un peu simple d'esprit, et dont l'entourage a signalé la disparition en cet été 1889. Hélas ! À  la grande confusion des policiers et du juge d'instruction, Daudier finit par être retrouvé dans une auberge niçoise, encore mal remis d'avoir lu l'annonce de sa mort dans les journaux. Quant au sieur Laforge, il s'effondre en reconnaissant avoir tout inventé. Fin du premier acte.

 

En ces temps où la police scientifique n'existe pas, où les moyens d'identification sont extrêmement limités, il faut s'en remettre à  la perspicacité des enquêteurs. Ceux-ci se penchent désormais sur la malle. Sur l'étiquette en particulier. Certains soutiennent que l'année peu lisible est " 1888 ". Fort heureusement, l'administration de la compagnie P.L.M. tient bien ses registres. Au chapitre des départs depuis Paris, on ne trouve rien sur 1888. En revanche, à  la date du 27 juillet 1889, figure bien l'expédition d'un colis, pesant 105 kg, enregistrée sous le n° 1231, par le train n° 3, à  destination de Lyon-Perrache. Tout concorde avec la disparition de Gouffé. Mais beaucoup demeurent sceptiques. Aucun criminel jusqu'alors n'a eu l'idée saugrenue de transporter sa victime dans une malle, par le train, sur une aussi longue distance. Et surtout pour quoi faire ? Il faut " faire parler " la malle.

 

Le commissaire Goron a l'idée de procéder à  la reconstitution de ce cercueil improvisé. On en remonte un par un, aidé d'un spécialiste, tous les morceaux, et la malle est bientôt exposée à  la morgue de Paris, avec des appels à  témoin. A Lyon, on a eu la même idée : l'objet a trôné, durant les premiers jours de septembre 1889, dans la salle des bagages de Perrache. Une pancarte précisait : " Crime de Millery. Prière de dire si vous avez vu cette malle. " Or, personne ne s'est manifesté. A Paris non plus, pour l'instant.

 

Et si, finalement, le cadavre parlait ? Le chef de la Sûreté, Goron, et son adjoint, l'inspecteur Jaume, ne sont pas loin de penser que le cadavre de Millery et l'huissier Gouffé ne font qu'un. Encore faut-il le prouver. Or, à  Lyon, se manifeste un nouveau personnage, Alexandre Lacassagne. Titulaire de la chaire de médecine légale à  la faculté, il se partage entre l'enseignement et l'expertise, donnant une impulsion considérable à  sa discipline. Goron et son fidèle adjoint débarquent à  Lyon début novembre 1889 pour assister à  l'autopsie. C'est l'ambiance des grands jours à  l'amphithéâtre de la faculté : Lacassagne entame son examen bien entouré. Outre Goron et Jaume, se trouvent près de lui son assistant, le docteur Bernard, le substitut lyonnais Bérard, le docteur Saint-Cyr, préparateur en médecine légale, et le docteur Etienne Rollet. L'autopsie s'effectue en quatre phases. D'abord, déterminer l'âge de la victime. Plus de visage, plus de peau mais la soudure des pièces du sacrum et du coccyx, le commencement de raréfaction des alvéoles dentaires et la gingivite expulsive, permettent de dire qu'il s'agit d'un homme d'environ 50 ans. " Pouvez-vous me préciser l'âge de Gouffé ? " questionne Lacassagne. " 48 ans ", lui répond Goron. Pour la taille, c'est le docteur Rollet qui intervient. Il a établi une table de coefficients par lesquels il faut multiplier la longueur d'un os quelconque d'un individu pour obtenir sa taille. " Notre homme mesurait apparemment 1,77 m ou 1,78 m. "

 

Après examen du livret militaire de l'huissier Gouffé, l'évaluation correspond. Les cheveux, ensuite. Là , c'est l'équipe de Lacassagne, conduite par le professeur Hugonencq qui obtient un rapprochement saisissant avec une touffe de cheveux prélevée sur une brosse récupérée dans le cabinet de toilette de l'huissier. Enfin, l'étude des lésions osseuses et de diverses anomalies physiques, permet de déceler certaines particularités anatomiques que commente Lacassagne. Enfin, avec un petit air de triomphe, Lacassagne déclare à  ses hôtes : " Messieurs, je vous annonce que la succession de maître Gouffé est ouverte ! " Ce n'est pas le moindre de cette affaire : en matière d'anthropologie criminelle et d'expertise, elle s'inscrit comme un modèle du genre. La malle de Millery contenait donc bien le corps de Gouffé.

 

Dès lors, les événements s'enchaînent très vite. De retour à  Paris, Goron trouve sur son bureau une lettre venue de Londres. L'auteur en est un certain Chéron, cuisinier à  Gower Street. Il a hébergé récemment un couple, les Labordère, nanti d'une malle qui ressemblait à  s'y méprendre à  celle dont le modèle est exposé. Bientôt, les signalements s'accumulent et se recoupent avec deux personnages qui figurent sur une liste des clients de l'huissier que la Sûreté a dressée. L'homme se nomme Michel Eyraud, la femme Gabrielle Bompard. Qui sont-ils ?

 

Les dossiers de police confirment que Michel Eyraud est le type même de l'aventurier. Il a un physique aussi rebutant que sa réputation est détestable. Mari odieux d'une femme délaissée, trompée, battue, il fut un piètre militaire de la campagne du Mexique puisqu'il finit dans la peau d'un déserteur. Il a toutes les caractéristiques de la brute obstinée doublées de celles d'un obsédé sexuel. Mais comment est-il arrivé jusqu'à  Gouffé ? Ce sont ses affaires véreuses et ses faillites frauduleuses qui l'ont placé sur le chemin de l'huissier. On découvre même que ce dernier lui a peut-être rendu quelques " services ".

 

On constate que Michel Eyraud a compris que Gouffé aimait trop les femmes. Une faiblesse. Pire, une faille. Car Eyraud vit avec une compagne qui ne laisse pas insensibles les hommes qui passent à  sa portée. Elle se nomme Gabrielle Bompard. Elle a 21 ans tout juste. Petite, pas vraiment belle, un drôle de regard, elle a quelque chose de troublant, de fascinant. Un caractère déroutant. A-t-elle été cruellement desservie par une jeunesse gâchée par un père égoïste ou est-elle habitée par le vice ? On ne saura jamais vraiment. Les avis seront toujours très partagés... En tout cas, elle a, malgré son jeune âge, une solide réputation de dévergondée, en deux mots de " petite garce ".

 

Désormais, le commissaire Goron a réuni presque toutes les pièces de son puzzle. Sauf une, et de taille : le couple Eyraud-Bompard s'est volatilisé. Et puis, il reste à  établir la preuve et, par là  même, le mobile du crime. Le coup de théâtre se produit le 22 janvier 1890.

 

" Vous êtes attendu chez le préfet de police. " A ces mots, l'adjoint du chef de la Sûreté, l'inspecteur Jaume, se précipite. A vrai dire, il n'en revient pas. Dans son bureau, le préfet lui présente une petite femme, très menue, toute de noir vêtue, dont le regard est particulièrement vif. " Je vous présente Gabrielle Bompard ", déclare le préfet. Laquelle a décidé de se constituer prisonnière et de tout raconter. Elle se montre d'une intarissable prolixité, mettant un point d'honneur, au fil des auditions puis des reconstitutions, à  charger son amant et à  fournir le moindre détail. Pour Gouffé, le couple diabolique a conçu un plan assez compliqué afin de faire main basse sur l'argent de l'étude : un appartement a été loué, à  Paris, rue Tronson-du-Coudray ; Eyraud a misé sur le charme de Gabrielle pour l'y attirer. Gouffé, ravi à  l'idée d'une nouvelle aventure, ne s'est pas fait prier.

 

Au soir du 26 juillet 1889, il a accepté de retrouver, à  cette adresse, la jeune femme au regard envoûtant. Gabrielle, lors d'une reconstitution dirigée par le juge Dopffer, n'oublie pas le moindre détail, d'un érotisme à  faire pâlir les vieilles barbes qui l'écoutent !

 

Elle déclare avoir rapidement entraîné l'huissier sur un canapé, et lui avoir passé, " pour jouer ", une cordelette autour du cou. Or, cette cordelette était très discrètement reliée à  un mécanisme mortel : une corde glissant sur une poulie, le tout caché par les rideaux de l'alcôve située juste derrière le canapé. Là, Eyraud est dissimulé. Lorsque Gouffé, subjugué par l'experte Gabrielle, se laisse mettre la cordelette au cou, le meurtrier n'a plus qu'à  tirer de toutes ses forces. Le galant passe alors, pendu comme un pantin, de l'extase au trépas... Bien sûr, Gabrielle s'efforce de démontrer qu'elle a été contrainte par son amant de perpétrer l'assassinat.

 

Sans émotion apparente, le couple finit de dénuder sa victime pour loger son corps dans une malle que Michel Eyraud a achetée à  Londres. Les apprentis criminels vont pourtant faire la preuve de leur stupidité. Car, pour une affaire a priori si méthodiquement menée, le bénéfice s'avère nul : Gouffé n'a pas d'argent sur lui. En revanche, il a les clés de son étude. Eyraud s'y rend. C'est lui que la concierge de la rue Montmartre a croisé au soir du 26 juillet. Mais dans la pénombre de l'étude et sa précipitation, l'assassin n'a pas su mettre la main sur les 14 000 F qui sont à  sa portée, sur un bureau. Pire, en quittant l'appartement de la rue Tronson-du-Coudray, Eyraud se trompe de chapeau et part avec celui de l'huissier ! La suite est encore plus extravagante.

 

Ces amateurs ne tardent pas à  paniquer et ils ne pensent plus qu'à  fuir : par le train avec leur malle et le cadavre dedans. C'est ainsi qu'ils arrivent à  Lyon, couchent à  l'hôtel de Toulouse, cours du Midi, avec leur bagage qui devient de plus en plus encombrant. Il fait très chaud en cet été 1889. Finalement, le lendemain, Michel Eyraud et Gabrielle Bompard décident de se débarrasser de la malle et de son contenu, au hasard d'un chemin, du côté de Millery. Après ? Une folle équipée les conduit jusqu'aux Amériques. Gabrielle y fait la conquête d'un richissime et crédule Américain, plumé par le couple. C'est pourtant lui qui, arrachant sur l'oreiller des confidences à  sa maîtresse, la convainc de rentrer à  Paris et de se constituer prisonnière. Après tout, Gabrielle n'aurait-t-elle pas intérêt à  délaisser cette brute d'Eyraud et à  forger en France sa propre défense ? A ce jeu, elle se va montrer redoutable.

 

Il faut dire que, progressivement, ce que l'on appelle désormais " l'affaire de la malle sanglante " est devenu dans la presse un véritable feuilleton. De L'Illustration au très austère quotidien Le Temps, des colonnes entières paraissent chaque semaine sur le sujet. Gabrielle se révèle une extraordinaire actrice doublée d'une mythomane. Lors d'un déplacement à  Lyon, on frôle l'émeute. Voyageant en première classe, " la Bompard ", à  chaque halte en gare, fait un tabac. A Tonnerre, elle rit aux éclats devant tant de succès alors que toute une foule est agglutinée autour du train. A Mâcon, elle tire la langue à  ceux qui la conspuent, ce qui ne l'empêche pas d'avaler goulûment, au buffet de la gare, un " potage de vermicelles, un poulet cresson et une tarte aux fruits ", tout en s'émerveillant de la neige qui tombe à  gros flocons. Arrivée à  Lyon, le spectacle continue. " Ah ! j'en ai du succès. Y'en a du peuple ! Y'en aurait pas tant pour la reine d'Angleterre ! "

 

Pendant ce temps que devient Michel Eyraud ? Il a bien compris ce que la trahison de sa complice peut avoir de dangereux pour lui. Il la connaît trop pour ne pas penser qu'elle cherchera à  l'accuser du crime. Aussi, dans une lettre datée du 16 janvier 1890, écrit-il, depuis New York, au commissaire Goron en personne : il nie être l'assassin de celui qu'il appelle " son ami ". La coupable est Gabrielle Bompard, sans doute aidée de l'un de ses amants. Mais la fuite reste pour l'instant le seul atout d'Eyraud. Une cavale, des Etats-Unis au Canada. Bientôt poursuivi par les hommes de la Sûreté, les inspecteurs Soudais et Houlier, il ne leur échappe à  plusieurs reprises que de justesse : d'un hôtel minable à  Vancouver, d'un tripot à  San Francisco... Eyraud vit d'expédients, parfois d'escroqueries que son bagout et son audace lui permettent de réaliser même outre-Atlantique. Lassé du Mexique qu'il gagne au printemps 1890, il décide finalement de se rendre à  Cuba.

 

Hélas pour lui ! Peut-être pour la première fois dans les annales du crime, un signalement précis, portrait à  l'appui, rédigé en trois langues (français, anglais, espagnol), a été lancé internationalement. Un soir, errant dans les rues de La Havane, il voit trop tard les silhouettes du celador Lecal et de son adjoint. Une main ferme se pose sur son épaule. Eyraud est en état d'arrestation.

 

Le retour est à  l'image de ce qu'est devenue cette affaire criminelle : très spectaculaire. Une foule énorme attend à  Saint-Nazaire, ce 30 juin 1890, l'arrivée du La Fayette qui ramène Eyraud de Cuba. En train, jusqu'à  Paris, le scénario maintes fois joué par Gabrielle Bompard, se reproduit. Eyraud est cependant moins démonstratif. A la gare Saint-Lazare, alors qu'une centaine de gardiens de la paix a été mobilisée, un millier de personnes se pressent sur les quais. " Il y a trop de monde, crie Eyraud. Il doit y avoir des gens que je connais. " Et il refuse de descendre. Le commissaire Goron, bataillant avec la foule, doit pratiquement traîner son prisonnier. On le propulse, par un chemin protégé, dans un omnibus rangé dans une rue. A bride abattue, l'équipage parvient devant le 36 quai des Orfèvres. Dans le cabinet de Goron, Eyraud s'écroule, épuisé, ayant encore la force de hisser son visage devant une glace et de soupirer : " Mon Dieu, comme j'ai changé. "

 

Bien sûr, il essaie de minimiser son rôle dans le meurtre de Gouffé. En vain, d'autant que Gabrielle use de tous les stratagèmes. Le procès devant les assises de la Seine va le confirmer. Il s'ouvre en décembre 1890. Et l'on comprend assez vite qu'une figure va émerger des débats : celle de la Bompard. Son étrange personnalité n'a cessé d'alimenter depuis des semaines des articles de presse. Son avocat, maître Henri-Robert, en profite pour accréditer une thèse assez attendue : sa cliente a été la complice involontaire d'Eyraud. Ne l'a-t-il pas hypnotisée ? Il faut se rappeler que l'hypnose, en cette fin de XIXe siècle, est dans les salons un thème de discussions passionnées et infinies. Il en va de même aux audiences de la cour d'assises.

 

Le Tout-Paris est, bien entendu, venu voir de près les assassins de l'huissier Gouffé mais le public a droit, en prime, à  une effarante bataille d'experts. La défense de Gabrielle Bompard soutient qu'elle se trouvait dans un état d'inconscience totale lorsqu'elle a placé la corde autour du cou de Gouffé. On sollicite Charcot, de la Salpetrière. Celui-ci refuse de venir à  la barre mais ses partisans affrontent les représentants de l'école de Nancy, qui déclarent que Gabrielle Bompard, dont ils rappellent la fragilité due à  une enfance chaotique, a bien pu obéir à  la suggestion, à  des " impulsions étrangères ".

 

Le président Robert, qui a parfois du mal à  contenir les débats de la cour d'assises, semble décontenancé par ces savantes démonstrations. Il n'est sans doute pas le seul. Pourtant, maître Danet, qui représente les filles de l'huissier Gouffé, résume simplement les faits : " C'est un crime banal. Je le caractériserai d'un mot : un assassinat ayant pour unique mobile le vol. Demain, quand vous serez entrés dans la chambre de vos délibérations, dit-il aux jurés, vous serez peut-être très étonnés, si vous n'avez déjà  cette impression, des cinq longs jours d'audience qu'il vous a fallu passer ici. "

 

La lecture du verdict ne surprend pas en ce qui concerne Eyraud, resté jusqu'au bout fidèle à  son image de brute épaisse : condamnation à  mort. En revanche, pour Gabrielle Bompard, ce sont seulement vingt ans de travaux forcés. Alors que tout a démontré sa participation active au meurtre de l'huissier ! Doit-on croire que les membres du jury ont à  leur tour subi les effets de l'hypnose ?

 

Le mardi 3 février 1891, Eyraud est livré au bourreau Deibler. Quelques semaines après, Gabrielle est transférée de Paris vers une centrale de province. Elle aurait dû y rester vingt ans. Elle en sortira libre bien avant le terme de sa peine. On ignore quelles mystérieuses influences ont joué en sa faveur, voire quelle scandaleuse protection lui permettra même de s'exhiber, par la suite, sur les planches d'un café-concert. Elle meurt, oubliée, au début des années 1920.

 

Par Gérard Chauvy

 

La ténébreuse affaire de la malle sanglante

01/09/2004Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=5059

 

Crédit photographique – Le Progrès illustré

http://collections.bm-lyon.fr/fedora/get/bml:797/Display

 

L'Affaire Gouffé

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-33872610.html

 

Crime et folie ...

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-33051316.html

 

L'analyse criminelle

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-27656468.html

 

Crime, science et identité : anthologie des textes fondateurs de la criminalistique européenne (1860-1930)

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-26154743.html

 

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Zeck 01/02/2011 18:24


Je vous signale une " lettre familière " de Laurent Tailhade " A monsieur Goron, chef de la Sûreté " qui mentionne cette affaire.
http://visualiseur.bnf.fr/Visualiseur?Destination=Gallica&O=NUMM-37163