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Portrait - De la Résistance à  l'Algérie via l'Indochine, Hélie de Saint Marc dresse le bilan d'une vie hors norme. Toute son existence, Hélie de Saint Marc a fait en sorte de mettre en accord ses actes et ses convictions. Résistant à  18 ans, déporté à  Buchenwald, devenu officier il se retrouve, lors du putch d'Alger, dans le camp des perdants. Ce choix, il le paiera en endossant l'uniforme du "soldat rebelle". Son nouvel ouvrage, Toute une vie (les Arènes, France Inter éd.), est un bilan, un témoignage, pas une justification ni une mortification.

 

Né en Périgord en 1922, le jeune Hélie de Saint Marc a vibré aux récits de la Grande Guerre dans laquelle tant de familles, issues ou proches de l'ancienne noblesse, ont consacré dans le sang leur réconciliation avec le drapeau tricolore. C'est la génération du Grand Meaulnes avide de dépaysements et de sacrifice. L'histoire sera au rendez-vous de ses rêves, mais seules ses certitudes affectives et de solides ancrages moraux lui permettront d'en payer l'incroyable prix.

 

Après Les Sentinelles du soir (Les Arènes, 1999), Les Champs de braise (Perrin, 1995), Hélie de Saint Marc, August von Kageneck : Notre histoire (Les Arènes, 2002), son dernier ouvrage, Toute une vie, est un bilan, un testament ou un témoignage, en aucun cas une confession, une justification ou une mortification. La Résistance, Buchenwald, la Légion étrangère en Indochine puis en Algérie, la participation au putsch d'Alger, les prisons de Clairvaux et de Tulle et le difficile retour dans le civil à  Lyon, composent un destin exceptionnel. Avec des mots bouleversants, une rare hauteur de ton, une étonnante douceur et une sensibilité poétique toujours frissonnante, il rend compte d'une vie d'homme intense et sans compromission dont il ne renie aucun des engagements.

 

Historia - Qu'a signifié pour vous, à  18 ans, l'engagement dans la Résistance ?

 

Hélie de Saint Marc - L'orientation d'un adolescent tient à  peu de chose, un professeur, un ami, un livre, une rencontre. Au collège de Tivoli à  Bordeaux, l'aumônier était pétainiste et le supérieur résistant. Certains de mes amis se sont engagés dans la division Charlemagne et sont partis en croisade contre le communisme pour sauver l'Occident. Moi, je suis entré en mars 1941 comme agent de liaison dans le réseau Jade-Amicol du colonel Arnould. Ce dernier, très respectueux envers le général de Gaulle, gardait cependant ses distances car il dépendait de l'Intelligence Service. Par ailleurs, je n'avais pas un tempérament à  m'attacher inconditionnellement à  un seul homme. Le peu que je sais aujourd'hui de l'Histoire me conforte dans cette conviction.

 

H. - Comment peut-on, après les " leçons de déportation ", reprendre un fusil ?

 

H. de S. M. - On prend les fusils pour faire taire les fusils. Et puis, j'étais " un enfant de mai ". La défaite de 1940 a bouleversé le monde traditionnel et bien pensant de ma famille et la rage qui m'habitait alors a survécu aux épreuves de la déportation. Mon pays avait été vaincu, écrasé, déchiré et je me retrouvai, après Buchenwald, dans un monde qui pensait faire partie des vainqueurs. A la sortie de Saint-Cyr, l'écoeurement et le désir informulé de me perdre dans l'anonymat, mais aussi dans une fraternité humaine dont j'avais connu le prix dans les camps, m'ont conduit à  la Légion étrangère. C'était alors une unité d'élite qui répondait par sa légende et ses valeurs aux exigences de ma jeunesse.

 

H. - Qu'a signifié pour vous la perte de l'Indochine ?

 

H. de S. M. - Je suis " tombé en amour " de ce pays dès mon arrivée dans la baie d'Along en 1948. Après les camps, la vision était féerique et ma mission à  Talung, sur la frontière chinoise, m'a donné un sentiment d'accomplissement total. L'évacuation ordonnée en février 1950 est l'un de mes souvenirs les plus douloureux et honteux. Celui de nos partisans vietnamiens que nous avons trahis et abandonnés aux troupes du Viét-minh. C'était un crime et aujourd'hui encore je souffre de cette " blessure jaune " et je me sens en exil de ce pays tant aimé.

 

H. - Votre participation au putsch d'Alger, au-delà  du jugement officiel et de votre réhabilitation, n'a pas toujours été bien comprise.

 

H. de S. M. - L'aventure algérienne a été pour moi une sorte de remake tragique de ce qui s'était passé en Indochine. Un soldat jusque-là  loyaliste et légaliste, commandant un régiment prestigieux, le 1er REP, bascule dans la révolte. Comment en suis-je arrivé là ? Si on se souvient de 1940, de la clandestinité, du camp de concentration, de la " blessure jaune ", de cette terre africaine brûlante, ardente, courageuse, lumineuse et de ses hommes si attachants abandonnés par la France, on aboutit au " non " du 21 avril 1961. Non possumus ! [NDLR, Nous ne pouvons pas !] J'avais pour règle de ne jamais mentir car les mots nous engagent autant que les actes. De Gaulle, admirable en d'autres circonstances, avait fait alors du mensonge une arme politique. La rencontre avec le général Challe a cristallisé mon immense désillusion. Je suis devenu un soldat rebelle, condamné à  dix années de réclusion criminelle, déchu de ses droits civiques, et considéré comme un putschiste facho. J'ai été complètement rejeté par mon pays pour avoir retourné contre lui les armes qu'il m'avait confiées.

 

H. - Comment trouver une cohérence dans une vie vouée à  tous les extrêmes ?

 

H. de S. M. - J'y ai longuement réfléchi dans le silence des prisons et il est possible que, par confort intellectuel, j'aie fabriqué en partie ce sentiment d'unité de mon existence au-delà  de ses ruptures. Peut-être à  travers mes lectures qui sont restées celles de ma jeunesse, Kipling, Conrad, Stevenson, Tolstoï, Nerval, auxquels se sont ajoutés Chateaubriand, Tchekhov, Montesquieu et d'autres dont j'ai relevé tant de phrases dans mes carnets. Le hasard - ou la nécessité - a fait que j'ai traversé tous les combats de mon pays. Pendant vingt-cinq ans, j'ai été aux avant-postes de tous les tumultes. Là  est sans doute ma continuité, comme la recherche permanente du bonheur même en prison, même réprouvé. Cela aurait pu ne pas arriver. J'aurai pu crever à  Buchenwald ou en Indochine où être à  l'hôpital lors du putsch d'Alger. Mon destin est singulier mais, comme tous les autres, il est le mélange d'une personnalité et d'événements donnés. L'aventure de l'écriture, le besoin de donner un linceul à  mes morts et de témoigner en leur nom de la valeur éternelle de principes simples : le courage, qui commande de mettre en accord ses actes et ses convictions, la générosité, l'humilité m'ont aidé à  lier la gerbe de ma vie.

 

H. - Quelle place occupent les femmes dans une carrière aussi résolument virile ?

 

H. de S. M. - J'ai vécu très longtemps sans femmes et comme beaucoup d'adolescents de ma génération qui étions séparés des jeunes filles, j'en avais une vision très romantique. Il n'y avait pas de femmes dans les camps et le bordel était réservé aux SS, mais nous cherchions à  voir leur visage. La Légion est un monde sans femmes et, malgré des propos souvent triviaux, elles représentaient un idéal. L'homme qui se bat, qui risque sa vie est forcément amoureux, aspiré par une soif de vie, de créer, de féconder, d'aimer. Il est attiré par l'inverse de ce qu'il côtoie, par la douceur, la fragilité. Je ne suis pas opposé à  la féminisation de l'armée mais je vois mal les femmes dans les unités de mêlée ou lâchant des chapelets de bombes sur les civils. Sans doute suis-je passéiste à  cet égard, peut-être aussi parce que j'ai quatre filles. La féminité pour moi c'est la vie que l'on donne, l'enfant que l'on nourrit. Aimer une femme c'est souhaiter participer à  l'ordre du monde.

 

H. - Les adolescents d'aujourd'hui peuvent-ils comprendre votre engagement patriotique ?

 

H. de S. M. - La notion de nation fait partie de ma génération et de ma personnalité. Comme une espèce d'étoile, elle a guidé ma vie même lorsque j'étais plongé au plus profond de la nuit. Je m'aperçois aujourd'hui que je ne sais pas si mes petits-enfants seraient prêts à  risquer leur vie pour la France. J'ai fait un livre avec un Allemand, je me sens proche d'un Anglais, d'un Italien mais je suis près de la fin de ma vie et je sais que dans mon esprit, mon instinct, mes réactions, mes raisonnements, l'idée de nation est plus est importante que celle d'Europe. Il n'en sera pas de même pour eux. Les jeunes ont très peur d'être trompés, floués après l'effroyable siècle du nazisme et du communisme. Si j'avais un conseil à  leur donner, c'est de ne jamais faire confiance totalement à  un homme. Quand un peuple se prosterne, il s'humilie. Il faut conserver en permanence sa capacité à  juger, quitte à  se tromper soi-même et à  en payer le prix.

 

Par Joëlle Chevé (Propos recueillis par)

 

«  Une règle, ne jamais mentir » 

01/09/2005 Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=8908

 

 



Toute une vie (1CD audio) (Broché)

de Hélie de Saint Marc (Auteur)

Editeur : Les Arènes (28 octobre 2004)

 

Présentation de l'éditeur

 

Dans cette anthologie qui comprend de nombreux textes inédits, illustrée par des dessins originaux et éclairée par des introductions historiques, Hélie de Saint Marc rassemble les épisodes les plus marquants de son destin. Il réunit toute sa vie tourmentée en un volume d'exception : la Résistance à dix-neuf ans, la déportation à Buchenwald, l'aventure et le chagrin en Indochine, l'engagement et la révolte en Algérie, la prison et le silence. Témoin de nos déchirures, Hélie de Saint Marc a été parfois du bon côté, parfois du mauvais, mais pour lui, c'est toujours la même histoire. Il s'en explique. Il trace des portraits à la pointe sèche, rapporte ses " choses vues " et ses sentiments. Il offre ce regard infiniment humain qui a touché plusieurs générations de lecteurs : à quatre-vingts ans, Hélie de Saint Marc doute, tâtonne, s'émeut et s'enthousiasme encore. Aussi Toute une vie est avant tout un témoignage d'espoir sur l'aventure humaine.

 

 



Hélie Denoix de Saint Marc ou la fabrication d’un mythe, par Gilles Manceron

Date de publication : mercredi 4 avril 2007

http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article1977


Cet article est extrait de la contribution de Gilles Manceron à Histoire de la colonisation : réhabilitations, falsifications et instrumentalisations, ouvrage collectif codirigé par Sébastien Jahan et Alain Ruscio, à paraître prochainement [*].


Il remplace en le développant un article du site Ldh-Toulon qui était consacré au même thème.

 

 

 

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