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Document archives - Fin connaisseur des grandes affaires de l'Ancien Régime et des procédures de justice, l'historien Claude Quétel vient de publier chez Larousse Une ombre sur le Roi-Soleil. L'affaire des Poisons. A la lumière des plus récents travaux de recherche, l'auteur apporte un éclairage inédit sur cet épisode noir du règne de Louis XIV, en livrant une étude détaillée des rouages de l'affaire, une peinture des plus illustres protagonistes mais aussi des plus anonymes. Notre collaborateur resitue les pratiques d'empoisonnement dans le contexte du Grand Siècle, une époque où même les grands se laissent séduire par les magiciens, sorciers et autres marchands de philtres : "Il semble, marque Saint-Simon, qu'il y ait dans de certains temps des modes de crimes comme d'habits. Du temps de la Voisin et de la Brinvilliers, ce n'était qu'empoisonneurs." Un phénomène d'ampleur nationale, au regard du nombre de coupables arrêtés. Au passage, on découvre que les méthodes policières sont déjà  très performantes... Historia publie dans ce dossier le chapitre XI de l'ouvrage, intitulé "Le fantôme des Poisons", qui démontre que trente ans après la clôture des procès, l'opinion publique fait toujours grand cas des rumeurs d'empoisonnement. En guise d'épilogue...

 

L 'année 1682 semble devoir décidément tourner la page d'une affaire des Poisons appartenant à  une période archaïque et révolue puisque paraît, en même temps que l'édit de juillet, l'ouvrage d'Augustin Nicolas, maître des requêtes au Parlement de Bourgogne, Si la torture est un moyen sûr à  vérifier les crimes secrets... La réponse est non. Au regard du droit, de simples soupçons ne doivent pas suffire à  conduire un homme sous la torture et l'aveu ainsi obtenu ne vaut rien. Et même, toujours en droit, " il ne faut pas croire à  un homme qui confesse volontairement contre lui-même, parce qu'il peut être innocent ".

 

Dès la fin du XVIIIe siècle, dans son Répertoire universel de jurisprudence qui fait autorité, Guyot écrit que " la raison, qui commença à  faire des progrès sous le règne de Louis XIV (dont il parle comme d'une période déjà  ancienne), a fait admettre l'opinion qu'il n'y a plus de vrais sorciers ". Et, " pour savoir ce qu'on pense en France des sorciers, enchanteurs et devins, il faut lire l'édit du mois de juillet 1682 ".

 

Mémorialistes et écrivains prennent aussi leurs distances. " Il semble, marque Saint-Simon, qu'il y ait dans de certains temps des modes de crimes comme d'habits. Du temps de la Voisin et de la Brinvilliers, ce n'était qu'empoisonneurs. " Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV (1751) évoque lui aussi les poisons comme appartenant à  des temps heureusement révolus. " Ce qui confirma le public dans le soupçon de poison (à  propos de la mort de Madame), c'est que vers ce temps on commença à  connaître ce crime en France : on n'avait point employé cette vengeance des lâches dans les horreurs de la guerre civile. Ce crime, par une fatalité singulière, infecta la France dans le temps de la gloire et des plaisirs qui adoucissaient les moeurs, ainsi qu'il se glissa dans l'ancienne Rome aux plus beaux jours de la république. "

 

Le roman, avec le Diable boiteux (1707) de Lesage, grand succès de librairie, tord le cou lui aussi à  ces moeurs gothiques. Cléofas libère Asmodée (le diable boiteux) qu'un astrologue retenait prisonnier dans une fiole. Celui-ci, soulevant un à  un le couvercle des toits de Madrid va lui présenter un édifiant tableau du monde. " C'est moi, se présente Asmodée, qui ai introduit dans le monde le luxe, la débauche, les jeux de hasard et la chimie. " Tout au long du roman, les pratiques superstitieuses sont moquées et dénoncées, à  commencer par la pierre philosophale, " une belle chimère que j'ai forgée moi-même pour me jouer de l'esprit humain qui veut passer les bornes qui lui ont été prescrites. C'est que le diable boiteux est devenu un diable moraliste. Il répond à  son jeune compagnon qui l'interroge sur une sorcière devineresse rencontrée au cours de leur pérégrination : " Elle ne possède point d'autre secret que celui de pouvoir persuader qu'elle en a. "

 

L'affaire des Poisons, avec son cortège de devins et de magiciens, est donc close " de par le Roi ", ainsi qu'au nom de la morale et du droit. Mais les poisons eux-mêmes ? En fait, le spectre des empoisonneurs a tôt fait de revenir hanter les esprits. Ainsi, quand meurt Louvois le 16 juillet 1691, à  cinquante ans, on ne manque pas de le croire empoisonné. Son fils et bientôt successeur à  la Guerre, le marquis de Barbezieux, écrit au comte de Tessé cinq jours après le décès : " L'on l'a ouvert le lendemain et quoiqu'il n'y eut point d'indices assez positifs pour assurer qu'il ait été empoisonné, il n'y a cependant presque pas lieu d'en douter. " N'avait-il pas bu un verre d'eau minérale de Forges, dont il avait commencé une cure, peu de temps avant de tomber foudroyé et de mourir " en un demi quart d'heure " ? Voilà  aussitôt arrêté un malheureux valet, Savoyard de surcroît (donc un étranger). N'était-il pas le seul à  avoir accès à  l'armoire où était la cruche à  eau ? On l'enferme à  Vincennes ainsi que sa maîtresse, Barbe Lenoir.

 

Toutefois, celui qu'on appela " le plus grand et le plus brutal des commis de Louis XIV " avait beaucoup d'ennemis et nombreux sont ceux qui ont pu commanditer le crime. La Palatine pense que c'est un coup de " la vieille Maintenon " dont Louvois avait fini par s'attirer l'inimitié. D'autres parlent d'une vengeance des empoisonneurs mais justement le roi n'a pas la moindre envie de voir resurgir l'affaire des Poisons. Le Savoyard et sa maîtresse finissent par être relâchés en dépit des protestations de Barbezieux.

 

C'est dans le même esprit que, l'année suivante, le marquis de Cessac, escomptant que la mort de Louvois va diminuer la vindicte du pouvoir à  son égard, rentre d'Angleterre pour purger sa contumace. Il faisait partie des personnes de qualité décrétées de prise de corps par la Chambre ardente le 22 janvier 1680. Mais il lui faut des juges. Or il se trouve que la Chambre de l'Arsenal siège de nouveau depuis 1687 pour une sombre affaire de malversations dans la fourniture de bois pour la Marine. La Reynie voudrait bien pouvoir interroger ce monsieur de Cessac mais il va rester sur sa faim. Là  encore le roi ne veut plus entendre parler de tout cela. Le 1er août 1692, Barbezieux écrit au lieutenant de police : " Le Roi désirant que l'affaire soit terminée le plus tôt que faire se pourra, S. M. m'a recommandé de vous faire savoir que son intention est que vous expliquiez à  messieurs ses juges qu'elle aura bien agréable qu'ils y apportent toute la diligence possible. " Le marquis de Cessac est déchargé d'accusation par arrêt du 4 décembre 1692. Avant cela, il a fallu régulariser aussi l'ordre du roi bafoué lors de la fuite du marquis. Pour ce faire, monsieur de Cessac s'est présenté en grand habit devant la Bastille, apportant lui-même à  la fois son ordre d'entrée et son ordre de sortie. Après des formalités d'écrou fort courtoises, il est reparti coucher chez lui.

 

La hantise du poison surgit de nouveau lorsque meurent brutalement (vraisemblablement de la variole), le 12 février 1712 la Dauphine, et le 18 le Dauphin, duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV. Déjà  son père, le Grand Dauphin, est mort l'année précédente, à  cinquante ans, lui aussi soudainement. Trois semaines après le décès du duc et de la duchesse de Bourgogne, c'est au tour de leur fils aîné, le duc de Bretagne, de disparaître. On crie aussitôt au poison. Saint-Simon rapporte même que le mois précédent le drame, le premier médecin de la Dauphine, Boudin, l'avait avertie " de prendre garde à  elle et qu'il y avait des avis sûrs qu'on la voulait empoisonner, et le Dauphin aussi ". A qui profitent toutes ces disparitions princières sinon au duc d'Orléans, neveu du roi, qui comme par hasard s'intéresse à  la chimie et distille à  ses heures ? Le 20 février, la Palatine écrit à  sa tante du Hanovre : " Des gens qui ont l'âme noire ont répandu le bruit dans tout Paris que mon fils a empoisonné le Dauphin et la Dauphine. "

 

C'est à  ce moment qu'un certain Le Marchant est accusé d'avoir voulu empoisonner le roi d'Espagne, petit-fils de Louis XIV. Emprisonné à  la Bastille et longuement interrogé par d'Argenson, il prononce le nom du duc d'Orléans, alors exilé de la Cour précisément pour avoir émis des prétentions sur le trône d'Espagne. Plus de quarante interrogatoires finissent par convaincre d'Argenson de l'innocence du duc, mais la rumeur persiste et s'amplifie au point que celui-ci vient se présenter devant le roi en lui proposant de se mettre à  la Bastille. Qu'on y envoie au moins Homberg, son chimiste (qui d'ailleurs ira se présenter devant la prison royale mais se verra en refuser l'entrée, faute de lettre de cachet). Il va falloir toute la rigueur du lieutenant de police pour empécher que les choses n'aillent plus loin. Devenu régent, le duc d'Orléans saura s'en souvenir puisque d'Argenson y gagnera les Sceaux. Il n'est pas jusqu'à  Saint-Simon qui, tout en dénonçant avec force une cabale du duc du Maine et de Mme de Maintenon, ne conserve pour autant la thèse de l'empoisonnement dont il accuse pour sa part la maison d'Autriche.

 

Point n'est besoin de morts aussi illustres pour provoquer la suspicion du poison. Ainsi on voit passer à  la Bastille, en 1690, un médecin accusé de poison et d'avortement ; en 1701, un marchand joaillier itinérant (encore un Savoyard) sur lequel on a trouvé des drogues et des poudres suspectes ; en 1711, une veuve vendant sous prétexte de médecine des remèdes de composition mystérieuse. Mais ces cas au demeurant peu fréquents sont réglés au coup par coup et avec la redoutable discrétion des lettres de cachet. Le Savoyard, après quatorze mois de Bastille, est reconduit à  la frontière avec ordre de ne plus mettre les pieds en France. La veuve est enfermée comme correctionnaire à  la Salpêtrière.

 

La justice frappe aussi lorsque la lettre de cachet, en cas de crime avéré, doit lui céder la place. Le bûcher pour Eugénie Picq en 1732, pour Pierre Guet en 1734, pour Barbe Leleu en 1759, convaincue d'avoir empoisonné toute sa famille, pour Raymond Casse en 1762 qui avait tenté à  Lyon d'empoisonner le bourreau de la ville, pour Antoine Desrues en 1777, roué avant d'être brûlé. Â chaque fois, la sentence s'est référée à  l'édit de juillet 1682.

 

De nouveau donc des cas peu nombreux, infiniment moins nombreux que du temps de l'affaire des Poisons, sauf à  regarder du côté de ceux qu'on appelle désormais les faux sorciers.

 

D'Argenson et les faux sorciers

 

L'arrivée de Pontchartrain, en 1689, au Contrôle général des Finances et à  la Maison du roi a signifié le début du déclin de La Reynie alors âgé de soixante-sept ans, le nouveau ministre estimant que le poste était trop lourd pour lui. Il vend sa charge à  d'Argenson en 1697, tout en restant conseiller d’Etat et en étant régulièrement consulté sur les affaires délicates. En 1698, par exemple, c'est à  lui qu'on demande d'interroger Mme Guyon, embastillée comme principale propagandiste du quiétisme, doctrine à  la mode mais sulfureuse selon laquelle il ne fallait qu'aimer Dieu sans s'embarrasser d'austérité et de pénitence.

 

Marc-René de Voyer de Paulmy, marquis d'Argenson, a quarante-cinq ans quand il prend les fonctions de lieutenant général de police de Paris. Avocat, puis lieutenant général du bailliage d'Angoulême, il a la chance de se lier avec le conseiller d’Etat Lefèvre de Caumartin, allié de Pontchartrain. Après avoir épousé la soeur de Caumartin, avoir été reçu en 1694 maître des requêtes, passage obligé pour de hautes carrières administratives, et avoir été en 1696 procureur général de la commission pour rechercher les usurpateurs de titres de noblesse, voilà  donc d'Argenson lieutenant général de police de Paris.

 

En quelques années, il est craint de tout Paris. Saint-Simon le dépeint ainsi : " Avec une figure effrayante qui retraçait celle des trois juges des enfers, il s'égayait de tout avec supériorité d'esprit et avait mis un tel ordre dans cette innombrable multitude de Paris, qu'il n'y avait nul habitant dont jour par jour il ne sût la conduite et les habitudes. "

 

De plus, les rapports mordants et ironiques qu'il adresse à  Versailles à  destination de Pontchartrain, sont lus par le roi et vite appréciés au point que le vieux souverain prend l'habitude de s'en repaître, avide de savoir ce qui se fait et ce qui se dit dans la capitale, potins y compris. Plus d'une fois, Pontchartrain demande de la part du roi de nouveaux renseignements sur des aventures galantes. " Sa Majesté n'y prend part que par une simple curiosité ", se sent obligé de préciser le ministre. Et, le 17 juillet 1705 : " Je vous prie d'être exact à  m'écrire tout ce qui peut mériter attention, et même les choses indifférentes qui peuvent réjouir le Roi. "

 

On ne s'étonnera pas dès lors que la surveillance du libertinage occupe une place privilégiée dans les rapports de d'Argenson. Â propos de deux demoiselles qui tiennent salon et qui piétinent les coeurs, le ministre s'inquiète du dernier compte rendu : " Leur charme a-t-il vraiment baissé ? Parlez-vous d'une seule ou des deux ? Donnez des nouvelles ! "

 

Evidemment, d'Argenson ne passe pas le plus gros de son temps à  rédiger des rapports qui distraient le roi. " Sans frayeur du Parlement " (Saint-Simon), il remplit à  coup de lettres de cachet, c'est-à-dire loin du tintamarre de la justice, la Bastille, Vincennes et pour les femmes nombre de couvents de la capitale, ainsi que la Salpetrière et Bicêtre pour celles et ceux que leur condition sociale rend indignes de l'attention du pouvoir. Mais, avant de sévir, d'Argenson consacre une part considérable du budget de la police à  la surveillance, " posant des mouches " [des espions appointés] partout où c'est nécessaire, chez les libraires et les nouvellistes, dans les milieux du clergé, dans les hôtels particuliers où le jeu, à  la suite de la Cour, a pris les dimensions d'un véritable fléau, dans les théâtres où affluent prostituées, petits voleurs, mousquetaires et fils de la noblesse chercheurs de bagarres, dans les milieux des faux-sorciers enfin car ceux-ci n'ont pas tardé à  réapparaître en dépit de l'édit de juillet 1682.

 

L'année même de son entrée en fonctions, d'Argenson a eu affaire à  un nouveau cas de messe noire. Marianne Charmillon, vingt-deux ans, " pénitente volontaire " au couvent de Sainte-Pélagie, déclara, en présence de la Supérieure et d'un commissaire du Châtelet, qu'elle avait été séduite et corrompue par Sebault, un sous-diacre de Notre-Dame de Bourges et que, pour faire un pacte avec le diable, elle assista à  six messes noires dites entre minuit et une heure dans le caveau d'une maison des environs de Paris. Sebault ainsi que Guignard, le curé de Notre-Dame de Bourges, officiaient. Une fois, la messe fut dite sur son corps. La première fois, " une fille mendiante, âgée de treize ans, y ayant été conduite, elle mourut de peur et fut enterrée avec ses habits ".

 

L'affaire des Poisons était suffisamment proche pour déterminer d'Argenson à  lancer ses inspecteurs, Desgrez en tête, et poser ses mouches. A en croire la Palatine, la mode des diableries n'est pas passée : " Vous ne sauriez croire, écrit-elle à  la date du 8 octobre 1701, à  quel point on est sot à  Paris. Tous veulent passer maîtres dans l'art d'évoquer les esprits et autres diableries. "

 

Le 9 octobre 1702, d'Argenson adresse à  Pontchartrain un rapport-fleuve sur " les noms et les intrigues des faux devins, des prétendus sorciers, de ceux qui promettent la découverte des trésors ou la communication des génies, qui distribuent des poudres, vendent des talismans, consacrent des bouquets et des pentacles " [étoiles à  cinq branches]. " Il y a longtemps, écrit-il dans sa lettre d'envoi, que je diffère à  vous informer d'un grand désordre qui augmente de jour en jour et qui ne se borne pas à  la corruption des moeurs mais tend à  détruire la religion dans tous ses principes. " D'Argenson s'effare de ces faux sorciers dont " le nombre est devenu si grand que plusieurs de nos communautés d'arts et métiers ne sont pas à  beaucoup près si nombreuses ". A ne compter que les chefs des cabales les plus importantes, le lieutenant de police en a repéré 19 dont il se propose de donner le détail. " Je remarque avec beaucoup de douleur, poursuit-il, que le nombre des dupes se multiplie et que l'inquiétude ou l'espérance prévalent de plus en plus sur la foi et sur la raison. "

 

Le rapport lui-même est un extraordinaire tableau détaillé et coloré des " cabales ", de leurs chefs, de leurs complices et de leurs dupes. Voici, par exemple, le 18e " chef ", le baron de Saugeon, qui " se dit d'une maison illustre et s'est fait une généalogie magnifique ". Ce faux baron et sa femme, qui demeurent faubourg Saint-Germain, rue du Bac, " vendent des poudres et des fleurs pour faire aimer, s'intriguent pour des mariages mal assortis, vendent de l'eau pour rétablir les virginités qui ne subsistent plus, regardent dans la main, expliquent les songes, tirent des horoscopes et des figures, annoncent l'avenir, regardent dans le verre et se piquent de faire trouver infailliblement ce qu'on a perdu ". Le faux baron a des génies familiers qui lui transmettent presque chaque jour des lettres du pape qu'il exhibe devant ses dupes. Quant à  sa femme " son principal talent est de favoriser les débauches des filles de famille ".

 

De temps en temps, on trouve des drogues suspectes comme chez la veuve Gaillard embastillée en mars 1709. Aussitôt appelés, les experts n'y ont trouvé que du tartre émétique et du vitriol blanc. Ce n'est pas suffisant pour le bûcher mais, aux termes mêmes de l'édit de 1682, ça l'est pour être enfermée à  la Salpetrière.

 

Que préconise d'Argenson ? Le châtiment, l'hiver précédent, d'un prêtre impie dénommé Barbet, qu'on a brûlé vif et moins encore la pendaison en effigie de Petit ne semblent avoir découragé leurs émules. Et le lieutenant de police d'évoquer le scandale des procès qui rend les scélérats plus indociles encore. Il faut de nouveau recourir à  " l'autorité du Roi " en envoyant tout ce monde à  l'Hôpital général ou dans des " châteaux " éloignés de Paris " pour y être nourris en pauvres et oubliés pendant longtemps ". Mais surtout pas de Chambre extraordinaire.

 

Le roi accorde à  d'Argenson toutes les lettres de cachet qu'il demande, une douzaine pour commencer. Le temps de se débarrasser des autres affaires en cours, le lieutenant de police frappe à  partir de janvier 1703 le grand coup qu'il méditait. Les chefs de cabales sont embastillés les uns après les autres. La douzaine, en 1704, est devenue trentaine. Parmi eux le couple Saugeon. A l'exemple de la plupart de leurs congénères, ils ne passent à  la Bastille que le temps d'y être interrogés par le terrible d'Argenson. Au bout d'un mois, la fausse baronne de Saugeon rejoint les correctionnaires de la Salpetrière, et son mari ceux de Bicêtre. C'est pour longtemps, comme le dit si bien d'Argenson. Bien des années plus tard, Saugeon est toujours à  Bicêtre où les conditions d'enfermement sont particulièrement atroces. D'ailleurs, il y est devenu fou, " se disant cousin du Roi, neveu du Pape et favori de l'Empereur ".

 

Comme pour l'affaire des Poisons, la machine tend à  s'emballer, le cercle des accusés s'élargissant sans cesse. Mais le lieutenant de police garde la tête froide, multipliant les transferts à  Bicêtre et à  la Salpetrière, loin de la publicité relative de la Bastille et plus loin encore de la justice réglée. " A l'Hôpital ! " est devenu le mot d'ordre, un Hôpital général d'où les mendiants ont tôt fait de ressortir mais pas les correctionnaires, tant que d'Argenson ne l'a pas jugé bon, autant dire jamais.

 

Il y aussi les fausses sorcières qui, une fois arrêtées, croient qu'elles vont arranger leurs affaires en jouant les possédées. C'est mal connaître l'impavide d'Argenson qui a, dès lors, tendance à  les enfermer directement chez les folles à  la Salpetrière, ce qui, pour qui n'est pas vraiment folle, est le pire des enfermements qui soit.

 

Pour être impitoyable, la répression des faux sorciers ne suffit pas néanmoins à  éradiquer le fléau. Pour la seule année 1712, dix-huit des quarante-cinq incarcérations à  la Bastille concernent des faux sorciers. Quant à  leur clientèle, de condition souvent plus relevée que la leur qui est toujours très modeste, on ne l'inquiète guère plus que du temps des Poisons. En tout cas, d'Argenson, à  la différence de ses successeurs, ne baissera jamais les bras. Le roi non plus d'ailleurs, qui exècre autant que son lieutenant de police l'impiété et le sacrilège.

 

Le dernier bûcher

 

Le 14 juin 1709, La Reynie a rendu son âme à  Dieu. Il avait quatre-vingt-quatre ans. Lors de l'affaire des Poisons, il avait été l'homme de Louvois mais plus encore le grand commis, intègre et sévère, de Louis XIV. A sa mort, Saint-Simon évoque de façon ambiguë " ce magistrat des anciens temps, si redoutable aux vrais criminels ". Des anciens temps... Comme l'époque qu'il avait si bien servie, La Reynie, avec ses tortures et ses bûchers, était en effet devenu archaïque.

 

La mort de La Reynie fait songer le roi à  la sienne. Il a alors soixante et onze ans. Il est vieilli, amer et malade, ne se déplaçant plus qu'en fauteuil roulant dans un Versailles morne et austère que régente désormais Mme de Maintenon. La Cour est lugubre et son roi aussi.

 

Le souverain se souvient de ce coffre qu'il avait fait sceller en présence du lieutenant de police et dont on lui avait remis la clé. C'était en juillet 1682 après qu'il avait définitivement mis fin à  la Chambre ardente. Dans ce coffre, il avait fait déposer tous les procès-verbaux concernant les " faits particuliers ", " vingt-neuf gros paquets de divers registres ou portefeuilles de minutes ", et en avait confié la garde à  La Reynie. Celui-ci avait jugé plus prudent de ne pas conserver ce coffre chez lui et l'avait fait entreposer chez Sagot, son greffier, qui gardait déjà  chez lui, rue Quincampoix, nombre d'archives de la police, y compris celles des Poisons. [Une telle pratique, qui paraît aujourd'hui curieuse, n'avait à  l'époque rien d'exceptionnel.] Sagot étant décédé en 1690, c'était son successeur au greffe, Nicolas Gaudion, qui avait déménagé les archives et le coffre chez lui, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie.

 

Le roi n'a pas oublié l'existence des procès-verbaux, mais il ne s'en est pas inquiété du vivant de La Reynie. D'ailleurs, il ne se serait jamais humilié à  exiger de celui-ci la destruction de ces documents. Mais maintenant ? Qui peut garantir l'inviolabilité de ce coffre plein de lourds secrets ? Et quand lui-même sera mort, des mains indiscrètes ou malveillantes ne viendront-elles pas fouiller ces archives, souiller sa réputation et ternir sa gloire ? Le roi a donc décidé de se débarrasser une fois pour toutes de ce qui a trait aux " faits particuliers ". Ce qu'il ignore et ignorera toujours, c'est qu'en toute candeur, le minutieux, le scrupuleux La Reynie a pris de tous ces documents des notes de travail et des résumés détaillés qui, après deux siècles d'oubli, vont rester à  la postérité.

 

Un mois ne s'est pas tout à  fait écoulé depuis la mort de La Reynie que, très tôt le matin du 13 juillet 1709, Nicolas Gaudion apporte le fameux coffre dans le cabinet du roi à  Versailles. Il est accompagné de Pontchartrain, devenu chancelier de France. Chose tout à  fait inhabituelle en cette saison, un solide feu brûle dans la haute cheminée. Le roi est là  qui remet la clé au chancelier. Celui-ci, après avoir constaté que les scellés n'ont pas été brisés, ouvre le coffre. Personne ne parle. On n'entend pas un bruit. Le roi examine brièvement les liasses que le chancelier lui tend une à  une avant de les confier à  un valet qui les jette aussitôt au feu. Le souverain, considéré comme étant en son Conseil, a fait dresser un procès-verbal qui décharge totalement Gaudion.

 

Lorsque tout est brûlé, le roi demande qu'on le laisse seul. Il s'approche de l'âtre où le feu n'est pas tout à  fait éteint, faisant rougeoyer les cendres des parchemins. De maigres volutes de fumée dessinent leurs arabesques. On pourrait y voir des corps en train de se tordre avant de disparaître à  tout jamais. Ceux, hideux et menaçants, des sorcières sur leur bûcher. Ceux, amoureux et caressants, des maîtresses royales sur leur couche. Athénaïs surtout, celle-là  même qu'on a fait disparaître tout à  l'heure dans les flammes.

 

Le roi a saisi des pincettes et se penche avec difficulté pour tisonner les cendres chaudes. Ce que Louis XIV remue ainsi pensivement, c'est aussi son passé quand, en danseur accompli, il fascinait ses favorites et sa Cour, sa chère Cour.

 

Quelque part on a ouvert une fenêtre. Un léger courant d'air fait voleter quelques cendres. Le vieux roi a soudain presque froid. Pour un peu, il demanderait qu'on rallume le feu. Mais non. N'est-on pas en juillet ? Que dirait-on ?

 

Par Claude Quétel

 

L'auteur

 

Directeur de recherche au CNRS, Claude Quétel est l'auteur de nombreux ouvrages sur l'Ancien Régime : Histoire véritable de la Bastille (Larousse, 2006), Les Evasions de Latude, (1986), De par le Roy, (1981). Il a été aussi directeur scientifique du Mémorial de Caen.

 

Claude Quétel

 

Claude Quétel signe l'un des premiers titres de la nouvelle collection Larousse, "L'Histoire comme un roman". Il y traite de l'affaire des Poisons, l'une des trois énigmes politico- criminelle de l'Ancien Régime, avec celle du Collier de la reine et celle du Masque de fer.

 

 

Dossier : L'affaire des Poisons

La légende des empoisonneurs commence...

01/06/2007 - Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=9292

 

Crédit photographique - Marc-René de Voyer de Paulmy d'Argenson (1652-1721)

www.biographie.net/tag/Naissance-en-165

 

Le Grand siècle et « ses vilaines affaires »

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-35413102.html

 

Madame de Brinvilliers, l'empoisonnante marquise

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-32344280.html

 

Noble empoisonneuse

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-33982731.html

 

Racaille et Cour des Miracles à Paris sous Louis XIV

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-35536074.html

 

Les putains du Diable : Le procès en sorcellerie des femmes

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-32052525.html

 

Femmes opprimées à La Salpêtrière de Paris (1656-1791)

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-31897777.html

 

Le Masque de fer, Entre histoire et légende

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-32403382.html

 

Latude va mourir

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-32271573.htm

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