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Document archives - Par quels moyens les Allemands ont-ils pu remonter jusqu'à  Jean Moulin ? Qui les a prévenus de la réunion de Caluire ? S'agit-il vraiment d'une trahison, ou d'une invraisemblable série de manquements ? Etat des lieux et des connaissances.

 

L'un des événements forts qui permet à  la police allemande de se rapprocher de Jean Moulin (Max ou Rex, dans la clandestinité) est l'arrestation du général Delestraint (Vidal), le chef de l'Armée secrète, le 9 juin 1943. Filatures, infiltrations et trahisons ont été efficaces. Quelque temps plus tôt, un agent français au service du renseignement allemand, l'Abwehr, est monté à  Paris. Il a intercepté dans une boîte aux lettres de Lyon un message entre René Hardy (Didot) et Delestraint. Les deux hommes doivent se retrouver à  la station de métro Muette, à  Paris. Delestraint, que Didot ne connaît pas, doit tenir ostensiblement le journal Le Pilori.

 

Ces informations sont exploitées par un officier de l'Abwehr, le capitaine Eugen Kramer. En janvier 1948, il fera le récit de la capture de Delestraint. Ce que redoutait tant Moulin dans ses messages envoyés à  Londres, à  savoir l'arrestation de son bras droit, vient de se produire. Pire ! C'est maintenant Max qui est en danger. Qui menait le bal face aux responsables de la Résistance et à  l'envoyé du général de Gaulle ?

 

La Gestapo ? A Lyon, la section IV, dirigée par Klaus Barbie, conduit la répression. Mais les agents de l'Abwehr ne sont pas inactifs. Et tous utilisent des éléments français, qu'ils soient formés à  l'espionnage ou qu'il s'agisse de résistants retournés. Kramer explique son rôle : " Sous l'occupation allemande en France, j'ai occupé, au titre d'officier avec rang de capitaine, un poste à  l'Abwehr, à  la section IH à  Dijon, sous les ordres du colonel Hildebrandt. J'ai été à  ce poste de 1940 à  1944, où j'étais plus spécialement connu sous le pseudonyme de Gegauf. "

 

Kramer dit employer " une cinquantaine d'agents immatriculés par la lettre K (Kramer) suivi d'un numéro ". Il se souvient particulièrement bien de l'un d'eux, K 30. Autrement dit Robert Moog, un Français né à  Paris le 28 février 1915 et entré à  son service au début de 1942. Sa première mission liée aux événements lyonnais débute à  Toulouse. Infiltré parmi le personnel de la poudrerie de cette ville, K 30 est " parvenu à  connaître l'existence d'un réseau de résistance " à  l'intérieur duquel il fait ses premiers ravages - arrestation de plusieurs agents et de radios. C'est l'opération Jura. Elle s'accompagne du dépouillement de documents qui permettent de remonter jusqu'à  Lyon, par une autre antenne du réseau prise au piège. La cible : le réseau Gilbert du capitaine Devigny, relié à  l'organisation du colonel Groussard, basée à  Genève, qui travaille en liaison avec les Britanniques. Moog est donc envoyé à  Lyon.

 

K 30 organise d'abord une première souricière dans cette ville, au 4 de la rue Bechevelin. Le 17 avril 1943 plusieurs personnes s'y précipitent tête baissée. Parmi elles, le capitaine Bulard, qui tente de s'enfuir mais est abattu. Moog, habitué aux emprunts d'identité, va s'emparer de la sienne. Ce même jour, il arrête aussi une femme : Edmée Delétraz. Forcée de jouer un double jeu, cette dernière va bientôt apparaître dans plusieurs coups de filet importants. André Devigny est arrêté à  son tour.

 

Mais toutes ces actions ne sont pas passées inaperçues de certains services allemands. On se rend compte alors que l'Abwehr et la Gestapo (Geheime Staatspolizei, la police secrète d'Etat) ou le SD (le Sicherheitsdienst, le service de sécurité nazi) travaillent, malgré les rivalités, la main dans la main. A Paris, " l'Hauptsturmfùhrer Kieffer, chef de la section IV du SD, expliquera Kramer, m'a demandé de laisser K 4 et K 30 à  sa disposition pour continuer l'exploitation des documents saisis ". Derrière l'indicatif K 4 se cache un autre Français, un équipier de Moog, René Saumande. Quant à  l'exploitation des documents, elle concerne, selon Kramer, une boîte aux lettres à  Lyon " où le courrier relevé un jour par le SD nous fit connaître un rendez-vous à  Paris entre Didot et le général Delestraint au métro Muette ". Intervient aussi dans cette action un autre agent français, venu de Marseille celui-là.

 

Dans la cité phocéenne, les mouvements de la Résistance sont également particulièrement actifs. Combat, du capitaine Frenay, par exemple. Or, le 28 avril 1943, un drame se déroule. Parmi les résistants arrêtés à  la taverne Charley, boulevard Garibaldi, l'un se nomme Jean Multon, dit Lunel. " Dès son arrivée à  la Gestapo, il est interrogé ; sans violence, il accepte de travailler pour le compte de la Gestapo. " Fait gravissime, car Multon connaît bien les rouages du mouvement Combat. " Il nous a déclaré, avouera celui qui dans cette ville anime la répression au sein du SD, Ernst Dunker, dit Delage, qu'il avait d'autres affaires bien plus intéressantes à  Lyon. " Parmi lesquelles celle d'une boîte aux lettres fort importante dans les échanges entre services clandestins. Cela justifiait amplement qu'après avis du chef de la Kommandantur de Marseille, Multon, nanti d'une lettre de ce dernier pour son homologue de Lyon, soit lui aussi dirigé sur cette ville.

 

De quelle boîte aux lettres s'agit-il ? Celle du 14 de la rue Bouteille, à  Lyon, qui sert au réseau Résistance-Fer. Le 26 mai 1943, Henri Aubry, membre de Combat, qui fait partie des structures de l'Armée secrète, y fait déposer par sa secrétaire un message en clair. Sait-il que ce lieu est grillé et omet-il, pour des raisons qui nous échappent totalement, d'en prévenir les destinataires ? Toujours est-il que le rendez-vous qu'il fixe entre Hardy et Delestraint, le 9 juin suivant au métro Muette, tombe entre les mains de Multon, désormais chaperonné par Moog. L'affaire prend de telles proportions qu'elle mobilise tous les services allemands: " Sachant l'importance qui s'attachait à  la personne de Didot [Hardy], les services allemands avertirent Paris. " Kramer, le capitaine Schmitt pour le service III F de l'Abwehr et Kieffer pour le SD se mettent sur la piste de Vidal-Delestraint, le chef de l'Armée secrète.

 

Moog et Multon-Lunel, poursuivent leur besogne. Bertie Albrecht, intime de Frenay, est la prochaine victime. En accord avec les services de Klaus Barbie, on se sert d'Edmée Delétraz comme appât. Cela se passe le 27 mai 1943, à  Mâcon, à  l'hôtel de Bourgogne et dans un square attenant. " Je devais lui transmettre, témoignera Edmée Delétraz, le message suivant : "Henri va bien, ne vous faites pas de souci, on a eu des nouvelles." " Henri n'est autre que Frenay, qui échappe à  l'arrestation, mais pas sa secrétaire et amie, Bertie Albrecht. Barbie, Moog et probablement Multon participent à  l'opération qui entraîne la découverte de l'adresse de l'appartement de Frenay, à  Cluny, et la saisie de plusieurs documents. Bertie Albrecht mourra des suites de sa détention quelques jours plus tard...

 

Les tragédies s'enchaînent. Inspiré par le message qui a été saisi dans la boîte aux lettres de la rue Bouteille, le duo Moog-Multon se retrouve, le 7 juin au soir, sur l'un des quais de la gare de Lyon-Perrache. Ils s'invitent au rendez-vous parisien entre Hardy et Delestraint. Mais les deux hommes croisent sur leur chemin - fortuitement ? - René Hardy, reconnu semble-t-il par Multon-Lunel. Le responsable de Résistance-Fer n'ira pas au bout de son voyage. Moog décide de le faire déposer à  Chalon-sur-Saône, où Barbie va venir le cueillir, et de poursuivre pour aller à  la rencontre de Vidal-Delestraint, chef de l'AS.

 

Une Armée secrète qui préoccupe à  plus d'un titre Jean Moulin et dont les membres sentent se resserrer sur eux un puissant étau. Quelques mois auparavant, à  Lyon encore, en mars 1943, une série d'arrestations a été effectuée par la police française : François-Marie Marchal, Steele, Christine Denoyer, Raymond Hego, Roger Morandat, Serge Asher, Maurice Fouquet, François Vallet et Henri Banthmann figurent sur une première liste de personnes prises dans les mailles d'un vaste filet. Derrière de fausses identités se cachent plusieurs membres de l'AS : Marchal, c'est François Morin, dit aussi Forestier, chef d'état-major de l'organisation ; Vallet, c'est Raymond Aubrac ; Fouquet, c'est Maurice Kriegel, etc. Si la plupart sont libérés, la moisson de documents récoltés est impressionnante. Dans Jean Moulin, la république des catacombes, son secrétaire, Daniel Cordier, écrit : " C'était la première fois que les Allemands s'emparaient de documents où se trouvait expliqué en détail l'organigramme de la Résistance et surtout de l'Armée secrète. " Cela générera un rapport qui remonte jusqu'à  Berlin : le rapport Kaltenbrunner du 27 mai 1943. Cette source allemande indique [qu'au sein de l'AS] " notre agent avait obtenu, en qualité d'ancien officier français, un poste important ". Une trahison jamais élucidée. S'agit-il d'une vantardise tendant à  prouver que la police allemande tenait son affaire bien en main? Ou d'une authentique référence qui, selon la règle, ne pouvait livrer l'identité du traître dans aucun écrit ?


 

Du côté de la police française, on ne reste pas inactif non plus. Si plusieurs de ses membres participent à  la Résistance, d'autres apportent leur concours à  l'occupant. C'est le cas de l'inspecteur de la PJ lyonnaise, Michel L., qui prend part aux interrogatoires des résistants de l'AS arrêtés en mars 1943. Mais il sert aussi de relais à  la Gestapo qui le rétribue grassement en échange des précieux renseignements issus des services français - qui seront souvent à  l'origine de nombreuses arrestations de résistants. Taupes, hommes ou femmes retournés, traîtres vénaux, la liste est impressionnante. De leur côté, des membres de Combat, nombreux à  être inquiétés, sont aussi au centre de plusieurs nébuleuses. Henri Aubry, celui qui a remis le message convoquant Hardy et Delestraint à  Paris dans des circonstances mal définies - et qui pour le moins frise l'irresponsabilité - fera d'étonnantes déclarations après la guerre. En mai 1943, il aurait été contacté par un certain André qui le met en confiance en lui parlant, avec de bonnes références, de ses contacts avec la Résistance toulousaine. Aubry, qui a besoin d'agents de liaison pour Combat, l'enrôle et lui confie diverses missions. Selon son propre récit, grande sera sa surprise lorsqu'il retrouvera, après les arrestations de Caluire, le dénommé André parmi les policiers chargés des interrogatoires ! A la Libération, Aubry ne saura pas cependant mettre un nom ou un visage sur ce mystérieux agent. On n'ose envisager, si véritablement ce personnage a joué le rôle que l'on redoute, la moisson de renseignements qu'il a pu engranger !

 

En attendant, au métro Muette, le 9 juin, vers 9 heures, Moog est à  pied d'oeuvre. Kramer, son chef, relatera ainsi les faits : " Il repère un monsieur assez âgé, mais d'allure sèche et militaire. Il suppose que c'est le général Delestraint, car l'endroit est assez désert et les passants rares. Assez sûr de lui, Moog l'aborde, sans faire aucune présentation : "Mon Général, vous attendez Didot. Il n'a pas voulu venir ici car il a jugé que c'était trop dangereux. Il vous attend au métro Passy." [Delestraint], qui paraît très nerveux ce matin, sursaute aux paroles de Moog mais il accepte de suivre son interlocuteur en ajoutant "qu'il a auparavant un autre rendez-vous avec deux de ses hommes au métro Pompe". " Quelques minutes plus tard, avenue Foch, dans les bureaux de Kieffer, outre Delestraint on retrouve, arrêtés, un de ses adjoints, le colonel Gastaldo, et un jeune agent de liaison, Théobald, alias Terrier.

 

Dans son rapport sur ces événements, Kramer n'a pas manqué de rappeler la collaboration étroite entre le SD de Kieffer et ses collègues de l'Abwehr du service III F du capitaine Schmitt - dont le chef est un certain Adolf von Feldmann. Voilà  qui conduit tout droit à  d'autres opérations, plus politiques celles-là. Feldmann, s'il est le neveu de l'amiral Canaris (le grand patron de l'Abwehr), a travaillé aussi pour un certain Alexander von Kreuz, lui-même très proche d'Eugen Kramer. Cette " belle famille " appartient au renseignement militaire allemand, et son cortège d'agents aux talents variés a aussi pour rôle de déjouer les plans communistes à  l'intérieur de la Résistance. Il faut dire que les réseaux de ces derniers sont probablement très efficaces, en tout cas bien cloisonnés, bénéficiant déjà  d'une longue expérience au sein de l'appareil communiste international. Nous connaissons sans doute encore peu de chose de cette infrastructure, loin de la lutte des groupes FTP ou FTP-MOI. On découvre parfois, au détour de rapports d'agents gaullistes, leur existence. Ainsi celui de Michel Cailliau, alias Charrette, qui décrit auprès du BCRA, les services de renseignements de la France libre, à  Londres, en juillet 1943, l'activité en zone sud et à  Lyon, en particulier, de certains agents comme Lucien, qui n'est autre que Thaddée Oppmann, l'un des rouages du Service B, le réseau d'espionnage du PCF.

 

Cette activité souterraine décuple évidemment l'énergie de la police française et de ceux qui, dans les arcanes de la collaboration, entendent bien poursuivre leur croisade anticommuniste généralement entreprise avant la guerre. Albert Beugras, bras droit de Jacques Doriot au Parti populaire français, également agent appointé de l'Abwehr III F, parle d'un centre français de liaison de l'Internationale communiste à  Lyon. La III F dispose d'autres hommes qui sont en contact avec une partie... de la Résistance. C'est le cas du comte-espion Alexander von Kreutz qui, par le biais d'un personnage dont le rôle a récemment été mis en lumière, Raymond Richard, a établi d'étranges contacts. Le dénommé Richard est successivement ou tout à  la fois policier membre de la Spac (la zélée Section de police anticommuniste), immatriculé à  l'Abwehr (dont il est l'agent numéro 7 122), en relation avec le service de renseignements très privé de Bernard Ménétrel, le médecin du maréchal Pétain, et au service de la Gestapo. Avec de telles références, l'homme fera des ravages au sein de la Résistance. Mais c'est surtout les liens étroits avec Bénouville, l'adjoint de Frenay à  la tête de Combat, et avec ses principaux lieutenants dans la clandestinité (Jehan de Castellane, René Hardy et sa maîtresse, Lydie Bastien) qui posent problème. Des liens si étroits avec des milieux de la droite nationaliste, hostile à  Moulin et à  tout ce qui se situe à  gauche, que Richard ne semble pas devoir ignorer grand-chose de ce qui se trame à  la tête de la Résistance.

 

Si l'on sait que Jean Moulin et Henri Frenay se sont fortement opposés, faut-il voir dans ces liaisons dangereuses d'autres explications qui impliqueraient finalement l'élimination de Max " au nom de la lutte anticommuniste " ? s'interroge Pierre Péan dans Vie et mort de Jean Moulin . Encore faudrait-il pouvoir apprécier, ce qui n'est pas le cas, tous les paramètres et connaître en particulier la nature des rapports qu'entretenait Jean Moulin avec les communistes et quel était alors, précisément, le jeu de ces derniers face au représentant du général de Gaulle...

 

Par Gérard Chauvy

Dossier : Qui a trahi Jean Moulin ?

Les réseaux infiltrés par des taupes

01/10/2002 Historia

 

Crédit photographique-L’amiral Canaris dirigeait le contre-espionnage allemand sous Hitler (l’Abwehr)

www.courtois.cc/blogeclectique/index.php?post...

 

René Hardy: coupable ou innocent ?

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-36074008.html

 

Alias Caracalla

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-33163712.html

 

Lydie Bastien, la diabolique de Caluire

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-32293030.html

 

L'Affaire suisse, la Résistance a-t-elle trahi de Gaulle ?

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-28653206.html

 

Mémoires de justice : Barbie, Touvier, Papon

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-34863735.html

 

 

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