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Document archives - Avec de jeunes professeurs agrégés de l'Université, Historia rétablit chaque mois une vérité historique, en allant à  l'encontre d'une notion aussi communément admise qu'erronée.

 

En réalité, ce droit n'a jamais existé. Certes, des droits concernant le mariage existent à  l'époque féodale. Ainsi, la taxe de formariage, à  payer si la fille d'un sujet se marie en dehors de sa seigneurie, forme un droit seigneurial renforçant la dépendance personnelle. Le cullage désigne un droit payé par de nouveaux mariés aux célibataires du village, par compensation. Rien à  voir avec le droit de cuissage, qui aurait été un privilège du seigneur lui donnant le droit de passer la première nuit de noces avec la jeune épousée de l'un de ses dépendants. Or, comme l'a prouvé Alain Boureau dans Le Droit de cuissage. La fabrication d'un mythe, XIIIe-XIXe siècle (Albin Michel, 1995), les preuves du droit de cuissage sont si ténues qu'elles en sont négligeables. Seuls cinq documents en témoignant datent bien du Moyen Age, les autres sont des faux. Et leur analyse montre que leurs références au droit de cuissage relèvent de la pure fiction juridique. Celui-ci n'est pas une réalité historique mais plutôt un mythe à  l'origine de ce que nous appelons désormais le harcèlement sexuel.

 

C'est au XIIIe siècle que des représentations favorables à  cette invention juridique se mettent en place. Les redevances matrimoniales deviennent alors insupportables car elles touchent à  l'autonomie du corps et à  la virginité. Elles forment un point de cristallisation du rejet de l'autorité seigneuriale. Progressivement, dans la langue vulgaire, la confusion lexicale s'opère entre cullage et cuissage, l'opinion étant prête à  croire à  tous les abus des seigneurs. A l'époque moderne, ce mythe s'enracine : il est repris d'une part par la littérature libertine et par des auteurs des Lumières, pour mieux dénoncer le système féodal ; d'autre part, par certains seigneurs eux-mêmes, qui se vantent d'avoir exercé un droit les valorisant.

 

Au XIXe siècle, l'historiographie médiévale est au coeur de querelles idéologiques, et en 1854 s'ouvre la première grande polémique sur le droit de cuissage. Les libéraux anticléricaux s'opposent aux royalistes catholiques, l'enjeu étant la représentation de l'" ancienne France ", oppressive et inhumaine. On voit ainsi combien ce droit s'est ancré dans les mentalités depuis le Moyen Age : les esprits y étaient prédisposés, ce droit de cuissage servant divers intérêts. Ce mythe imprègne ainsi les mémoires, les manuels d'histoire de la IIIe République, les romans, les films enfin. Il n'est donc guère surprenant qu'en 1992, lorsque l'Assemblée nationale donne au harcèlement sexuel sa définition légale, la presse rebaptise très vite ce délit " droit de cuissage ". Aujourd'hui, le mythe continue de nourrir les référents sur ce harcèlement. Il est l'expression symptomatique d'une autre idée reçue, celle d'un Moyen Age barbare, mais aussi de l'histoire de la condition féminine. Car s'il n'y avait pas un droit, il y avait sans doute une réalité...

 

Par Amélie de las Heras, enseignante

Le droit de cuissage sévit au Moyen Age - FAUX.

01/10/2007 - Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=19986

 

Le Droit de cuissage : La Fabrication d'un mythe, XIIIe-XXe siècle

de Alain Boureau (Auteur)

Broché: 325 pages

Editeur : Albin Michel (7 février 1995)

Collection : L'évolution de l'humanité

 


Société - Travailleurs sociaux (45)

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