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Archives de presse - Le débarquement de Normandie n'aurait sans doute pas réussi si quelques hommes exceptionnels, et discrets, n'avaient mené à bien la plus belle opération de l'histoire des services de renseignement. Une mission si extraordinaire qu'en 1946 la section des archives de l'armée britannique ordonna que sa classification «top secret» ne soit jamais levée. Auteur de nombreux best-sellers internationaux, dont un roman inspiré de cette aventure - «Fortitude», chez Robert Laffont, bientôt adapté pour la télévision - l'écrivain américain Larry Collins raconte, en exclusivité pour L'Express, les secrets de «Fortitude».

 

«Cela ne marchera jamais, laissa tomber sir Alan Brooke, chef de l'état-major impérial. Mais, bon Dieu, il faut que ça marche!» Face à lui, le colonel John Henry Bevan ne dit rien. Bevan affichait toujours cette supériorité tranquille héritée de plusieurs générations de banquiers du côté de son père, de ducs et de vicomtes du côté de sa mère. Eton, Oxford, la City: son parcours, jusque-là, avait été impeccable. Il n'était pas militaire de profession. Mais la qualité de ses états de service dans les tranchées de la Somme lui avait valu de se retrouver officier de renseignement du «field marshal» lord Haig. Il s'était montré éblouissant, à ce poste: il avait par exemple annoncé, avec une extraordinaire précision, le lieu et l'ampleur de la dernière poussée allemande sur la Marne. Un seigneur de la guerre de l'ombre. Voilà pourquoi, un quart de siècle plus tard, sir Alan avait décidé de lui confier la responsabilité de la plus incroyable entreprise d'intoxication de l'ennemi dans l'histoire militaire. Nom de code: opération «Fortitude». Objectif: piéger Hitler, l'inciter à concentrer ses troupes là où elles ne serviraient à rien dans les heures suivant le Débarquement. Enjeu: l'issue de la bataille de Normandie. Et, donc, l'issue de la guerre.

 

Son apparence d'homme tranquille était trompeuse. Bevan était un faux calme. Il fumait quatre paquets de Players par jour et pouvait exploser devant des collaborateurs moins brillants que lui. Ses yeux bleus, alors, s'enflammaient. Quand il le fallait, il savait se montrer retors. Et impitoyable. Le fair-play? Cet Anglo-Saxon plus vrai que nature ne savait pas ce que c'était. Surprendre l'ennemi par-derrière, de préférence endormi, telle était sa vision d'une stratégie efficace.

 

Le plan qu'il prépara pour Fortitude était stupéfiant de simplicité. Il fallait faire croire aux Allemands que le débarquement du 6 juin ne serait qu'un hors-d'oeuvre, une pâle entrée en matière avant la véritable opération stratégique: une attaque dans le Pas-de-Calais. Le scénario présentait cependant une faille majeure. Les Alliés manquaient d'hommes sur les îles Britanniques. Ils en avaient tout juste assez pour préparer un débarquement. Comment allaient-ils convaincre les généraux du Führer que d'autres soldats s'entraînaient pour une seconde offensive? Là encore, la réponse de Bevan fut d'une géniale simplicité. Il ferait exister une armée de fantômes, qui ne prendraient vie qu'en un lieu capital, la tête des chefs du service de renseignement de la Wehrmacht.

 

Voilà le scénario écrit. Première scène: Quicksilver, le recrutement des spectres. Bevan et sa troupe - une aristocrate, un auteur de romans de gare, un fabricant de savons, un banquier, un savant excentrique et le fils d'un pacha - avaient un nom pour leur armée imaginaire: Fusag (First US Army Group). Ils avaient aussi un général. Un vrai de vrai: George S. Patton, celui qui, pour les Allemands, devait mener l'assaut à venir. Ils avaient enfin un terrain d'entraînement: le sud-est de l'Angleterre, d'où les envahisseurs seraient censés partir pour Douvres, la Manche, le Pas-de-Calais. La reconquête. Mais il n'y avait que trois divisions dans cette partie de l'Angleterre. Toutes les autres se préparaient dans le sud-ouest du pays, tremplin naturel pour la Normandie.

 

Quand on lui expliqua le plan, le commandant Ralph Ingersoll, de l'US Army, fut pris d'un grand éclat de rire. «Je pensais vraiment que tout cela n'était qu'une immense rigolade.» Il se laissa faire, pourtant, quand on l'emmena, en janvier 1944, visiter une usine où des menuisiers construisaient méticuleusement des pièces d'artillerie et des chars en bois que Bevan et ses acolytes projetaient de déployer dans les champs pour leurrer les avions de reconnaissance de la Luftwaffe. Du travail d'artiste. «Mais beaucoup trop long», se dit Ingersoll. Qui avait des souvenirs d'enfant. Une image lui traversa l'esprit: la parade de Thanksgiving, devant le grand magasin Macy's, à New York; des dizaines de chars de carnaval, gigantesques baudruches représentant Donald ou Mickey Mouse. Pourquoi ne pas fabriquer des chars d'assaut gonflables? Une fois qu'un moule aurait été réalisé, on pourrait les produire à la douzaine. Ce fut un trait de génie. Dès mars, les compagnies américaines Goodyear et Goodrich envoyaient en Angleterre des centaines de camions, de chars Sherman, de pièces d'artillerie lourde ou légère. Ils arrivaient dans des paquets de petite dimension. Mais, une fois gonflés... Ils furent déployés dans les prairies du sud-est. La nuit, un vrai tank avec de vraies chenilles labourait le terrain pour imprimer les traces que d'authentiques engins auraient dû laisser en manoeuvrant.

 

On planta des tentes qui n'abritaient que des poêles dont la fumée donnait à penser que des cuistots y cuisinaient pour des bataillons entiers. On déversa des milliers de jerricans et de boîtes de munitions vides. Des convois de camions, de Jeep, d'ambulances formaient des processions sans fin et sans objet. Et l'on mobilisa «Dad's Army», les vétérans de la Home Guard britannique, pour que les pilotes des avions espions ennemis soient les témoins, de temps à autre, de véritables manoeuvres.

 

Mais Bevan savait qu'un bon décor ne fait pas, à lui seul, une bonne pièce. Il faut aussi de bons dialogues. D'autant qu'il n'y avait pas de meilleur département, dans les services de renseignement allemands, que la Direction Y, celle de l'interception des messages. Qu'à cela ne tienne: des acteurs de Broadway et de Hollywood furent appelés à la rescousse, chacun sachant imiter à la perfection tous les accents, de Brooklyn au Sud profond, et submergeant bientôt les oreilles ennemies de vrais-faux messages codés - 13 818 entre le mois d'avril et le mois de juin 1944. A son habitude, la Direction Y des services nazis fit des merveilles. Elle localisa les QG de Fusag à Wentworth, près d'Ascot, à Chelmsford et dans le Wiltshire. Un triomphe pour Bevan. Son armée fantôme existait.

 

Elle hantait même les nuits du colonel baron Alexis von Roenne, le chef de Fremde Heere West (FHW, les armées étrangères de l'Ouest), l'un des principaux services de renseignement militaire allemands. Une sorte de Bevan teuton. Un patricien de la vieille Prusse. Comme Bevan, il s'était distingué durant la Première Guerre mondiale. Comme Bevan, il était banquier de formation. Et, comme Bevan, il était investi de redoutables responsabilités: chaque semaine, il rédigeait un rapport dans lequel il analysait les forces en présence et la tactique prévisible des Alliés. Destinataire du texte: le Führer en personne. Pour s'informer, von Roenne préférait s'en remettre aux photos aériennes et à l'interception des messages plutôt qu'aux renseignements de ses agents. Mais, au début de 1944, le maréchal Göring se montrait de plus en plus réticent devant l'utilisation de ses avions pour de simples missions de reconnaissance. Alors, von Roenne décida qu'il lui fallait compter sur les hommes. Il se rendit à Berlin chez l'amiral Wilhelm Canaris, patron de l'Abwehr. «Qui sont nos meilleurs espions? lui demanda-t-il. - Un Polonais et un Espagnol, répondit d'emblée l'amiral. Des rocs. Allez voir leurs câbles, à Tirpitzstrasse. Le nom de code du Polonais est V-Mann (Vertrauensmann: agent secret) Armand'', celui de l'Espagnol, V-Mann Arabal''.» Le petit amiral avait raison. Les meilleures informations provenaient des deux mystérieux agents. Tout correspondait avec les renseignements interceptés par le service Y; le 17 avril 1944, von Roenne commença ainsi son rapport pour le Führer: «Il y a aujourd'hui 60 formations anglo-américaines d'importance en Angleterre... Les Alliés concentrent de plus en plus leurs troupes dans le sud-est du pays.»

 

Tous les mercredis après-midi, une poignée d'hommes, la moitié en civil, l'autre en uniforme, s'engouffraient dans une sinistre bâtisse victorienne en brique rouge, au 58, Saint James Street, à Londres. Au-dessus du porche, les lettres MGM désignaient le propriétaire des lieux: la Metro-Goldwyn-Mayer. Mais il n'y avait aucune mention des locataires: le MI 5, le contre-espionnage britannique. Le comité XX - un simple chiffre romain, sans signification particulière - se réunissait au troisième étage. Bevan chouchoutait ses membres. Car le comité était l'un des bataillons d'élite de sa troupe. Depuis 1939, le MI 5 avait démasqué chaque agent nazi envoyé en Grande-Bretagne: tous avaient été tués, emprisonnés ou, mieux encore, retournés. Parmi ces derniers, un Polonais et un Espagnol. Le premier s'appelait Roman Garby-Czerniawski, alias «Brutus». Ancien capitaine de l'armée de son pays, pilote accompli et skieur de classe olympique, il s'était retrouvé à Paris après la double débâcle de la Pologne puis de la France. C'est là qu'il mit sur pied le premier réseau de renseignement britannique dans la France occupée, Interallié. Hélas! il tomba amoureux. De Mathilde Carré, «la Chatte», sa codeuse, celle qui cryptait les messages clandestins. Elle était aussi femme légère. Le sergent de l'Abwehr qui l'arrêta un jour était beau. La Chatte devint sa maîtresse. Elle dénonça son ancien amant et ses compagnons. Dans les desseins pervers qu'entretiennent les hommes de l'ombre, Czerniawski devint, dès lors, un acteur capital. Car les Allemands décelèrent l'homme de talent. Un matin de 1942, dans sa cellule de Fresnes, le major Oskar Reille, de l'Abwehr, lui fit une offre. «Allez en Angleterre, lui dit-il. Vous espionnerez pour nous. En échange, je vous garantis que vos 63 compagnons de réseau ne seront pas exécutés.» Le Polonais accepta. Le 14 juillet 1942, entre Fresnes et l'hôtel Lutetia, à Paris, où ils allaient l'interroger, les Allemands le laissèrent s'échapper. Erreur colossale, Czerniawski restant fidèle à sa vraie cause: celle des Alliés. A Londres, il raconta tout au MI 5. D'abord méfiants - d'où son nom de code, «Brutus» - ils réalisèrent bientôt que les Allemands accordaient à cet agent une grande valeur. Bevan ne pouvait pas laisser passer pareille occasion. Il le recruta, le cajola, en fit l'un des piliers de l'opération Fortitude. Le 26 avril 1944, l'agent Czerniawski, alias «Brutus» pour les Anglais, alias «V-Mann Armand» pour les Allemands, chouchou du colonel von Roenne et de l'amiral Canaris, révélait à ses officiers traitants nazis qu'il avait repéré, dans le Wiltshire, dans le sud-est de l'Angleterre, des mouvements de troupes et de matériel. Il ne précisa pas, bien entendu, que les chars d'assaut étaient des baudruches. Et les hommes, des fantômes.

 

A Londres, Bevan et ses hommes savouraient leurs triomphes. Car Brutus n'était pas seul. V-Mann Arabal, l'autre protégé de Canaris, travaillait évidemment, lui aussi, pour les maîtres de l'intoxication en cours. Son histoire était encore plus extraordinaire que celle du Polonais. Il s'appelait, lui, Juan Pujol Garcia. Un Catalan, anticommuniste primaire, qui avait combattu pour Franco pendant la guerre civile. Mais il détestait Allemands et Italiens. L'avenir de l'Occident, pensait-il, reposait sur deux démocraties libérales: la France et la Grande-Bretagne. Quand la guerre éclata, il proposa ses services aux Britanniques. «J'utiliserai mes contacts auprès des Allemands. Je les espionnerai pour vous. - Pas question», lui répondit-on. Chez les hommes de l'ombre, on se méfie toujours un peu des offres de services spontanées. Mais Garcia était obstiné. Et diabolique. Il rendit visite à Wilhelm Leissner, chef de poste de l'Abwehr à Madrid. «Je vais à Londres pour travailler dans une société pharmaceutique. Voulez-vous que j'espionne les Anglais?» Leissner se renseigna sur le personnage. Son passé franquiste plaidait pour Garcia. Leissner lui donna un nom de code («Arabal»), quelques instructions et lui souhaita bon vent.

 

Grand maître de la supercherie, Arabal n'alla pas au-delà de Lisbonne. C'est là qu'il s'installa. Se nourrissant de journaux britanniques, d'une imagination débordante et d'un sens aigu de l'analyse, il envoya des rapports remarquables aux Allemands. Pour expliquer à Berlin comment ils cheminaient de Londres au Portugal, Garcia inventa un personnage de courrier, matelot sur un bateau qui faisait le trajet Liverpool-Lisbonne. Du grand art. Car les Britanniques, interceptant les messages allemands, se demandèrent bientôt qui était cet homme bien informé. Juan Pujol Garcia, Votre Majesté. Pour vous servir. Le Catalan, en effet, proposa une nouvelle fois de mettre son talent au service de la Couronne. Le MI 5, là encore, sauta sur l'occasion. L'histoire du faux courrier de Liverpool transporta d'enthousiasme cet amateur de faux-semblants qu'était Bevan. Alors, il imagina d'autres informateurs pour Garcia: des guerriers de l'IRA, des nationalistes gallois, des sikhs, des Chypriotes grecs, tous ennemis de l'Angleterre. Tous fictifs. Mais von Roenne et les siens n'y virent que du feu. En février 1944, alors que Fortitude commençait à se concrétiser, Garcia, alias «Garbo», alias «Arabal», avait convaincu les Allemands qu'il avait 24 agents dans son écurie. A Douvres, à Ramsgate, à Folkestone, à Canterbury, partout où les fantômes de Fusag préparaient, croyait Berlin, la libération de l'Europe à partir du Pas-de-Calais.

 

Mais on n'en était encore qu'aux prémices d'un pur chef-d'oeuvre de la guerre de l'ombre. Car Bevan et les siens inventaient chaque jour un peu plus. Un matin, vers la fin d'avril 1944, somnolant sur son breakfast dans le jardin de sa résidence de Chesterfield Gardens, à Londres, l'officier traitant de Garcia, Tomas Harris, se réveilla en sursaut. Une idée folle venait de lui traverser l'esprit. «Tommy» Harris, père anglais, mère espagnole, était considéré comme l'un des meilleurs experts mondiaux de Goya et du Greco. Les mauvaises langues chuchotaient même qu'il avait consacré l'essentiel de son temps, pendant la guerre d'Espagne, à organiser le trafic d'oeuvres d'art volées dans des églises pour son propre compte et celui des loyalistes. Mais qu'importe! Ce matin d'avril, il fit peut-être gagner la guerre aux Alliés. Son trait de génie: Garcia annoncerait à ses «patrons» allemands à Madrid, quelques heures avant le débarquement sur les plages de Normandie, qu'une opération majeure était en cours. Vu le temps qu'il faudrait aux Allemands pour décoder le message, le recoder pour le transmettre à Berlin et le déchiffrer là-bas, les Alliés seraient déjà sur les plages. Les Allemands, donc, ne pourraient rien en faire. Sinon s'extasier sur la qualité de leur agent Arabal. Et, plusieurs heures plus tard, au moment où Hitler devrait décider d'envoyer toutes ses troupes vers la Normandie ou de se garder ailleurs, Garcia déclencherait une nouvelle alerte. «Un deuxième débarquement est en cours, préviendrait-il. Il aura lieu dans le Pas-de-Calais. Ne vous laissez pas abuser par l'opération Overlord?»

 

«Comme toutes les opérations militaires, les entreprises d'intoxication entraînent des pertes», soulignait un rapport américain sur Fortitude, le 25 mai 1945. Des pertes, c'est-à-dire des morts innocents. Tués pour rien? Tués pour faire plus vrai. Car comment convaincre l'ennemi qu'un débarquement aura lieu dans le Pas-de-Calais si l'on ne prépare pas le terrain par des bombardements massifs? Pour faire vrai, donc, deux bombes tombèrent sur le Nord, pour une sur la Normandie. Et des résistants parlèrent sous la torture, livrant à l'ennemi ce qu'ils pensaient être des secrets d'importance capitale. Cela faisait partie du plan. Le 1er juin 1944, par exemple, un réseau opérant à la frontière franco-belge se met en alerte. Car la BBC vient de transmettre le texte qu'ils attendent: «Message pour la petite Berthe». Les Anglais savent que le réseau est infiltré par les Allemands. Deux jours plus tard, les résistants sont arrêtés. Interrogés. Brisés. Plusieurs parlent. Si le message est répété, avouent-ils, suivi de la phrase «Salomon a chaussé ses grands sabots», c'est que le Débarquement aura lieu dans les quarante-huit heures. Dans le Pas-de-Calais.

 

La nuit du 5 au 6 juin, John Bevan la passa à errer dans les rues de Londres. Il fumait ses Players, obsédé par les mots de sir Alan Brooke, le soir où il avait entendu parler de Fortitude pour la première fois. «Cela ne marchera jamais», se disait-il.

 

A quelques encablures, Garcia-Garbo-Arabal, son opérateur radio et Tommy Harris se mettaient à table dans la maison de Chesterfield Gardens. L'approche, tendue, du moment de vérité ne les empêcha pas de déguster quelques verres de château-ausone 1934. Avec modération. Car, à 3 heures du matin, alors que la flotte alliée faisait route vers les plages normandes, ils gagnèrent une maison, à Hampstead Heath, sur une colline. C'est là que Garcia avait sa radio. Ils appelèrent Madrid. Pas de réponse. Bizarre. Le correspondant allemand de l'agent avait toujours été fidèle au poste. Un quart d'heure plus tard, nouvelle tentative. Toujours rien. Et encore quinze minutes plus tard. Rien. La plus belle opération de l'histoire du renseignement allait capoter parce qu'un opérateur radio allemand, pour une fois, n'était pas au rendez-vous. Il était dans un bouge du vieux Madrid, faisant le joli coeur auprès d'une danseuse de flamenco. On ne sait lequel des deux se lassa le plus vite. Vers 4 heures, enfin, l'Allemand répondit à l'appel. Garcia délivra son message: les Alliés débarquent en Normandie.


 

A Zossen, dans la banlieue de Berlin, le colonel von Roenne étudiait les informations venues du front. Le message d'Arabal était dans le lot. Au petit matin du 6 juin, le baron nazi rédigea le «Rapport n° 1288 sur la situation dans l'Ouest». Citant des «sources crédibles», il souligna: «Pas une seule des unités de Fusag n'a été engagée dans les opérations en cours. Cela signifie que l'ennemi prépare un engagement de plus grande envergure qui visera le secteur côtier du Pas-de-Calais.» A Berchtesgaden, Hitler partageait cette analyse. Ce ne fut qu'après le déjeuner, au château de Klessheim, qu'il daigna envoyer quelques renforts à von Rundstedt, un des deux chefs des armées allemandes en Normandie (l'autre étant Rommel). Mais, une heure plus tard, quand le premier lui demanda de faire plus, le Führer se mit en colère. «Hors de question!» éructa-t-il. Puis il s'en alla faire sa sieste.

 

Au soir du 7 juin, le vieux von Rundstedt n'avait plus aucun doute. Hitler, von Roenne, les autres: tout le monde se trompait. Il n'y aurait pas de second débarquement. Une fois encore, il envoya un message, toujours le même: dépêchez tous les chars, toutes les armes, tous les soldats vers la Normandie. Rommel, lui, continuait d'avoir les yeux fixés sur le Pas-de-Calais. La Normandie n'était qu'un leurre. Hitler lui donna raison. Provisoirement. Car, le jeudi 8 au soir, le Führer prend enfin une décision qui fait plaisir à von Rundstedt. Il ordonne «Case III», le renforcement massif des troupes en Normandie. Cinq des divisions du Pas-de-Calais, y compris la 1re panzers SS et la 116e panzers, reçoivent l'ordre de s'ébranler sur-le-champ. En Normandie, les Alliés piétinaient. Pour Eisenhower, le cauchemar restait possible. Si Fortitude devait être un succès, c'était maintenant ou jamais.

 

«Salomon a chaussé ses grands sabots.» A 19 h 15, ce même 8 juin, un membre du commando 307 de l'Abwehr, basé dans le nord de la France, sursauta. On lui avait dit que, s'il entendait ce message, il lui faudrait le transmettre immédiatement à ses chefs. Il accomplit fidèlement son devoir. Brutus et Garbo aussi. Un peu après minuit, ils mirent leurs émetteurs en marche. Brutus, le Polonais, appela Paris. «J'ai passé la journée au château de Douvres, rapporta-t-il à ses traitants allemands. J'y ai vu Patton, le roi, et toute une batterie de généraux américains. Ils préparent quelque chose.» Garbo, l'Espagnol, prit langue avec Madrid. Et débita son roman. Il raconta qu'il avait rappelé ses trois meilleurs agents, 7-2, 7-4 et 7-7, membres de sa brigade antibritannique. Ils lui avaient rapporté qu'une grande activité agitait le sud-est de l'Angleterre. L'agent 7-7 avait vu des péniches de débarquement dans les rivières Deben et Orwell, prêtes à embarquer des troupes. «Il est parfaitement clair, conclut-il, que, si l'attaque en Normandie est d'envergure, son objectif principal est d'attirer l'essentiel de nos troupes vers cette région dans le dessein de frapper ailleurs avec un maximum d'efficacité. La disposition des formations alliées dans le sud-est montre que la nouvelle frappe aura lieu dans le Pas-de-Calais, d'où le chemin sera le plus court vers leur objectif final: Berlin.»

 

Von Roenne téléphona personnellement au QG de Hitler. «Il y aura un nouveau débarquement dans le nord de la France le 10 juin. Retirer les troupes de cette région serait une grave erreur.» Il confirma ce diagnostic par écrit dans son rapport quotidien, déposé sur le bureau de Hitler à 13 h 35, le 9 juin, au moment même où celui-ci commençait sa réunion stratégique. Le Führer hésitait. Il décida de réfléchir. Il attendrait le soir. A 22 h 20, un résumé écrit des propos de Garcia atteignit Berchtesgaden. Von Roenne avait ajouté quelques mots de sa main: «Les informations données par cet agent ont presque toujours été confirmées par les faits. Leur valeur est inestimable.» Le papier survécut à la guerre. Une annotation à l'encre verte indique que Hitler lui-même le lut. La 1re panzers SS et la 116e panzers furent arrêtées dans leur élan. Elles resteraient dans le Pas-de-Calais. Von Rundstedt en fut informé. Les Britanniques interceptèrent le message. Longtemps après la guerre, sir Ronald Wingate, l'adjoint de John Bevan, raconta qu'un sourire se dessina sur le visage de sir Alan Brooke quand il apprit la nouvelle, dans la «war room» souterraine de Churchill, à Londres. «Nous savions que nous avions gagné.»

 

La XVe armée allemande, la meilleure, demeura bloquée dans le Pas-de-Calais jusqu'au 15 juillet. Par Hitler. Et par Fortitude. Attendant une invasion qui n'aurait jamais lieu. Et un adversaire qui n'avait jamais existé.

 

Roman Czerniawski resta en Angleterre après la guerre, pour collaborer aux travaux du gouvernement polonais en exil. Le major Oskar Reille, l'officier de l'Abwehr qui l'avait envoyé à Londres, ne se douta jamais de rien. Il tint d'ailleurs sa promesse: presque tous les membres du réseau Interallié revinrent d'Allemagne vivants. Czerniawski mourut en 1987. Garcia, lui, disparut quelque part en Amérique du Sud. Mort récemment, il était le seul survivant connu de la Seconde Guerre mondiale à pouvoir porter de hautes distinctions militaires à la fois britanniques et allemandes.

 

John Bevan, enfin, retourna à la finance, héros discret d'événements extraordinaires seulement connus de ses intimes. Il mourut d'un cancer du poumon en 1977. Trop de Players, bien sûr. Sur son lit de mort, sa fille l'interrogea: «Papa, ne regrettes-tu pas toutes ces cigarettes fumées pendant la guerre? - Pas une seule bouffée, darling, répondit-il. Pas une seule bouffée.»

 

Les secrets de l’opération « Fortitude »

Par Collins Larry, publié le 28/04/1994

http://www.lexpress.fr/outils/imprimer.asp?id=607409&k=17

 

Nom de code "La Chatte": l'agent secret Mathilde Carré

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-36152778.html

 

"Les taupes" infiltrent les réseaux de la Résistance

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-36131516.html

 

1944. Les Alliés s'apprêtent à lancer sur les plages normandes la plus formidable opération militaire de tous les temps. Pour le succès du jour J, il faut impérativement convaincre Hitler et l'état major allemand que le débarquement de Normandie n'est qu'une diversion et que, en réalité, le vrai débarquement aura lieu dans le Pas-de-Calais, trois jours plus tard. C'est l'objectif de l'opération ultra-secrète Fortitude. Fortitude est à la fois un grand roman d'aventures et le récit de cet épisode passionnant de la Seconde Guerre mondiale. Une histoire haletante, faite d'amour et d'héroïsme, de sacrifices et de trahisons, qui mêle admirablement la fiction à la réalité. Best-seller mondial, Fortitude est aujourd'hui un grand film diffusé sur TFl pour la commémoration du débarquement.


 

Fortitude (Broché)

de Larry Collins (Auteur)

Broché: 509 pages

Editeur : Robert Laffont (19 mai 1994)

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