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Documenr archives - Immunité parlementaire, irresponsabilité constitutionnelle... Ces termes qui fleurissent dans nos journaux renvoient à  la crise institutionnelle, née de "l'affaire des décorations". En 1887, elle avait entraîné la chute du président Jules Grévy.

 

« Jadis, on était décoré content. Aujourd'hui, on n'est décoré que comptant ! ».  C'est par cette phrase, pour le moins énigmatique, signée Alfred Capus et parue dans Le Gaulois que les Français découvrent, le 7 octobre 1887, le " scandale des décorations ". Dans un premier temps la presse - Le Petit Parisien, Le XIXe siècle, etc. - parle au conditionnel : " Il y aurait une cote des rubans rouges, comme pour les valeurs de la Bourse, les laines en suint ou les pétroles de Chicago, variant suivant les ressources des récipiendaires, de 25 000 à  50 000 F [...]. Il y aurait un certain nombre de gens compromis dans ces tripotages : sénateurs, aventuriers et jusqu'à  un général du ministère de la Guerre. Quand on songe que les plans de mobilisation sont dans de pareilles mains, on frémit. Qui trafique des décorations peut aussi bien trafiquer des secrets de la défense nationale. Il faut que Justice soit faite ! " Puis des noms sont publiés : celui des dames Ratazzi et Limouzin, celui du sénateur comte d'Andlau, celui du général Caffarel, sous-secrétaire d'état-major de l'armée et celui de Daniel Wilson. Rien moins que le gendre - l'époux d'Alice Grévy - du président de la République, Jules Grévy, réélu pour un second septennat le 28 décembre 1885.

 

A 80 ans, Jules Grévy offre l'image du bon bourgeois de son époque, cultivé- il cite Horace, Virgile et Racine -, républicain convaincu, quoique totalement ignorant des questions sociales et des conditions de vie du monde ouvrier. Ancien avocat, devenu député dès 1848, puis président de la Chambre, il a fait, durant son premier mandat de chef de l'Etat, adopter La Marseillaise comme hymne national et la date du 14 juillet comme fête nationale. Son visage austère encadré d'un étroit collier de barbe, incarne les vertus de prudence politique - " Dans la vie politique - et surtout dans la vie publique -, il ne faut pas trop se remuer. Il faut laisser dire les hommes et laisser faire les choses. [...] " - et d'avarice domestique : il porte des chaussures ressemelées, malgré les 300 000 F qui lui sont octroyés pour ses frais de représentation, il n'organise que trois bals par an à  l'Elysée, ne voyage jamais mais touche des indemnités de transport... On prétend même que son épouse, Coralie, fait elle-même, ses courses.

 

" Surtout ne pas faire de vagues ", semble être la devise des Grévy. Et c'est justement cette famille austère, a priori au-dessus de tout soupçon, qui se trouve désignée à  la vindicte.

 

L'affaire a débuté, quelques semaines plutôt, en septembre 1887, quand revient aux oreilles de M. Gragnon, préfet de police, des informations selon lesquelles est organisé un vaste trafic de décorations. Aussitôt, le préfet ordonne une enquête discrète chez la dame Limouzin - dont le nom est cité avec celui de la dame Ratazzi. La première, prenant l'inspecteur Lardiesse pour un solliciteur, lui fait l'article, l'assurant " qu'il n'était pas nécessaire d'avoir fait quelque chose pour être décoré, il suffisait de n'avoir rien fait qui empêche de l'être " ! Puis elle annonce le tarif : 25 000 F, ajoutant, laconique : " Cher mais sûr. " Pour preuve de ses dires, la Limouzin montre ses références : des lettres signées d'Andlau, Caffarel et Wilson. La corruption jusqu'au sommet de l'Etat. Mieux, l'inspecteur Lardiesse - rebaptisé pour la circonstance Langlois, commerçant de son état -, obtient d'être mis en présence du général Caffarel. Le lendemain, 1er octobre, l'inspecteur est même reçu, au ministère de la Guerre, par le général qui lui lance : " Eh bien ! Dites donc, il n'y a rien de changé dans le prix convenu ? "

 

Les faits et les dires se recoupent. On se rappelle d'une personne, venue protester au ministère de la Guerre contre l'importance de la somme exigée pour obtenir la Légion d'honneur, et qui s'était fait vertement rembarrer par le général : " Mais pour qui me prenez-vous ? Je ne fais décorer que des gens riches. " Seule solution pour couper court à  ce qui n'est pas encore un scandale public, la mise à  la retraite d'office du sous-secrétaire d'état-major de l'armée, le 6 octobre 1887. Suivie de son incarcération. Mais le scandale, que l'on croit un très court moment étouffé, rebondit lorsqu'on apprend la fuite du comte d'Andlau, sénateur de l'Oise, qui saute dans le premier train, histoire de mettre un maximum de frontières entre lui et le juge Atthalin, chargé d'instruire l'affaire - et que l'on retrouvera en Amérique du Sud.

 

Le lendemain, le 7 octobre, la presse se fait une joie de rapporter l'exclamation naïve d'un agent, qui ouvrant le coffre-fort du sénateur en fuite et trouvant les nombreuses décorations de général, s'était écrié : " Monsieur le juge, voilà  la boîte aux échantillons ! "

 

Poursuivant son instruction plus avant, le " petit juge " demande à  auditionner Daniel Wilson, député d'Indre-et-Loire depuis 1873, donc couvert par l'immunité parlementaire. A la Chambre, une commission est constituée. Le 17 novembre, elle autorise les poursuites contre le gendre par 511 voix contre... 1. Entre-temps, les dames Limouzin et Ratazzi ont comparu en correctionnelle et elles ne se sont pas privées de mettre directement en cause Wilson - la Limouzin, menaçant même à  la fin de l'audience : " Je suis ici pour cette canaille de Wilson. [...] Il me le paiera si je suis condamnée. " Et elle le sera : six mois de prison. Idem pour Caffarel qui, lui, écopera de 3 000 F d'amende.

 

Installé avec toute la famille Wilson au palais présidentiel, " Monsieur Gendre ", conseiller privilégié du Président, est accusé d'avoir transformé l'Elysée - il y dispose de huit secrétaires - en une annexe d'affairistes, usant et abusant de sa position. On parle de plus de 20 000 interventions payantes en six ans, soit plus de dix par jour, fêtes et dimanches compris. Les exemples de prévarication s'étalent dans la presse : il a obtenu, en échange d'argent, la grâce présidentielle pour un marchand de vin de l'Yonne, condamné à  trois mois de prison pour fraude. Il a négocié des Légions d'honneur en échange soit d'argent (le directeur du casino de Monte-Carlo versera 100 000 F), soit sous forme d'abonnements de soutien à  la vingtaine de journaux à  un sou, dont La Petite France, qu'il possède ; s'est servi de la griffe présidentielle pour expédier son courrier personnel en franchise. De fait, Wilson se hâte de reverser 40 000 F à  l'administration des Postes. Pis qu'une maladresse, un aveu !

 

Journalistes et politiciens ne le lâchent plus. Le prétexte est inespéré pour abattre, à  travers lui, son beau-père. Les adversaires de tous bords se regroupent pour la curée. A droite, les monarchistes espèrent déconsidérer l'idée même de République, appuyés en cela par les boulangistes, dont le chef, le général Boulanger, a été évincé du ministère de la Guerre en mai. A gauche, l'ambition personnelle sert d'aiguillon. Il s'agit tout bonnement de prendre la place. Et les candidats ne manquent pas : Jules Ferry, président du Conseil de février 1883 à  mars 1885, guette la succession ; Georges Clemenceau déclare, lui, vouloir déblayer le chemin du pouvoir de cet encombrant vieillard.

 

Parmi les adversaires de Grévy, Clemenceau est sans doute le plus acharné. A la fois journaliste et député, il interpelle ses collègues autant que ses lecteurs : " S'il survenait un événement extérieur grave, à  qui le pays pourrait-il s'adresser ? Qui tient le drapeau ? Qui représente le gouvernement ? " Et ajoute : " Je vous promets une de ces crises comme on n'en a pas encore vu dans le monde parlementaire ! "

 

De fait, le cabinet Rouvier démissionne le 19 novembre, mais reprend sa démission le 30 - Grévy avait assuré qu'il quitterait la présidence... mais était revenu sur sa parole. Droit dans ses bottes, le Président s'accroche, en effet, à  son poste : " Je suis un roc. On n'imagine pas ce qu'il peut y avoir de force chez un juriste comme moi. D'ailleurs, le patriotisme m'oblige à  rester à  mon poste. Si je me démettais, je créerais le précédent le plus fâcheux. Je resterai... " De politique, la crise devient institutionnelle : Grévy oppose aux députés son " irresponsabilité constitutionnelle " ; les parlementaires, impuissants à  le renverser, bloquent les institutions en refusant de former un nouveau gouvernement.

 

Alors qu'à  la Chambre la situation est bloquée, la rue gronde. Pour museler la presse, on a interdit aux vendeurs de journaux de crier les titres. Mais les chanteurs des rues ont pris la relève. Dans les cafés, sur les boulevards, partout, ils vendent les paroles des Lamentations d'un beau-père : " Sous l'nom d'pod'vin et compagnie / Mon gendre ouvrit des magasins / A sa boutique y's'chargait d'vendre /Rubans faveurs Légion d'honneur/ Ah ! quel malheur d'avoir un gendre ! "

 

Le 2 décembre, vaincu, Jules Grévy adresse aux présidents du Sénat et de la Chambre des députés sa démission, non sans conclure : " Mon devoir et mon droit seraient de résister ; mais dans les circonstances o๠nous sommes, un conflit entre le pouvoir exécutif et le Parlement pourrait entraîner des conséquences qui m'arrêtent. La sagesse et le patriotisme me commandent de céder. " La foule amassée place de la Concorde acquiesce en entonnant La Carmagnole et le refrain d'une opérette à  la mode : " Allons, allons, il faut partir ! "

 

A 17 h 20, trois voitures quittent le palais de l'Elysée. A leur bord, Jules Grévy, son épouse, sa fille Alice et ses deux petites-filles. Direction, son hôtel particulier de l'avenue d'Iéna, acquis grâce aux économies amassées lors de ses huit années passées sous les lambris de la République en qualité de chef de l'Etat.

 

Le 3 décembre, Sadi Carnot est élu président de la République. Le 9 septembre 1891, à  7 heures du matin, Jules Grévy s'éteint à  Mont-sous-Vaudrey, dans le Jura, où il avait vu le jour le 15 août 1807.

 

Par Marie-Hélène Parinaud*

Surtitre : XIXe siècle

Scandale à  l'Elysée

01/03/2002Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=7897

 

Crédit photographique – Jules Grévy

collections.bm-lyon.fr/PER0011810


Biographie de l'auteur

 

Marie-Hélène Parinaud, Vénitienne de cœur et historienne de profession (doctorat EHESS) revisite l'Histoire à travers des enquêtes policières véridiques. Elle a notamment publié la biographie du plus sulfureux des policiers, François Vidocq (éditions Tallandier 2001).

 

 

 

Le beau-fils au pilori

 

La presse se déchaîne contre Wilson (voir la une du Pilori de septembre 1888) alors qu'il vient d'être acquitté en appel. Mais c'est surtout contre le président Grévy que les polémistes affûtent leur plume en 1887. Le Gaulois publie cette annonce : " A céder, après fortune faite, un fonds de président de la République. Maison fondée en 1789 au coin de la rue Gabriel. " Ainsi que : " A louer de suite, au coin du faubourg Saint-Honoré, un grand immeuble ; eau et gaz à  tous les étages. " Et enfin : " A la Renommée de la Légion d'honneur, rubans et cordons assortis. La maison prévient sa nombreuse clientèle de la liquidation de ses ateliers. " Rochefort dans Le Figaro surenchérit : " M. Grévy a laissé passer l'heure de se soumettre, il n'a plus qu'à  se démettre. "

 

Daniel Wilson envers et contre... tous

 

De ses ancêtres britanniques, Daniel Wilson a hérité son flegme et une barbe rousse. Noceur invétéré, il a, avant d'entrer en politique, dilapidé sa fortune dans les casinos. Ruiné, il doit même s'installer un temps chez sa soeur, au château de Chenonceau. Elu député d'Indre-et-Loire en 1873, il se présente à  la mairie de Loches où il est élu en 1876. Le président du Conseil, Jules Ferry, le remarque et le nomme sous-secrétaire d'Etat aux Finances en 1880.

 

L'année suivante, il rend visite au président Grévy dans sa demeure de Mont-sous-Vaudrey. C'est là  qu'il fait la connaissance d'Alice, 32 ans, brune, artiste, adorée de son père. Il obtient sa main et le mariage est célébré, en septembre, à  l'Elysée, où le jeune ménage s'installe.

 

A l'Elysée, le gendre dispose d'un bureau à  côté de celui de son beau-père. Il est submergé de solliciteurs qui souhaitent obtenir des décorations. Comme Jules Grévy, fidèle à  son avarice, n'a accordé aucune dot à  sa fille, Wilson y voit le moyen de se faire de l'argent. En échange de souscriptions d'abonnement à  ses journaux, il se fait fort de leur faire obtenir les fameuses rosettes. Lorsque le scandale éclate en 1887, ses comparses s'enfuient ou sont arrêtés. Lui seul reste en liberté. Le pamphlétaire Rochefort proteste : " Les agents de Wilson sont sous les verrous, mais lui, le chef des ruffians est libre comme l'air. " Il finit pourtant par être jugé par la 10e chambre et le 2 mars 1888 il est condamné à  deux ans de prison, sans privation de ses droits civiques. Il fait appel et est acquitté le 27 mars, " attendu qu'il n'y a pas eu de promesses fermes [...] d'une croix dont on se targuait de disposer, alors qu'en réalité on n'en disposait pas ".

 

En novembre de la même année, Wilson revient tranquillement s'asseoir dans l'hémicycle. Après un moment de stupeur, un de ses collègues demande une suspension de séance. Par 345 voix contre 30, les membres de l'Assemblée votent la suspension et sortent tous. Sauf Wilson. Une heure après, les députés rentrent dans l'hémicycle et croisent le regard de " Monsieur Gendre " impassible. Surnommé " le flétri ", il renonce à  se représenter en 1889, mais revient à  la Chambre en 1893 puis en 1896, comme député d'Indre-et-Loire, le département " le plus décoré de France ". En 1902, il renonce à  son mandat. Il décédera le 13 février 1919, dans la plus parfaite indifférence.

 

Direction la case prison

 

L'Univers illustré du 19 novembre 1887 éclaire " l'affaire " en représentant la comparution, en correctionnelle, des principaux inculpés. La Limouzin, celle par qui le scandale est arrivé, écope de six mois de prison, Caffarel, celui qui " touchait ", d'une amende de 3 000 F. D'Andlau, autre corrompu, est en fuite. Wilson, couvert par son immunité, sera jugé en 1888.

 

 

Comprendre

 

 

Un président irresponsable

 

Que pourrait faire un président de la Ve République face à  une situation bloquée, telle que celle connue par Jules Grévy, les parlementaires refusant de former un nouveau gouvernement ? Le chef de l'Etat doit soit engager sa responsabilité devant le peuple, soit se démettre en sollicitant un nouveau mandat, soit lier son maintien au succès d'un référendum, comme de Gaulle en 1969. Pour ce qui relève des scandales, la cour d'appel de Versailles a confirmé, début 2000, le principe de " l'irresponsabilité pénale de chef de l'Etat " pendant la durée de son mandat. L'arrêt précise toutefois que des poursuites peuvent être engagées à  l'issue de celui-ci. La responsabilité du président de la République ne peut être engagée qu'en cas de haute trahison, devant la Haute Cour de justice

 


Histoire - Documentaires (102)

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