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Les bandes de chevaucheurs sèment la terreur dans les campagnes, voire les villes, à force de pillages et de rançons. Le roi comme le pape ont bien du mal à enrayer ce fléau endémique.

Un certain Mérigot Marchès, routier et fier de l'être s'exprime en ces termes : « Après les premiers désastres de la guerre de Cent Ans et la Peste noire, voici que les campagnes de France connaissent un nouveau fléau : les Grandes Compagnies. J'ai fait ce qu'on peut et doit faire de bonne guerre, comme prendre Français, les mettre de rançon, pris et pillé sur le pays, [...] bouter et faire bouter feux. »

Le terme de routier vient de l'ancien français rout , « rompu » et désigne, à partir du XIIe siècle, une fraction de troupe, une bande ; les routiers qui la composent deviennent rapidement synonymes de mercenaires et, dès les années 1350, de soldats incontrôlés et pillards. Le phénomène des « compagnies d'aventure » se développe d'abord en Italie à la fin du XIIe siècle, et s'amplifie au cours du XIVe siècle, quand les habitants des riches cités de la Péninsule délaissent le service militaire et délèguent tout le métier des armes à des bandes mercenaires, italiennes ou non. En temps de paix, ces troupes vivent sur le pays et constituent un fléau endémique. En France, où le pouvoir central est plus fort, le recours à des mercenaires apparaît plus discret et leur contrôle, plus étroit. Cependant, les bandes de soldats savent profiter habilement des défaillances politiques, et à trois reprises, elles ont pu constituer un réel cauchemar pour la société française : la première période se situe à la fin du XIIe siècle, dans le cadre de la lutte contre les hérésies ; la seconde correspond à l'apparition des Grandes Compagnies dans les années 1360, et la troisième, à celle des Écorcheurs, au lendemain du traité d'Arras de 1435.

Les Grandes Compagnies se mettent à foisonner après la signature du traité de Brétigny en mai 1360, lorsque le roi d'Angleterre, Édouard III, impose aux Français une paix humiliante. Celle-ci n'apporte pas la quiétude tant attendue dans toutes les campagnes, bien au contraire. Car les gens d'armes, une fois libérés de leur charge militaire, refusent de se disperser et de revenir à la vie civile. En effet, le retour dans leurs terres natales ne leur apporterait rien, et ces hommes, habitués à un mode de vie libre et aventureux, préfèrent continuer la guerre pour leur compte. Ne respectant rien, ils pillent et rançonnent les pays qu'ils traversent, qu'ils soient sous juridiction française ou anglaise. Dès lors, les souverains doivent affronter ce nouveau fléau. Les condamnations royales, sans cesse répétées, semblent parfaitement inutiles.

Les noms donnés à ces bandes armées indiquent que la plupart étaient formées de mercenaires étrangers, appelés par les rois au moment des guerres. Leurs noms - Brabançons, Catalans, Basques, Aragonais ou Navarrais - correspondent à des aires de recrutement particulières : des contrées peu fertiles et surpeuplées, situées aux marches du royaume de France. Dès le XIIe siècle, les routiers ont en outre reçu d'étranges surnoms, qu'on a du mal à interpréter : ainsi celui de Paillers viendrait de ce qu'ils arboraient un brin de paille sur leur coiffe, ou de ce qu'ils incendiaient systématiquement les meules de paille. Quant au terme de Cotereaux, il pourrait dériver de « couteau », ou de « cottier » (un paysan pauvre), ou de « coterie » (association), ou encore de « coterel » (une petite cotte de maille)... Ces compagnies s'avèrent assez hétérogènes dans leur composition. La plupart de leurs membres sont issus de milieux très humbles, déracinés par la misère et la guerre. Mais les personnalités qui intéressent les grands chroniqueurs attestent de nobles origines. Combien de bâtards parmi les capitaines de compagnie ! Jean Froissart rapporte ainsi l'exemple du capitaine Le Bascot, également nommé le Bâtard de Mauléon, employé par les Anglais. Cet « homme d'armes expérimenté et hardi » appartient à la vieille noblesse poitevine ; écuyer, il gagne ses éperons de chevalier à la bataille de Poitiers (1356), et s'assure d'ailleurs quelques rentrées d'argent en rançonnant trois hommes d'armes français. Jouissant d'une excellente réputation militaire, il ne cesse d'être recruté pour partir en campagne : il participe à la croisade de Prusse contre les païens, réprime une jacquerie en France, affronte les armées françaises tantôt aux ordres du roi de Navarre, Charles le Mauvais, tantôt à ceux d'Édouard III en 1359 ; et finalement, il rejoint la Grande Compagnie qui remporte la bataille de Brignais en 1362. Cet aristocrate hésite ainsi entre l'idéal chevaleresque traditionnel et une vie de rapines.

À l'époque des Écorcheurs (vers 1435-1440), Mérigot Marchès et bien d'autres capitaines de routiers, d'origine noble, finissent sur l'échafaud, tel le Bâtard de Bourbon. Mais certains s'en tirent beaucoup mieux et réalisent même une prodigieuse ascension sociale. Bertrand du Guesclin (v. 1320-1380) en constitue le meilleur exemple : issu d'une petite famille de Bretagne, noble, mais sans fortune, il serait peut-être resté à la tête d'une compagnie si ses exploits n'avaient attiré sur lui la faveur de Charles V, qui finit par lui conférer - privilège exceptionnel - l'épée de connétable de France.

Quelques roturiers arrivent aussi à se fabriquer un nom redoutable. Froissart, encore, ne cache pas son admiration pour un dénommé Croquard, à l'origine « pauvre garçon et longtemps page du seigneur d'Erclé en Hollande » ; ce jeune homme prend très tôt conscience qu'il peut s'enrichir et devenir puissant grâce à la science des armes ; il se met ainsi au service d'un capitaine et l'accompagne durant les guerres de Bretagne dans les années 1350. Lors d'une rencontre, son maître est tué, raconte le chroniqueur, mais « pour sa fidélité, ses compagnons l'élurent capitaine au lieu de son maître. Depuis, en bien peu de temps, il gagna tant, par rançons et prises de villes et de châteaux, qu'il devint riche au point d'avoir, disait-on, 60 000 écus, sans les chevaux, dont il avait bien en son étable vingt ou trente bons coursiers. Avec ce, il avait renom d'être le plus appert hommes d'armes qui fut au pays. » Ses exploits attirent aussi l'attention du roi de France, qui lui promet le titre de chevalier, ainsi que 2 000 livres de rente, mais, au contraire de Du Guesclin, Croquard préfère conserver sa liberté d'action et refuse cette offre généreuse.

L'organisation des Compagnies diffère peu. Toutes sont dirigées par un chef, choisi par ses hommes d'armes pour sa figure charismatique et ses qualités guerrières. Ces capitaines imposent des règles militaires : leurs hommes doivent leur jurer obéissance et suivre une discipline très stricte ; ils reçoivent en retour une solde et une part de butin. Les chroniques évoquent parfois des compagnies « sans tête », mais cela ne signifie pas que ces bandes agissent sans capitaine, seulement que celui-ci n'est pas reconnu par les autorités officielles. Leurs effectifs peuvent varier considérablement. Innombrables sont les petites bandes, composées de quelques dizaines d'hommes à peine, qui vivent sur le pays et pillent chaque jour des lieux différents, s'attaquant de préférence à des paysans sans défense. Les plus dangereuses rassemblent plusieurs milliers de combattants - jusqu'à 15 000 ou 16 000 hommes, selon Froissart. Ces Grandes Compagnies, bien organisées et conduites par un capitaine souvent connu, terrorisent le peuple : occupant une place forte ou de petites agglomérations, elles mettent en coupe réglée toute une région, et parfois même imposent un système seigneurial à la population locale ; les pauvres gens doivent ainsi respecter de nouvelles règles, obéir au capitaine, érigé en seigneur, et lui payer des impôts. Le capitaine agit quelquefois en administrateur pointilleux : afin de contrôler la circulation des hommes et des marchandises, il délivre des sauf-conduits et distribue des quittances d'imposition aux « sujets » ayant bien payé la redevance. Les plus ambitieux s'allouent des domaines dignes d'un grand féodal. C'est ainsi qu'à la fin du XIVe siècle, le fameux Geoffroy Tête-Noire se donne les titres de duc de Ventadour, comte de Limousin, sire et souverain de tous les capitaines d'Auvergne, Rouergue et Limousin. Selon Froissart, Tête-Noire gère le domaine et château de Ventadour « comme son bon héritage », et il gouverne si sévèrement les terres environnantes que « toutes gens labourent en paix », moyennant quelque contribution, bien sûr...

Éradiquer ces compagnies s'avère une nécessité vitale, mais comment faire ? Les condamnations royales ou pontificales ne servent à rien. Il faut donc rassembler de nouvelles troupes pour chasser les anciennes, ce qui n'est pas si facile dans un climat politique tendu et une crise financière profonde. En outre, les routiers, qui n'ont aucune merci à espérer des troupes régulières, se battent avec acharnement. Le 6 avril 1362, les Français, qui ont réussi à former une belle armée, viennent combattre la Grande Compagnie installée dans la forteresse de Brignais, près de Lyon, sur le Rhône. Mais le chef des routiers, Seguin de Badefol, fin stratège, ne laisse en vue que 5 000 hommes mal armés, et lorsque l'armée régulière approche de la place, des milliers de routiers, puissamment équipés, dévalent soudain les pentes environnantes au cri de « Aye Dieu, aye as compaignies ». Malgré le courage des chevaliers, l'armée royale est entièrement taillée en pièces : le comte de Joigny, le comte de La Marche, Jacques de Bourbon, son fils, et le jeune comte de Forez sont massacrés, et la plupart des survivants, faits prisonniers, doivent payer une exorbitante rançon.

La seule solution pour se débarrasser des routiers consiste en fait à engager ces troupes pour les envoyer se battre au loin, en Barbarie (Afrique du Nord), en Espagne, en Italie, voire en Hongrie contre les Turcs qui sont en train d'envahir les Balkans. En 1360, des compagnies occupent la forteresse de Pont-Saint-Esprit et pillent les campagnes jusqu'aux portes d'Avignon : terrorisé et lassé de payer sans cesse, le pape charge alors le marquis de Montferrat d'emmener ces pillards guerroyer en Lombardie contre une grosse somme de florins. Mais Seguin de Badefol, qui commande l'une des principales compagnies, refuse de déloger. En 1365, le pape, cette fois-ci rançonné par la compagnie d'Arnaud de Cervole, dit l'Archiprêtre, s'accorde avec l'empereur germanique pour recruter ce capitaine. Celui-ci accepte et rassemble, légitimement cette fois-ci, des compagnies encore plus nombreuses ; mais au dernier moment, il préfère changer d'avis et, à la tête de troupes fraîches, reprend sa vie d'aventures et de pillages. De son côté, Charles V profite d'une guerre civile qui déchire l'Espagne pour envoyer de l'autre côté des Pyrénées Du Guesclin et nombre de compagnies (1365). Il faudra en fait plusieurs décennies pour revenir à une situation normale.

Routiers ou gens d'armes, il s'agit là plus d'abstractions que de réalités concrètes pour ceux qui subissent les malheurs de la guerre. Les paysans, dont les récoltes sont ravagées, le bétail volé et les granges brûlées, ne font pas forcément la différence entre amis et ennemis, armée régulière et troupes débandées... Froissart rapporte que « les pauvres gens chantaient une note entre leurs dents, tout bas : "Allez-vous-en, ordures de crapaud, que jamais ne puissiez revenir." » De leurs chansons à la vérité, il n'y a qu'un pas : quand les autorités traditionnelles se révèlent incapables de maintenir l'ordre public et la sécurité, ce sont les villageois qui s'arment et affrontent les routiers. Ils remportent parfois quelques succès qui impressionnent les chroniqueurs, comme ce chef de routiers bretons, Maurice de Tresiguidi, qui est pris au piège par les gens du peuple en 1361. Bien sûr, ces opérations ne suffisent pas à éliminer véritablement la menace, mais pour les routiers et les hommes d'armes isolés, les campagnes ne sont pas sûres non plus.

Les renégats

Ces routiers-là ne sont pas sympas

01/05/2009Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=25650


Des brigands aux grandes compagnies

www.compagnie-des-routiers.com/Routiers_compa...

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