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Réfugié en Bolivie, l'ancien officier SS de Lyon avait réussi à  prospérer et à  faire oublier son passé. Les services français l'avaient pourtant repéré dès 1963. Et si, en 1972, les Klarsfeld remontaient à  nouveau sa piste, ce n'est qu'en 1983 que la justice pouvait le faire incarcérer, et juger.

Entre son arrivée à  Lyon, à  la fin 1942, et sa fuite précipitée devant les armées alliées à  l'été 1944, c'est lui qui avait été le chasseur. Vingt mois de battues, de courses-poursuites, de pièges, de traque. Ah ! l'enivrante sensation de surprendre son gibier au bercail... Le plaisir de lire l'angoisse sur leurs visages, leurs lèvres tremblantes, leurs genoux flageolants ! Parce que lui, l'Obersturmfûhrer SS matricule 272284, spécimen éminent de la " race des seigneurs ", ne craignait ni Dieu ni diable. Par bravade, on le voyait souvent parcourir les rues lyonnaises flanqué de trois ou quatre hommes, pas plus. Quand l'envie le prenait, c'est seul et en civil qu'il quittait à  pied son quartier général de l'hôtel Terminus puis de l'Ecole de santé, pour aller déjeuner dans un des restaurants du voisinage.

A cette époque, on ne l'appelait pas encore le " Boucher de Lyon " - une trouvaille d'après-guerre. Mais quel tableau de chasse, déjà , pour l'Obersturmfûhrer Klaus Barbie ! Des clandestins rattachés à  des réseaux de résistance français ou britanniques, des maquisards, des juifs - enfants inclus comme à  Izieu. Des centaines de déportations raciales ou non, d'assassinats, de tortures, de fusillades. Et fin du fin, la capture le 21 juin 1943, à  Caluire, des chefs de la Résistance, dont Jean Moulin, réunis pour désigner le nouveau patron de l'Armée secrète.

Brutal, sadique, dénué de tout scrupule, c'était Klaus Barbie tel qu'en lui-méme. Un pur produit du fanatisme idéologique nazi, avec son cortège de racisme, de mépris envers les " étres inférieurs ". Encore qu'on puisse imaginer une explication moins glorieuse à  ce comportement : la crainte d'une mutation toujours possible pour manque de zèle sur le front russe ! C'est qu'elle avait ses charmes, la vieille cité rhodanienne ! Ces messieurs de la SS pouvaient s'y offrir de bons dîners au Grillon, aux Glaces, au Balbo, au Lapin blanc, s'enivrer de vins fins et s'amuser avec des Françaises " amies " telle cette soi-disant " Mademoiselle Odette " dont il avait fait sa maîtresse attitrée, et qui se prénommait en réalité Antoinette.

Heureux comme Barbie quand il mange son pain blanc à  Lyon. Après la défaite du IIIe Reich viennent en effet ces jours pénibles où le chasseur se fait gibier et l'officier SS, courant d'air. Promu Hauptsturmfûhrer (capitaine) en novembre, l'ex-chef de l'Amt IV du KdS de Lyon a regagné une Allemagne qui, sous les coups de boutoir des Alliés, se réduit à  une peau de chagrin. Barbie figure comme criminel de guerre dans le Central Registry of Wanted War Criminals and Security Suspects, le Crowcass, ce fichier établi par les Alliés. Dans le Répertoire des agents allemands ayant opéré en France de la direction de la Sécurité militaire française, on le connaît aussi sous le nom de " Barbier ".

Mais attention, une guerre peut en cacher une autre, et le second conflit mondial cède la place à  la guerre froide naissante. Dans l'Allemagne en ruines, tout s'achète et tout se vend (bien que situé à  Vienne, le chef-d'oeuvre de Carol Reed, Le Troisième Homme , avec Orson Welles, rendra palpable cette ambiance trouble). Pourquoi pas Barbie lui-méme ? En avril 1947, il est recruté à  Munich par une unité spéciale du Counter Intelligence Corps américain. Les objectifs des limiers du CIC ? Pas la traque aux criminels de guerre, apanage d'une autre branche de leur organisation, mais la lutte contre l'espionnage soviétique en zone d'occupation US, l'infiltration du KPD, le Parti communiste allemand... et le renseignement sur l'allié français dont on se méfie beaucoup.

L'ex-chef de l'Amt IV lyonnais s'ouvre-t-il à  ses " traitants " américains du martyre de Jean Moulin, le délégué personnel du général de Gaulle en France occupée, et de ses camarades de Caluire ? C'est peu probable. Mais pourquoi ne pas faire état de son coup de mai 1944 ? Et quel coup ! Sur renseignements d'un agent double, le franco-allemand Lucian Wilhelm Iltis, responsable de l'appareil clandestin de l'Internationale communiste et simultanément informateur de la Gestapo de Strasbourg, Barbie a décapité en trois jours l'état-major de la Résistance militaire communiste pour toute la zone sud (lire " Les zones d'ombres de la Résistance ", dans Historia n° 603 de mars 1997). Une quarantaine de dirigeants, des dizaines de Francs-Tireurs et Partisans de base tombés dans la nasse hitlérienne un mois à  peine avant le débarquement en Normandie : pas d'exemple plus parlant d'efficacité à  exposer à  ses interlocuteurs, et bientôt employeurs, américains...

Début 1951, après cinq années de bons et loyaux services, Klaus Barbie et sa famille empruntent la " ligne des rats ", cette filière qui a conduit tant d'anciens nazis vers l'Amérique du Sud. C'est sur la Bolivie qu'il jette son dévolu, un pays de trois millions d'habitants o๠les immigrants allemands sont traditionnellement nombreux. Des Allemands dont le SS à  la bourse déjà  vide s'emploie à  faire la tournée. L'un d'entre eux, Hans Ertl, lui met le pied à  l'étrier en l'aidant à  monter une scierie en pleine montagne. Naturalisé en octobre 1957 sous le faux nom d'Altmann, Barbie commence à  faire sa pelote. De quoi accueillir avec flegme la visite officielle du général de Gaulle en septembre 1963. Pourquoi s'inquiéterait-il d'ailleurs, puisque le président français, tout à  ses projets de rapprochement avec l'Allemagne fédérale, a déjà  fait libérer ses deux anciens chefs, les généraux SS Oberg et Knochen . Deux mois plus tard, la Sécurité militaire française, ayant localisé Barbie à  La Paz, demande bien que le Sdece, les services spéciaux français, se penche sur son cas, mais cette requéte ne sera pas suivie d'effet.

En 1966, le SS matricule 272284 se reconvertit dans l'armement naval. Avec le soutien du général-président Barrientos, il crée la Transmaritima Boliviana, une société dont 49 % des parts lui appartiennent en propre, le reste étant l'apanage de l'Etat.

Repéré par les services français, Barbie l'est aussi par les Américains. La CIA a méme envisagé de lui proposer une nouvelle collaboration avant d'y renoncer, suite à  la plainte d'un sénateur influent, Jacob Javits, alerté par un de ses électeurs. Tant pis pour la centrale américaine de renseignement qui, inquiète de la poussée castriste, cherche des informateurs dans les pays d'Amérique du Sud. Elle localise " Che " Guevara en Bolivie - le révolutionnaire argentin tente d'y implanter une opposition armée au régime de Barrientos. Peu après, la police bolivienne capture un jeune militant d'extréme gauche français, Régis Debray, théoricien du " foyer " de guérilla. Aidés par la CIA, les militaires boliviens cernent enfin Guevara qui, blessé, sera abattu sans procès le 9 octobre 1967.

Complication deux ans plus tard : informé de la présence de Barbie par le consul de France à  La Paz, l'ambassadeur et ancien chef du maquis des Glières, Joseph Lambroschini, doit s'avouer impuissant. Toute à  ses négociations avec les autorités boliviennes pour obtenir l'élargissement de Régis Debray, condamné à  trente ans de prison, la diplomatie française n'est pas en mesure d'exiger simultanément l'extradition de Barbie. Libéré, Debray regagne Paris en 1970. L'année suivante, l'ancien officier nazi joue, avec succès, les collecteurs de fonds dans la région de Cochabamba, o๠il possède plusieurs affaires. Le Boucher de Lyon oeuvre pour le général Banzer, ce militaire d'extréme droite résolu à  renverser le gouvernement de gauche du général Torres. Mission accomplie en juin 1971. En récompense de ses bons et loyaux services, les amis de Banzer vont nommer Barbie lieutenant-colonel honoraire des services secrets. Omniprésent, l'ancien SS ne leur sert-il pas aussi d'intermédiaire avec l'Allemagne fédérale pour des achats d'armes ?

Mais tant va la cruche à  l'eau... Voici Beate et Serge Klarsfeld, les " chasseurs de nazis " sur ses traces. En janvier 1972, Beate se rend au Pérou, o๠Barbie passe des vacances, puis en Bolivie. Son initiative permet de rendre l'affaire publique. Le 1er février, la France dépose une demande d'extradition. Bien entendu, La Paz fait traîner la procédure.

Sur ces entrefaites, Régis Debray reparaît. Devenu conseiller du président socialiste chilien Allende, il prend, lors d'un passage à  Paris, l'initiative de contacter les Klarsfeld. Naît de leur rencontre dans un café de Saint-Germain-des-Prés ce projet audacieux : des officiers, liés à  l'opposition de gauche au régime Banzer, et des guérilleros boliviens kidnapperaient Barbie avant de l'amener au Chili. On l'acheminerait ensuite vers Paris par bateau. Réfugié politique au Chili, l'ancien préfet de Cochabamba, Gustavo Sanchez, de passage lui aussi en France, se joint au complot qu'appuie l'ex-président bolivien Torres, réfugié, lui, en Uruguay - où il sera d'ailleurs assassiné peu après. Muni de 5 000 dollars destinés à  l'achat d'une voiture pour convoyer clandestinement Barbie, Serge Klarsfeld se rend au Chili fin décembre 1972 avec le passeport d'un ami. Debray et lui gagnent la frontière chilienne. Ils y rencontrent Sanchez, et d'autres Boliviens dont deux officiers.

Dans les mois qui suivent, deux nouveaux rebondissements vont hélas ! intervenir. L'accident de la voiture achetée grâce aux 5 000 dollars de Klarsfeld d'abord ; l'emprisonnement momentané de Barbie ensuite, le 2 mars 1973, à  la fois pour " dettes impayées " et en raison de... l'examen de la demande d'extradition française ! Comme prévu le 5 juillet, la Cour supréme bolivienne refuse l'extradition : Herr Altmann peut d'autant moins étre renvoyé à  Paris qu'aucune convention juridique ne lie les deux capitales. Mais Barbie ne quitte la prison de San Pedro que le 25 octobre, un mois et demi après le putsch contre Allende au Chili qui rend impossible le plan de Debray et des Klarsfeld...

Ce n'est que partie remise. Les époux chasseurs de nazis parviennent bientôt à  infiltrer dans son entourage une amie allemande dont ils se refusent encore aujourd'hui à  donner l'identité. Toujours choyé par les autorités boliviennes, Barbie cache, lui, de moins en moins son passé nazi. Mais en juillet 1978, son ami le général Banzer doit démissionner et fuir. Coups d'Etat (l'ancien SS y joue parfois un rôle important, comme en juillet 1980), démissions forcées, manifestations. Début octobre 1982, les Etats-Unis, las des dictatures militaires latino-américaines, imposent le retour au pouvoir du démocrate Hernan Siles Zuazo, dont le secrétaire d'Etat à  l'Information, et bientôt à  la Sécurité, se trouve étre le vieux complice de Debray et des Klarsfeld, Gustavo Sanchez. Justement, Debray est devenu conseiller du président Mitterrand. Avec le soutien des Klarsfeld, l'ancien compagnon du " Che " exhume le dossier Barbie. Tout s'accélère. Déchu de sa nationalité bolivienne pour fausses déclarations d'identité à  son entrée dans le pays, le Boucher de Lyon est arrété.

Faut-il l'extrader en France o๠il a commis une bonne partie de ses crimes ? En Allemagne fédérale, son pays d'origine qui le réclame pour le juger ? Après hésitations et surenchères commerciales et économiques, Sanchez et les Boliviens optent pour la France. Le 4 février vers 21 heures, Barbie, officiellement " expulsé vers le seul pays acceptant de l'accueillir ", quitte la prison de San Pedro, menottes aux mains. A l'aéroport, des aviateurs français et des agents du Service Action de la DGSE le prennent en charge. Le lendemain 5 février 1983 vers 22 h 25, un fourgon cellulaire conduit le Boucher de Lyon à  la prison de Montluc, lieu quarante ans plus tôt de ses sinistres exploits. Le vendredi 3 juillet 1987, Klaus Barbie est condamné par la Cour d'assises de Lyon à  la prison à  perpétuité pour crimes contre l'humanité...

Par Rémi Kauffer

Surtitre : XXe siècle : Il y a vingt ans, le Boucher de Lyon était ramené en France

Klaus Barbie : la longue traque

01/06/2003Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=6478

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