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Bon nombre d'entre elles ne respectent pas le voeu de chasteté, donnent naissance à  des enfants, gèrent leur fortune. Et n'obéissent pas à  l'évéque... Il faut leur rappeler de porter l'habit, au moins à  l'église ! Voilà  ce que constate un contemporain de Saint Louis. Si le bon roi le savait ...

Les moniales apparaissent presque en méme temps que les moines, au IVe siècle de notre ère, en Egypte et en Syrie. Leur vocation est le téte-à -téte avec Dieu dans la solitude - monos signifie seul, c'est pourquoi on parle de monachisme - et l'abstinence. Trois préceptes sont au fondement de la vie monastique : renoncement à  la sexualité, à  l'argent, au pouvoir. Ils s'accompagnent du voeu de stabilité : en principe, on ne sort pas du monastère. Cette exaltation chrétienne de la chasteté, surtout féminine, si originale par rapport au judaïsme et à  l'islam où le devoir de tout croyant est, au contraire, de croître et de multiplier, a séduit davantage de femmes que d'hommes, car la porte du Ciel est étroite. L'épouse du Christ a plus de chances d'étre sauvée.

Les grandes règles, et surtout celle de saint Benoît (vers 480-vers 560) que suivent toutes les religieuses en 1200, ont été conçues par et pour les hommes, puis adaptées aux femmes. La règle bénédictine aménage d'abord l'emploi du temps. Trois types d'exercices doivent occuper l'âme, l'esprit et le corps : la prière, ou opus Dei , avec les sept offices qui scandent la journée depuis la première heure du jour jusqu'aux matines en pleine nuit ; la vie intellectuelle, qui consiste en lectures saintes ; le travail manuel pour dompter le corps.

Le monastère est d'abord un domaine temporel : des bâtiments, des terres, des droits et des revenus lui ont été octroyés par des laïcs en échange de bénéfices spirituels, de prières, de commémorations, " car l'aumône éteint le péché comme l'eau éteint le feu ". Toutefois, la générosité des donateurs ne se porte pas indifféremment sur les communautés d'hommes et de femmes, car les secondes en profitent peu.

Cependant, le XIIe et la première moitié du XIIIe siècle voient un effort exceptionnel pour, sinon réparer l'injustice, tout au moins la corriger sensiblement. L'effort le plus novateur et le plus spectaculaire est dû aux ordres masculins des chartreux et des cisterciens qui, voulant revenir à  la pureté bénédictine, acceptent, quoique parcimonieusement, une branche féminine ; ainsi, des dizaines de monastères féminins sont créées. De nouveaux ordres de chanoines acceptent aussi de se doter d'un " deuxième ordre " pour des femmes. En ce XIIe siècle français, Robert d'Arbrissel (vers 1045-1116), conscient de l'urgence de la question féminine, conçoit un ordre prestigieux : Fontevraud.

Comment devient-on nonne au Moyen Age ? Aujourd'hui quand une femme " prend le voile ", selon l'expression consacrée, c'est parce qu'elle le désire. Nous la supposons majeure et libre de ses décisions. Il n'en va pas ainsi au Moyen Age. Il y a certainement des jeunes nonnes qui n'ont jamais caressé d'autre réve, mais on a d'innombrables preuves que les filles sont la plupart du temps placées au monastère par décision paternelle, ce choix pouvant intervenir avant méme leur naissance. Un exemple. En 1282, un grand seigneur de Provence, Géraud de Villeneuve, rédige son testament. Il a déjà  une fille religieuse ; il veut que sa fille Roseline le soit également et il lui constitue la dot correspondante.

Les filles sont cloîtrées très jeunes. Beaucoup ont moins de 7 ans. Le moine cistercien Césaire d'Heisterbach, au début XIIIe siècle, se félicite de cette pratique : " Leur extréme jeunesse, dit-il, préserve la simplicité qui maintient la pureté de leur corps. " On raconte méme qu'une enfant était entrée si jeune au cloître que, apercevant un jour une chèvre dressée contre le mur de la clôture, elle avait cru qu'il s'agissait " d'une femme du siècle à  qui, avec l'âge, poussent la barbe et des cornes ".

L'Eglise du XIIe siècle autorise les parents à  fiancer les enfants à  7 ans et à  marier les filles à  12. La crainte du déshonneur que fait courir la fillette pubère à  sa famille a des fondements bibliques : une fille indigne est le chagrin de celui qui l'a engendrée ( Si 21, 4). Le monastère accueille ainsi, à  côté des volontaires, des filles disgraciées donc difficiles à  marier, ou issues d'une fratrie trop nombreuse pour que le père les dote selon leur rang, des veuves, des femmes répudiées, des orphelines... pendant que des épousées malgré elles désespèrent de leur salut parce qu'elles ne sont plus vierges ou attendent le veuvage qui leur rendra la liberté de se vouer à  Dieu. Mais toutes les femmes ne sont pas malheureuses : elles ont tété l'obéissance avec le lait de leur mère et la soumission à  l'autorité masculine est le premier de leur devoir.

L'entrée dans les ordres n'est ni gratuite ni ouverte à  toutes les classes sociales. Le monastère est un moyen de stériliser les rameaux trop abondants tout en s'assurant la bénédiction spirituelle du lignage. Deux conséquences. Malgré des protestations récurrentes pour interdire la simonie, la dot est obligatoire et seules les filles d'un certain niveau social peuvent se cloîtrer. En outre, les monastères sont obligés de poser un numerus clausus car la demande est supérieure à  l'offre. Les paysannes qui ont à  la fois la vocation et la liberté sont converses, vouées aux gros travaux - religieuses au rabais, vivant dans des bâtiments séparés, non mélangées en tout cas avec les nonnes de choeur.

Des traits nouveaux auraient pu, à  partir de 1200, faire évoluer la situation féminine avec l'apparition de religieux d'un autre type, témoins de l'évolution des idées : les ordres dits mendiants. Les franciscains et les dominicains, qui forment les deux ordres mendiants les plus importants, prononcent les voeux classiques de chasteté, de pauvreté et d'obéissance, mais leur dessein est révolutionnaire : ils veulent vivre le plus possible dans la ville, au milieu des hommes, précher, confesser, enseigner, à  la fois christianiser en profondeur les sociétés déjà  chrétiennes et aller convertir les musulmans ou les païens. Les jeunes universités qui se créent alors font appel à  eux. Quant à  leurs missions, elles ont méme atteint le Pacifique : un archevéché est fondé à  Pékin au tout début du XIVe siècle. Ces ordres vont accepter des soeurs, dont sainte Claire d'Assise (vers 1193-vers 1253) que François, le Poverello , a voilée de ses propres mains. En France, on constate la multiplication des monastères féminins.

Mais ces femmes ne vont pas se joindre aux frères pour évangéliser et convertir. C'est inconcevable, méme si Claire en a peut-étre révé. C'est toute la structure ecclésiologique qui est en jeu, et l'idée qu'une Eglise fondée par les hommes se fait à  la fois de la fragilité féminine et du danger que la femme représente pour la vertu masculine. D'abord, la femme est exclue du sacerdoce et donc toujours tributaire des prétres pour les sacrements. Il n'est pas davantage question qu'elle puisse s'instruire dans les universités qui ouvrent aux garçons de nouvelles carrières en développant considérablement le savoir dans les " arts libéraux ", la théologie, le droit, la médecine. Saint Paul avait interdit à  la femme, " voilée en signe de soumission ", d'enseigner et de parler en public. Sa beauté troublerait l'auditoire, renchérissent les censeurs du XIIIe siècle. Elle ne saurait donc sans scandale courir les rues et encore moins traverser les mers.

Au contraire, les femmes des ordres mendiants ont une clôture beaucoup plus stricte que les bénédictines. Le rigorisme se généralise à  la fin du XIIIe siècle. La bulle Periculoso , prononcée pour la première fois à  l'échelle universelle par le pape Boniface VIII en 1298, impose la clôture stricte. Quel que soit leur habit, blanc ou noir, les bénédictines, les cisterciennes, les cartusiennes, comme les clarisses ou les dominicaines, sont enfermées et presque rien ne les distingue entre elles. Le Moyen Age n'a conçu aucun ordre monastique féminin voué à  l'enseignement ou à  l'assistance des déshérités. Il faut attendre le XVIe siècle pour les voir naître, et avec bien des réticences. Et à  la fin du XIIIe siècle, les fondations féminines ne se multiplient plus : la courbe fléchit et tend vers zéro. Fontevraud compte 129 fondations au XIIe siècle ; 11 au XIIIe ; aucune au XIVe siècle.

Peu développés, les monastères féminins ne sont pas non plus des modèles de vertu. Partout, on note des signes alarmants. Visitant ceux qui relèvent de sa charge, l'archevéque Eudes Rigaud, contemporain de Saint Louis, laisse le procès-verbal des infractions constatées : les nonnes ne respectent pas toujours la chasteté, donnent naissance à  des enfants, n'obtempèrent pas aux ordres de l'évéque, conservent leur fortune personnelle. Ailleurs, ce peut étre pis : à  La Celle-lès-Brignoles, les religieuses ont des maisons individuelles dans le parc et passent de longs séjours dans leur famille. Il faut leur rappeler qu'elles doivent porter l'habit, au moins à  l'église ! Jacques de Vitry, cardinal et grand prédicateur (mort en 1240), sans les prendre à  son compte, rapporte les échos inquiétants répandus " tant chez les laïcs que chez les clercs " par des dominicains, confesseurs de nombreuses nonnes. Selon eux, " leurs maisons tiennent plus du lupanar que de la maison religieuse ".

Dans de nombreux couvents, bien des moniales, ignorant le latin, sont incapables de comprendre l'office. Dans l'ensemble, on constate qu'en France la production culturelle de ces maisons féminines est plus que discrète. On n'a pas grande trace de manuscrits recopiés dans les scriptoria féminins, ou d'oeuvres littéraires, musicales ou artistiques sorties de leurs murs.

Certes, il y a eu des tentatives de réforme. Chez les clarisses, au début du XVe siècle, quand sainte Colette, recluse (totalement isolée) depuis quatre ans à  Corbie, reçoit la mission de sortir pour sauver l'ordre. Mais, comme en Italie ou en Flandre, les saintes de l'époque sont plutôt béguines, telles Marie d'Oignies ou Douceline de Digne, recluses comme Colette qui ne s'est jamais cloîtrée, ou encore laïques au destin exceptionnel comme Jeanne d'Arc. Le grand écrivain qu'est Christine de Pisan (1363-1430) a produit son oeuvre quand elle était à  la cour, bien avant de prendre le voile.

Certains esprits du temps sont encore plus sévères sur la question du monachisme féminin. Ainsi, en 1306, un avocat normand, Pierre Dubois, rédige un plan de reconquéte de la Terre sainte perdue depuis 1291. Apparemment, un objectif qui n'a rien à  voir avec les religieuses. Et pourtant ! L'auteur n'a aucune estime pour les nonnes : trop de dérèglements, juge-t-il. Voici une des solutions réglant à  ses yeux à  la fois le problème des croisades et celui de la " question féminine ". Dans toutes les provinces, des filles nobles seraient, dès l'âge de 5 ans, enlevées à  leur famille et élevées grâce à  des revenus ecclésiastiques. Sélectionnées pour leur beauté et leur intelligence, elles recevraient une instruction en latin, en langues étrangères, en doctrine religieuse, en médecine et en chirurgie.

Les plus brillantes seraient ensuite envoyées en Orient, adoptées par des seigneurs francs sur place, puis mariées à  des prétres chrétiens non catholiques - donc non tenus au célibat - ou, surtout, à  des musulmans influents que leur charme convertirait forcément. De plus, en soignant des femmes musulmanes, elles s'en feraient des amies et les pousseraient à  se détourner d'une religion qui leur impose une polygamie détestée. Bref, il n'y aurait, de proche en proche, plus d'infidèles. Tous les chrétiens rentreraient dans le giron romain et la paix comme la présence française en Orient seraient rétablies pour le bonheur général. L'Eglise romaine elle-méme se moderniserait avec le recul massif de la virginité consacrée et la suppression du célibat ecclésiastique !

L'oeuvre n'a pas eu de succès, la Terre sainte n'a jamais été reconquise et il y a toujours des religieuses dans les couvents...

Par Paulette L'Hermite-Leclercq


Au couvent, les nonnes prennent des libertés

01/04/2004 -Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=5522

 

Fontevraud, seule abbaye où les hommes obéissent à  une femme

 

 

C'est en 1101 que Robert d'Arbrissel fonde l'abbaye de Fontevraud au carrefour de l'Anjou, du Poitou et de l'Aquitaine. Ce fils de prétre, qui exige le célibat ecclésiastique et s'est imposé la terrible épreuve de coucher nu avec des femmes pour dompter ses désirs, ne les a ni fuies ni dédaignées. Il a recherché leur compagnie, a converti des prostituées et bâti Fontevraud en mélangeant dans un méme lieu des groupes hétérogènes : hommes et femmes, aristocrates et gens de peu, vierges et femmes ruinées, veuves, répudiées ou épousées fuyant un mari brutal et lépreux. De nombreux monastères obéissant à  la maison mère se sont édifiés : au temps de sa splendeur, on compte jusqu'à  129 prieurés et dépendances. Le plus original, dans cette réinterprétation de la vie cloîtrée, est que l'ordre est dirigé par une abbesse à  qui moines et religieuses doivent obéissance.

Fontevraud se situe à  l'époque et dans la région où naît l'amour courtois. Ce sentiment amoureux, qui s'exprime dans la littérature, subvertit la hiérarchie des sexes : l'homme apparaît en position de vassal, à  genoux aux pieds de sa dame, aussi idéalement belle qu'exigeante, qui lui mesure ses faveurs, exigeant mille prouesses de son amant transi. La tentation est forte de considérer la création de Fontevraud comme l'interprétation monastique d'une mutation spectaculaire des moeurs portant les femmes au pinacle. Cette théorie a eu d'ardents défenseurs.

Robert d'Arbrissel voit dans toute femme Eve, Marie-Madeleine, la pécheresse convertie, mais aussi la Vierge Marie. Il éprouve de la compassion pour les déshérités, pauvres et lépreux. Est-ce suffisant pour qu'on puisse le considérer comme le premier féministe d'Occident ? Non et pour plusieurs raisons. D'abord, son initiative n'est entrée que péniblement dans les usages de l'ordre, et n'a jamais fait école. Ensuite, cette domination féminine s'accompagne d'une différence sociale importante : les hommes sont issus de couches beaucoup plus modestes que les nonnes de choeur au recrutement particulièrement élitiste. Ainsi, de 1115 à  1792, 18 abbesses de sang royal vont gouverner l'abbaye. Les deux épouses successives du duc Guillaume IX d'Aquitaine y ont pris le voile. L'abbaye est protégée ensuite par les rois d'Angleterre : Aliénor, épouse d'Henri II, et son fils y sont enterrés. Puis le roi de France prend le relais et l'abbesse Renée de Bourbon (1491-1534) tente de réformer l'ordre. Cet appui royal a permis à  Fontevraud de surmonter les tensions créées par une subordination masculine contre nature.

Peut-on dire que Robert est persuadé de la supériorité des femmes sur les hommes ? Sinon, pourquoi a-t-il placé les hommes en position de soumission ? Le spécialiste des ordres monastiques Jacques Dalarun avance que le fondateur ne cherche aucun bouleversement ni de l'ordre social ni de la hiérarchie des sexes. Son seul souci est le salut de tous ses protégés : celui des femmes riches abandonnant le monde, celui des prostituées fuyant la fornication, celui des hommes acceptant l'obéissance. Lui-même, d'ailleurs, ne s'est jamais soumis à  l'abbesse. Sa vie durant, il est resté le chef de sa fondation.

Qu'est-il advenu de la mémoire de Robert ? Il est inconcevable qu'une femme, à  l'époque, écrive elle-méme l'hagiographie du fondateur. La première abbesse, Pétronille de Chemillé, fait rédiger une première hagiographie, puis une seconde, tronquée, parce que trop favorable aux frères. Elle " a tiré l'ordre vers sa version la plus banale : de riches moniales entourées de prétres et de domestiques ", comme dans tous les monastères de l'époque. Quant à  Robert, très critiqué de son vivant, il est le seul fondateur d'ordre à  ne pas avoir été canonisé.

Reste à  évoquer la question de l'amour courtois lui-méme. Croire qu'il est le reflet de la réalité et exprime donc bien la promotion de la femme, c'est confondre le réve et la réalité. Il n'est pas possible que dans ces sociétés les femmes aient été ces icônes adulées. A en croire Georges Duby, il s'agit d'un jeu de société inventé dans les cours pour policer, autour du seigneur et de sa dame, une bande de jeunes chevaliers ardents et célibataires. Il a donné naissance à  un genre littéraire, mais l'admiration dévote manifestée à  la dame reste pure fiction. " Pièce majeure comme aux échecs, la dame, parce qu'elle est femme - voici où son pouvoir s'arréte - ne saurait disposer librement de son corps. " Les joueurs d'échec, eux, restent les hommes.


 

Repères

1206

Fondation à  Prouille, en pays cathare, par saint Dominique du premier monastère féminin de l'ordre dominicain qui n'est reconnu qu'en 1216.

1212

Fondation par sainte Claire des Pauvres dames d'Assise ou clarisses.

1298

Bulle Periculoso soumettant tous les monastères féminins à  la clôture stricte.

Opus Dei

Littéralement "travail de Dieu". Dans la règle de saint Benoît, la prière est le travail divin qui doit étre accompli par les moines avant et mieux que les travaux manuels ou intellectuels.

Simonie

Echange d'un bien spirituel contre une somme d'argent


 

En complément

- Robert d'Arbrissel, fondateur de Fontevraud, de Jacques Dalarun (Albin Michel, 1986).

  • Les Femmes au Moyen Age, de F. Bertini, C. Cardini, C. Leonardi. Trad. Catherine Dalarun-Mitrovitsa (Hachette, 1997).

     

Crédit photographique :

 

Nonne au Moye Âge

www.histoire-en-questions.fr/moyen%20age/femm...

 

L'abbaye de Fontevraud

pascale.olivaux.free.fr/.../Pages/Fontevraud.htm

 

 

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