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Document archives du 01/03/2007 : Des listings truqués impliquant hommes politiques et personnalités, des lettres anonymes transmises à un juge d'instruction. Ça ne vole pas toujours bien haut dans les allées du pouvoir et de l'industrie.

Souvent, le corbeau pense qu'il ne sera pas cru s'il s'exprime à découvert, parce qu'il se sait peu crédible. Alors, grâce au vénéneux courage que procure le secret, il va pouvoir frapper fort, en rajouter sur l'énormité du complot, faire trembler les puissants depuis sa petite cuisine ! Jean-Louis Gergorin, pour sa part, dément être un calomniateur. Pourquoi ? Tout d'abord, il est persuadé de ce qu'il avance. Sur la foi des informations - ou de ce qu'il croit en être - dont il dispose, il entend révéler la face cachée d'une histoire dont il s'est convaincu. Dans son cas, il croit dur comme fer que les batailles industrielles franco-françaises liées à des contrats militaires avec l'île nationaliste chinoise de Taïwan, ont des objectifs cachés. Parmi lesquels on peut citer la captation d'un fleuron de la technologie militaire française, l'entreprise Matra aujourd'hui englobée dans le groupe aéronautique franco-allemand EADS. Son autre conviction, c'est qu'une caisse de compensation bancaire installée au Luxembourg, la société Clearstream, a servi à dissimuler des transferts de fonds frauduleux entre les différents acteurs d'un prétendu complot international où l'on retrouverait des oligarques russes, des mafieux bulgares, des paradis fiscaux équatoriaux. Et des hommes politiques français, dont le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy, qui détiendrait des comptes occultes en Italie. Jean-Louis Gergorin croit ce qu'il dit. Mais devient objectivement un corbeau au printemps 2004, quand il écrit des lettres anonymes accusant des dizaines de personnalités de turpitudes financières démesurées. Mais c'est le jeu, dans la presse, le monde politique ou l'univers judiciaire, personne ne doit surtout savoir qui est ce corbeau. Un seul homme, essentiel, est dans le secret : Renaud van Ruymbeke, juge d'instruction au pôle financier. Gergorin lui a remis ces courriers, et quand bien même se serait-il caché, où aurait été le problème ? La justice française s'est fait une spécialité d'engager des procédures à partir de lettres anonymes, comme ce fut le cas dans l'affaire Elf... comme dans tant d'autres.

Voilà d'ailleurs l'une des particularités de cette affaire : habituellement, le corbeau est un obscur, un sans-grade, un frustré. Qui pense n'avoir aucun accès aux puissants, surtout s'ils sont juges. Il sait que des dénonciations paraphées partiraient directement à la poubelle dans le meilleur des cas, avec de solides chances de lui retomber sur le nez. Mais là, dans cette affaire Clearstream, notre corbeau est tout sauf un acteur dissimulé de la vie publique. Pur produit de la méritocratie républicaine, ce sexagénaire fils d'un émigré russe a fait le plus beau parcours qui se puisse imaginer : l'Ecole polytechnique, la promotion Charles-de-Gaulle de l'Ecole nationale d'administration (1970-1972), qu'il quitte dans un rang suffisant pour entrer au Conseil d'Etat. Louis Gallois (nouveau président d'EADS), les anciens Premiers ministres Laurent Fabius ou Alain Juppé, le ministre des Transports Dominique Perben, sont ses condisciples de l'Ena. Jean-Louis Gergorin passe ensuite par la Rand Corporation, le plus en vue des think tanks stratégiques américains, puis entre au Quai d'Orsay pour y créer le CAP (Centre d'analyse et de prévision) qui perdure trente ans plus tard. A la fin des années 1970, il va rencontrer l'ingénieur et homme d'affaires Jean-Luc Lagardère, qui deviendra son grand homme.

Partout, il est chez lui : dans les cabinets ministériels et à l'Elysée sous tous les présidents, aussi bien que dans les services secrets, les cercles dirigeants d'entreprises en France et à l'étranger. L'Institut stratégique de Londres, dont il est membre du comité exécutif, le très sélect club parisien Le Siècle, ou le plus opaque groupe de Bilderberg, n'ont aucun secret pour lui. Il rencontre où il veut, quand il veut, journalistes, ambassadeurs, P-DG ou hommes politiques. Son ami Hubert Védrine, ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand, a pour lui une indulgence affable : « Malin, rigolo, inventif. Il avait tellement voyagé et tellement lu ! Il savait toujours ce qu'un Japonais avait dit à un Russe la semaine d'avant. C'est un homme sympathique et stimulant. Un peu mytho, parfois... »

Alors, quand on compte de tels amis dans tous les milieux, quand on peut sans difficulté faire passer un message en étant attentivement écouté, quand ses relais dans les journaux du groupe Lagardère ont toute raison de lui prêter une oreille attentive, pourquoi diable aller écrire des lettres à un juge en lui demandant de faire croire au monde entier qu'elles sont anonymes ? Pourquoi mentir en affirmant dans les journaux qu'il n'a pas écrit ces courriers, pour l'admettre quelques semaines plus tard en jetant le masque ? Pourquoi distiller des confidences dans tout Paris en feignant de chercher des indices qui permettraient de découvrir l'auteur de lettres qu'on a soi-même écrites ? Pourquoi accuser un ministre de l'Intérieur en exercice de posséder des comptes secrets quand un simple coup de fil à la banque permet de savoir que c'est faux ? Comment devient-on un corbeau quand on a Paris à ses pieds ?

Peut-être, tout simplement, Jean-Louis Gergorin a-t-il voulu demeurer un homme d'influence après le décès le 14 mars 2003, à l'hôpital et dans des conditions curieuses, de son mentor, Jean-Luc Lagardère. Il n'avait sans doute pas auprès de celui-ci le rôle que certains de ses ennemis avaient cru discerner, celui d'un père Joseph, ce conseiller du cardinal de Richelieu pour lequel on inventa le surnom d'« éminence grise ». Le très brillant Gergorin n'eut pas vraiment cette fonction. Il n'était surtout pas pour son patron un conseiller exclusif, loin de là. Mais il jouait à son service au démineur, au grenadier-voltigeur. Il ne retrouva jamais ce rôle auprès du fils et successeur, Arnaud Lagardère, et en conçut quelque déception. Alors que « Jean-Luc » prêtait une oreille attentive aux informations salées ou aigres-douces de Gergorin, son envoyé plénipotentiaire dans le monde des ténèbres, Arnaud n'avait que faire de cette dérive du pouvoir à l'ancienne. Un ami de Gergorin nous expliqua : « Il a un côté Folamour. Mais on ne sait pas vraiment s'il a des éléments sérieux sur ce qu'il avance, ou s'il l'a lu dans SAS. » Pour gérer une personnalité aussi explosive, il fallait tout le talent et l'expérience d'un Jean-Luc Lagardère. Sa disparition laissa non seulement Gergorin sans protecteur. Elle le priva aussi de garde-fou... Mais de là à devenir corbeau !

C'est pour cela que les lettres soi-disant anonymes de Gergorin au juge Renaud van Ruymbeke ne font pas à elles seules le corbeau. Il fallut également un contexte bien particulier pour que les disharmonieux croassements du volatile puissent être audibles. Ce n'est pas un hasard si les Français ne se sont que fort peu intéressés à l'affaire Clearstream, au point que les nombreux ouvrages qui y ont été consacrés n'ont pas attiré les acheteurs. Trop complexe, trop installée dans un milieu politico-journalistisco-économique que seuls les initiés de longue date peuvent comprendre. Même Gergorin qui a conduit ses anciens amis, le général Philippe Rondot et le Premier ministre Dominique de Villepin, devant les magistrats enquêteurs, semble n'avoir plus d'autre énergie que celle de se défendre : il a perdu son travail de vice-président exécutif d'EADS. Sa crédibilité n'est plus qu'un souvenir. Et sa bonne foi qui paraissait parfois plausible est mise à mal par la fréquentation assidue du très curieux informaticien Imad Lahoud. Bref, le corbeau qui se prenait pour un aigle a perdu des plumes, tout en démontrant que si la dénonciation possède ses vertus, elle ne saurait se concevoir qu'en plein jour, sans dissimulation. Mais encore ? Tout le monde sait que lorsqu'un quelconque dysfonctionnement est signalé, c'est le messager qui se retrouve le plus souvent dans le collimateur, et non point celui qu'il dénonçait. Le phénomène est identique aux Etats-Unis, où de très nombreuses affaires ont récemment démontré que les whistleblowers, ces dénonciateurs le plus souvent internes à l'entreprise ou à l'administration, se retrouvent généralement dans la posture de la brebis galeuse.

En croyant faire avancer la machine, le corbeau de l'affaire Clearstream l'a surtout fait reculer. En mêlant le soit-disant vrai et le carrément faux, ce dénonciateur très inédit dans la vie politique française a trompé la justice, et monté une affaire d'Etat qui n'est pas près de se terminer. Quant aux victimes du corbeau, elles se remettront sans doute de ces accusations, dont la justice, rapidement pour une fois, a fait litière.



Par Jean Guisnel

Surtitre : La saga des corbeaux

Affaire Clearstream : Des turbulences au sommet de l'Etat

01/03/2007 – Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=18505

 

A propos d'une conférence de Mitterand sur les scandales en politique

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-36413773.html

 

La valse des scandales politiques sous les régimes politiques : un délice !

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-36374811.html

 

 

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