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Thémaique

 

Document archives du 01/07/2006 - Ses agents réglementent et surveillent les maisons de tolérance. Un terrain d'investigation propice à infiltrer le milieu. Au risque, parfois, de succomber eux-mêmes au charme... de la corruption !

 

La fermeture des maisons closes en avril 1946 est ressentie comme une grossière erreur par les policiers. Le commissaire Chenevier, qui, en 1934, grâce aux confidences d'une « gagneuse », a permis l'arrestation du commando des Oustachis responsable de l'attentat de Marseille contre Alexandre Ier de Yougoslavie, exprime à ce sujet toute l'amertume et la colère d'une corporation : « En matière de police, ces fermetures jouèrent un mauvais tour aux policiers. C'est parmi les proxénètes "accrédités" que l'on recrute les meilleurs informateurs. Les "tauliers", les tenancières étaient nos meilleurs auxiliaires. Même les filles donnaient la main. On ne juge la police qu'aux résultats qu'elle obtient pour protéger la société d'individus dangereux. Grâce aux bordels notre tâche était facilitée... »

 

Mais que diable les policiers vont-ils faire dans les bordels ? Quels rapports la police entretient-elle avec la prostitution ? C'est une longue histoire... La « police des moeurs » illustre la pérennité de pratiques qui remontent à l'Ancien Régime avec l'apparition d'une lieutenance de police, créée en 1667, dont les pouvoirs sur les « femmes de débauche » perpétuent ceux des prévôts de Paris. La chute de la monarchie ne change rien à cet état de fait. Le XIXe siècle voit la mise en place d'un réglementarisme qui caractérise le « système français » dont la préoccupation est avant tout d'ordre sanitaire. La prostitution doit, comme les activités insalubres auxquelles on la compare souvent, être réglementée. Ces préoccupations de voirie et d'hygiène s'accompagnent d'un souci moral et politique : le vice et la débauche des classes populaires - considérée, au même titre que l'oisiveté, comme une menace de subversion de l'ordre social - doivent être contrôlés. Parce que ni le législateur ni la justice n'ont jamais voulu se saisir d'une « matière aussi délicate », c'est « à la police seule », comme le note un préfet de police de la fin du XIXe siècle, « qu'est réservée l'ingrate et pénible mission de s'occuper de ces questions ».

 

Dans ce domaine, elle définit deux catégories de prostituées : les « filles soumises », c'est-à-dire celles qui obéissent à ses règlements - visites sanitaires, interdits touchant à la coiffure, à l'habillement, aux lieux et heures de racolage -, et les « insoumises » ou « clandestines » qui échappent à son contrôle et aux prescriptions imposées aux filles publiques. Parmi les « filles soumises », elle distingue les « filles à numéro », c'est-à-dire les femmes des maisons de tolérance inscrites sur le registre de ces établissements sous un numéro d'ordre - d'où leur nom - et les « filles en carte », soit des prostituées « libres » inscrites sur les registres de la préfecture de police ou de la mairie, leur signature marquant leur acceptation des règlements. Une carte leur a été remise au dos de laquelle figure l'essentiel des obligations auxquelles elles sont astreintes en échange de la « liberté » de se livrer à la prostitution. Si la fille « en carte » est généralement une « insoumise » qui a été repérée comme telle et inscrite, beaucoup « d'insoumises » sont des filles en carte « disparues » pour échapper à l'emprise de la police. La réglementation entraîne la multiplication de la prostitution clandestine : au lieu « d'encourager » les femmes inscrites à aller dans des maisons de tolérance, la dureté du régime imposé aux filles « en carte » provoque une véritable hémorragie de leurs effectifs et le nombre des « disparues » - les femmes inscrites qui ont manqué plusieurs visites consécutives - est très important.

 

Pour la prostitution close, celle qui s'exerce dans les maisons de tolérance, la mission de la police est simple. Elle a, en quelque sorte, délégué ses pouvoirs à la tenancière. Il lui suffit de vérifier que le livre qui lui a été confié par l'administration est à jour et que les visites sanitaires sont régulièrement effectuées : c'est le travail du « viseur ». Pour le reste, la police est censée veiller au respect des règlements concernant les mineurs, l'absence de racolage et de scandale, les heures d'ouverture et de fermeture, les prescriptions sur les ventes de boissons alcoolisées. Faciles à surveiller, les maisons de tolérance constituent l'idéal policier en terme de prostitution. Mais la condition des femmes est telle dans beaucoup de ces maisons, notamment celles dites d'abattage, que le nombre des « prostituées libres » ne cesse de se développer avant 1914, au grand dam des tenancières et de la police.

 

Pour la prostitution « libre » et la prostitution « clandestine », les tâches de la police sont beaucoup plus ardues, puisqu'il s'agit tout à la fois de vérifier si les filles en carte sont en règle à l'égard des visites sanitaires, de réprimer - généralement à la suite de plaintes - tout scandale sur la voie publique, tout racolage licencieux, toute infraction au règlement, enfin, tâche particulièrement délicate, de repérer les « insoumises » et de retrouver les « disparues ». Ces missions sont confiées, selon les époques et les villes, soit à des brigades ou à des agents spécialisés, soit à tous les policiers « en bourgeois » ou même en tenue. Les moyens les plus communément employés par les « julots des moeurs » pour repérer les insoumises sont la surveillance de points « sensibles », les « descentes » impromptues opérées dans les hôtels, les garnis, les « brasseries à femmes », les maisons clandestines et les razzias sur les grands boulevards, qui ont frappé l'imagination des peintres et des romanciers du tournant des XIXe et XXe siècles.

 

Les filles soumises, qui peuvent être arrêtées jusqu'à plusieurs fois par semaine tant les règlements sont restrictifs, se laissent ordinairement appréhender avec docilité : « Un signe discret suffit... L'agent qui arrête n'a pas à définir le délit. » En revanche, l'arrestation des insoumises est beaucoup plus délicate et donne souvent lieu à des scandales sur la voie publique. C'est ce qui explique la sollicitude dont la police fait preuve pour les maisons closes qu'elle protège contre la concurrence des isolées et qu'elle pourvoit en filles lassées par ses tracasseries incessantes.

 

Cependant, la diminution de la prostitution close est un phénomène irrémédiable depuis la fin du XIXe siècle. L'haussmannisation a vu la prostituée sortir de la « maison » et des quartiers réservés pour s'offrir au centre de la ville : « Elles sont maintenant embusquées à tous les coins de rue, tiraillant les passants, les accablant de promesses obscènes [...]. » C'est l'époque où le sénateur Bérenger crée une ligue exigeant la « décence » et la moralisation d'une rue qui se substitue peu à peu à la « maison » dans les préoccupations policières : « La rue doit rester libre et propre », comme le répète alors le préfet Lépine. Mais la mission est d'autant plus délicate que l'embourgeoisement des classes populaires, le développement des classes moyennes urbaines se traduisent par une évolution des goûts qui concourt elle aussi à la désaffection des « maisons ».

 

Ces mutations du désir et de l'économie prostitutionnelle, la prolifération des insoumises qui y répond, accroissent l'anxiété biologique qui accompagne la révolution pastorienne. Dans une fin de siècle obsédée par l'hygiène, l'idée de dégénérescence et le spectre de la dénatalité, les impératifs sanitaires nés du péril vénérien viennent au secours d'une police des moeurs pourtant très critiquée pour ses pratiques et ses abus : « Il importe de maintenir à la préfecture de police et aux municipalités de France les pouvoirs les plus étendus ; car, avec la faiblesse, le mal se développerait et la redoutable contagion de la syphilis en serait le résultat. » Le péril sanitaire restera, après la « fermeture » de 1946 et « si pénible que soit la collaboration policière qu'elle impose à la médecine », l'argument des tenants de la réglementation. Quant à la police, elle ne saurait être indifférente à une question qui touche de si près à ses pouvoirs et lui fournit des moyens d'élucidation efficaces, quoique sans noblesse, qui lui feraient terriblement défaut si les « moeurs » finissaient par lui échapper.

 

Dans la controverse sans fin qui oppose périodiquement « l'indifférence des résignés à l'intransigeance des indignés », elle plaidera toujours pour garder la haute main sur la gestion du « vice », les policiers trouvant dans cet exercice de grands intérêts pratiques et professionnels. En effet, brigade des moeurs puis brigade mondaine ont toujours fourni une aide précieuse à la police judiciaire, tant il semble normal que le crime soit lié à la débauche. Les règlements fournissent à la police d'efficaces moyens de pression sur des informateurs idéalement placés qui expliquent une bonne partie de ses succès dans les affaires criminelles. Les maisons de tolérance ont longtemps joué dans ce système un rôle particulièrement important.

 

Le pouvoir arbitraire et discrétionnaire dont disposent les policiers dans le domaine des moeurs leur fournit la meilleure des monnaies d'échange. Pour prix de leurs services, filles, alphonses et julots, tauliers, maquerelles et sous-maîtresses obtiennent un « condé », c'est-à-dire l'oubli d'un délit, la faculté de violer impunément la législation ou la réglementation. C'est pourquoi les policiers sont les plus chauds partisans des « tolérances » dont on a pu dire qu'elles étaient des maisons de police, au point que certains sont allés jusqu'à établir une relation entre la multiplication des crimes impunis et la diminution du nombre des « bobinards ». Si les abolitionnistes parvenaient à leurs fins - l'abolition de toute réglementation - la police perdrait une arme dont elle a toujours su tirer le plus grand parti. Elle n'en a d'ailleurs jamais fait mystère. Mais le prix à payer est élevé en termes de tentations, de réputation. Les faits divers attestent des risques bien réels de corruption, de compromissions. La fréquentation des barbeaux, des tapineuses, des claques, de leurs tauliers et daronnes, au prétexte de mieux les manipuler et d'en obtenir des indications, conduit les policiers dans une « zone grise » où il devient difficile de savoir qui manipule qui ; qui, du policier ou de son « indic », tient l'autre. L'actualité montre régulièrement que la Mondaine - « le plus beau poste de la PJ, celui qui fait de vous l'homme le plus redouté de Paris par tous les secrets qu'il détient » - constitue la brigade « la plus riche en pièges à flics », comme l'écrivait le commissaire Le Taillanter, qui savait de quoi il parlait (Paris sur vices, la descente aux enfers de la brigade mondaine, France-Loisirs 1984). Les flics « ripoux » qui profitent de leur position pour « protéger » les intérêts qu'ils ont dans la prostitution sont une réalité que dénonçaient déjà les adversaires de la police des moeurs à la fin du XIXe siècle : « Pour qu'un homme [...] plein de désirs multiples, agissant sur des personnes qui ne sont jamais crues quand elles réclament et sont si habituées à être à la merci de la police qu'elles n'ont pas d'autre idée que de se mettre en bons termes avec ses agents [...] ; pour que cet homme reste pur, intègre, patauge dans les bassins de cette voirie de Bondy sans s'y souiller, n'ait jamais l'idée d'abuser de son pouvoir ni d'en justifier l'abus par un mensonge, il faut que cet homme ait été fait exprès. » Mais on ne fait pas la police avec des archevêques... L

 

Les maisons closes

 

Aux bons soins de la Mondaine

 

01/07/2006 – Historia

 
 

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=16258

Crédit photographique : www.myparisnet.com/.../les-maisons-closes.html

La prostitution et la police des mœurs

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-27740274.html

La prostitution et la police des moeurs au XVIII° siècle à Paris

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-26112650.html

Répression et prostitution

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-26734545.html

Les maisons closes, 1830-1930

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-32675015.html

Le sénateur René Béranger, surnommé "le père la Pudeur"

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-28784292.html

Marthr Richard, un itinéraire presque parfait

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-34209461.html

 

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