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Document archives du 1er juillet 2000 - Kim partage avec son père Saint-John le méme mépris de l'establishment et le méme goût pour l'intrigue. Mais ils servent des causes antagonistes : le père est pronazi, le fils soutient le communisme. Pourtant, tous deux vont bouleverser le très vulnérable service d'espionnage de Sa Gracieuse Majesté.

On ne peut comprendre Kim Philby sans se référer à  son père, Saint-John Philby. Fils d'espion, prénommé Kim en hommage à  Kipling qui avait donné ce patronyme à  son héros, espion britannique par excellence, Philby est aussi le fils d'un révolté en rupture avec l'Empire britannique, et il prolonge étrangement la carrière de son père.

Né dans un milieu bourgeois, Saint-John Philby est un excentrique édouardien qui, malgré d'exceptionnels talents, notamment linguistiques, accumule les difficultés avec son milieu. Fonctionnaire de l'empire des Indes, il est poussé à  la démission du Civil Service à  la suite de scandales répétés et dirigé vers l'Intelligence Service. Pendant la Première Guerre mondiale, il opère à  partir du Sud de l'Irak, déguisé en Arabe et remporte quelques succès spectaculaires. Il parvient à  isoler et chasser de son fief l'étonnant major Wormus, le " Lawrence allemand ", qui avait créé une sorte d'émirat révolutionnaire au Khouzistan. Il continue à  Bakou en proie à  la fièvre bolchevique, déguisé cette fois en porteur d'eau persan. Malgré ces exploits, il tombe à  nouveau en disgrâce avec Londres, lorsque, envoyé convaincre les Wahabites du Nedjd de se soumettre à  la nouvelle monarchie hachémite de Hussein à  La Mecque, il se retourne et devient le principal conseiller de leur chef Ibn Saoud, lequel chasse les Anglais des lieux saints de l'islam. Qu'importe, voici Saint-John Philby personnage central de la fondation de l'Arabie Saoudite et frère adoptif (certains murmurent amant) du roi.

Désormais, Saint-John Philby va passer son temps entre Angleterre, Etats-Unis et Arabie Saoudite à  négocier un statut pour le nouveau royaume. L'Intelligence Service se voit contrainte de le respecter à  nouveau. C'est lui qui négocie avec le consortium pétrolier américain Aramco son entrée dans la péninsule au détriment de la Shell, lui encore qui plaide avec passion pour la remise en cause de la présence juive en Palestine. Admirateur de Hitler, Saint-John Philby assure de nombreux subsides saoudiens au parti fasciste britannique dans les années 1930. Interné politique en 1939 pour " menées antinationales ", Saint-John Philby ne retrouvera sa liberté et l'Arabie Saoudite qu'en 1942. Churchill a besoin de lui auprès d'Ibn Saoud et de puissants intéréts pétroliers américains le défendent.

Saint-John Philby continuera dès lors à  mener avec ses quatre épouses arabes une vie de plaisirs et d'intrigues à  Djeddah, prétendant, dans les années 1950, rapprocher le royaume Wahabite et Israâel?l et fulminant, tout comme son fils qui est alors à  Beyrouth, contre l'expédition de Suez de 1956. Il meurt en Arabie, alcoolique tout comme Kim, alors que ce dernier est déjà  à  Moscou, coupé du reste du monde.

Bien des engagements de jeunesse de Kim Philby répondent du tac au tac à  ceux de son père : pronazi, Saint-John a un fils communiste ; antisémite, il voit son fils épouser une jeune fille juive et communiste, Litzi Friedmann. Provocateur et individualiste, volontiers querelleur, Saint-John hérite d'un fils bon camarade, timide et universellement apprécié. Mais sous l'apparente opposition, on discerne d'étonnantes similitudes : une agressivité, flamboyante chez le père, dissimulée chez le fils, pour un establishment méprisé dont l'un et l'autre bafouent les codes ; une attirance égale pour l'exotisme ; d'excellentes relations avec les Américains, et enfin un goût pour l'intrigue, le déguisement et l'infidélité, qui manifestent une filiation véritable. Mieux, la fascination qu'exerce Saint-John Philby sur les chefs de l'espionnage soviétique qui l'ont combattu au Caucase dans les années 1920, et plus tard sur ceux de l'Intelligence Service qui se trouvent contraints de traiter avec lui bien qu'il ne cesse de les berner, explique l'aura immédiate dont bénéficiera son fils tant au NKVD, l'ancétre du KGB, qu'à  l'Intelligence Service.

Il n'est en effet pas douteux que les responsables de l'espionnage soviétique décident de le recruter, ayant appris qu'il est devenu le chef de la cellule des étudiants communistes de Cambridge, au début des années 1930. Un homme de cette valeur ne saurait étre gaspillé à  vendre les journaux du parti aux chômeurs, ou à  collecter des soutiens pour les sans-travail. Plus généralement, Staline et les chefs de l'espionnage soviétique considèrent que l'Angleterre et l'Amérique ne sont pas mûres pour la révolution. Tout en y maintenant une vitrine de propagande, ils s'efforcent d'écrémer les rangs du parti légal au bénéfice de l'espionnage, avec la complicité des dirigeants officiels, l'Anglais Harry Pollitt et l'Américain Earl Browder. Philby eut-il un officier recruteur plus important ? Il a affirmé à  son biographe russe Genrikh Borovikh qu'il n'en était rien. On peut ne pas le croire. Mais il serait erroné d'aller chercher des personnages de premier plan tels que le philosophe autrichien Ludwig Wittgenstein, trop excentrique pour avoir la confiance de Moscou. En revanche, on vient de découvrir des voyages discrets de Philby, Blunt et Burgess à  Shanghai, seule ville du monde qui ne demandait aucun visa aux voyageurs. On peut imaginer que Philby y rencontra d'importants responsables du NKVD, qui eurent l'idée du Groupe des Cinq, un noyau révolutionnaire original, qui allait bouleverser la société britannique et les services d'espionnage du monde entier.

Pourquoi les Cinq de Cambridge ? L'écrivain communiste soviétique Ernst Henri avait écrit en 1926 une nouvelle qui racontait les exploits de cinq bolcheviks clandestins qui travaillaient ensemble derrière les lignes blanches, mus par une méme ferveur révolutionnaire. Il semble que Philby ait eu l'idée de former un tel groupe avec ses proches de Cambridge, et il fut encouragé en ce sens par ses officiers traitants successifs, l'ancien jésuite slovaque Theodore Maly et son successeur " Otto ", de son vrai nom Ernst Deutsch, un psychanalyste juif autrichien. Lors de son interrogatoire par le service de sécurité (MI5), Anthony Blunt reconnaîtra par la suite l'existence de ce Groupe des Cinq, sans en livrer tous les noms. Les services britanniques avaient déjà  identifié Donald Mac Lean, Guy Burgess, Kim Philby. Il leur manquait le cinquième nom. En 1991, les Russes déclarent officiellement qu'il s'agissait de John Cairncross, mais rien n'est moins sûr. En effet, le Groupe des Cinq est considéré à  Moscou comme une unité d'élite à  utiliser avec souplesse pour pénétrer les secrets de l'establishement britannique. Philby, qui rompt officiellement avec le parti dès 1935, est recruté par le Times et envoyé comme correspondant de guerre auprès de Franco à  Tolède. L'ambition de Moscou est alors d'en faire le journaliste vedette de la presse de droite. Son ami Guy Burgess, vedette incontestée de la scène homosexuelle, entre à  la BBC. Ses opinions antinazies lui valent d'étre coopté à  l'Intelligence Service après Munich. Mais il ne sera pour rien dans le recrutement de Philby en 1940. Ce dernier est déniché par l'épouse d'un diplomate qui le rencontre en France, où il est toujours correspondant de guerre pour le Times . Mac Lean, lui, entre tout bonnement au Foreign Office sur concours, étant le fils d'un lord écossais. Quant à  Blunt, il conserve la base arrière de Cambridge où il enseigne l'histoire de l'art, se contentant de faire de nouvelles recrues au fil des promotions. C'est Churchill, pressé de recruter massivement parmi les universitaires pour ses services secrets, qui permettra à  Blunt et à  son ami John Cairncross de se faire engager à  leur tour en 1940 au MI5.

De 1940 à  1945, nos cinq hommes vont donc pouvoir écumer les services britanniques d'un nombre impressionnant d'informations de première main : organigramme de l'Intelligence Service (Philby 1941) interrogatoire de Rudolf Hess à  son arrivée en Ecosse (Blunt 1941), organigramme allemand à  la veille de la bataille de Koursk (Cairncross 1943), position du Foreign Office avant Yalta (Mac Lean 1944), contacts de Londres avec l'opposition à  Hitler en Allemagne (Philby 1944), collaboration anglo-américaine en matière de déchiffrement des codes allemands (Blunt 1944). Malheureusement pour eux, les Soviétiques s'interrogeront trois ans durant sur la fiabilité des informations, par paranoïa tout autant que par étonnement devant l'extraordinaire qualité du service fourni. Toutefois, après la guerre, Blunt reçoit l'autorisation de se retirer à  Cambridge et Cairncross au Foreign Office, preuve que les Soviétiques avaient d'autres sources d'information en place, au moins au MI5.

Nos péchés, disait Agatha Christie, ont de longues ombres. La découverte des espions de Cambridge aurait pu emprunter une voie courte dès 1938-1939. Elle sera obtenue par une voie longue et complexe, mais combien plus rémunératrice. Fin 1937, le chef de l'espionnage militaire soviétique en Europe de l'Ouest, Walter Krivitsky décide de rompre avec Moscou et se place sous la protection du service de renseignement français. A ses interlocuteurs du Deuxième Bureau, Krivitsky signale l'existence d'un Anglais correspondant de guerre chez Franco qui travaille pour le service voisin, le NKVD. Débordés et méfiants, les Français ne répercutent pas. Réfugié aux Etats-Unis, Krivitsky est assassiné dans sa chambre d'hôtel à  Washington en 1940, avant d'avoir parlé au FBI. Mais c'est à  la méme époque que le service du chiffre américain, qui lit couramment le " code pourpre " de l'armée japonaise, découvre l'existence d'une coopération active entre le Japon et la Finlande, mise en place dès 1939. Le service du chiffre finlandais semble étre parvenu à  lire une partie des messages de l'état-major soviétique, du NKVD et des services commerciaux, et il les communique à  Tokyo. En 1944, à  la veille de l'offensive soviétique décisive, les services finlandais se replient à  Stockholm. Cette opération est réalisée avec la complicité de l'OSS, ancétre de la CIA. Les Etats-Unis ne tardent pas à  récupérer les précieux documents. Il faudra encore trois ans au service du chiffre américain pour disposer d'une méthode universelle de déchiffrement des messages soviétiques, baptisée Venona. A partir de 1948, cette véritable pierre de Rosette de la cryptanalyse de la guerre froide va permettre de remonter dans le temps et de lire à  livre ouvert le trafic de plusieurs ambassades soviétiques capté et archivé depuis 1937-1938. C'est ainsi que l'existence d'un traître au Foreign Office apparaît en pleine lumière. Bien vite, Donald Mac Lean est soupçonné et, dès 1951, suivi par le FBI à  Washington où il est premier secrétaire à  l'ambassade britannique. Il obtient de ses contrôleurs soviétiques de pouvoir étre exfiltré vers Moscou, et son ami Guy Burgess, pris de panique, obtient de pouvoir partir lui aussi, alors qu'il n'a pas été identifié par Venona. Philby, dont le sang-froid demeure hors pair, ne bouge pas. Interrogé sans relâche sur ses liens d'amitié avec Mac Lean, il parvient à  se disculper et se voit laver de toute accusation fin 1954. Mais, étrangement, l'Intelligence Service le met tout de méme à  la porte sans pension. Il part alors pour le Moyen-Orient et devient correspondant de l' Observer et de l' Economist à  Beyrouth, pas très loin de son père.

C'est là  que se situe le tournant le plus étonnant de sa carrière. En effet Philby est dénoncé une seconde fois, au début de 1957. Il vient de commettre une série d'articles visiblement anti-israéliens à  la suite de la crise de Suez et l'une de ses plus vieilles amies, Flora Solomon, révèle à  lord Victor Rothschild comment elle jouait avec Philby à  évaluer les gens en fonction de leur aptitude à  devenir des agents de Moscou ! Effrayé, Victor Rothschild, grand ami lui aussi de Blunt, Philby et Burgess, s'ouvre de ses soupçons à  Peter Wright, un officier du MI5 qu'il connaît bien. Peu après, l'Intelligence Service envoie un ami de Philby à  Beyrouth pour l'interroger à  nouveau. Trois jours plus tard, Philby se fait exfiltrer via Damas à  Moscou par le KGB. Commence alors une chasse frénétique à  la taupe qui va désorganiser les services secrets britanniques, américains... et français pendant quinze ans (1958-1975), laquelle redouble d'intensité avec la découverte, grâce à  un transfuge soviétique, de l'existence d'un Groupe des Cinq. Les enquéteurs remontent ainsi à  Blunt, qui passe des aveux incomplets contre immunité. Il est vrai que le rôle de Blunt dans la récupération en 1945 de la correspondance secrète du duc de Windsor et de son cousin nazi, Philippe de Hesse, lui vaut la reconnaissance intéressée de Buckingham Palace. Mais il reste le cinquième homme, que des journalistes avides de sensation vont chercher partout. Si Cairncross, fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères interrogé dès 1962 par la MI5, est bien ce cinquième homme, l'affaire est close. Mais un journaliste australien envisage, non sans une certaine vraisemblance, que ce cinquième homme pourrait étre tout simplement... lord Victor Rothschild, ami des quatre autres protagonistes à  Cambridge, brillant chercheur en biologie, glorieux officier du MI5 pendant la guerre et antinazi militant. Dans ces conditions, la mise en alerte de Peter Wright en 1957 aurait été un leurre destiné à  détourner les soupçons de sa personne, alors que la recherche se poursuivait. Une telle hypothèse, surprenante mais pas tout à  fait invraisemblable, a en tout cas effleuré Margaret Thatcher qui, tout en livrant le nom de Blunt en pâture à  l'opinion, s'est refusée par ailleurs à  blanchir le nom de Rothschild. Il est vrai que ce dernier avait été l'ami et l'inspirateur de la politique de son grand ennemi au parti conservateur, Edward Heath. Ceci explique peut-étre cela.

Par Alexandre Adler

 

Dossier : Les secrets du KGB

Philby, ou la trahison de père en fils

01/08/2000 - Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=1882


Crédit photographique - Kim Philby lors de la conférence de presse de 1955 ou il dément "les rumeurs grotesques"

http://boomer-cafe.net/version2/images/stories/faitsdivers/burgess/Philby_press-conference.jpg

 

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