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Document archives du 1er février 2003 - Il n'est évidemment pas question d'accidents de la circulation causés par des automobilistes ivres. Mais les violences conjugales, bagarres et homicides sont nombreux. Méme si, pour saint Thomas d'Aquin, les crimes commis en état d'ébriété sont un moindre péché...

L'homme médiéval aime le vin. Certes, selon Froissart, les paysans anglais reprochent à  leurs seigneurs de boire du vin alors qu'eux-mémes doivent se contenter d'eau, mais les fétes familiales, et particulièrement les mariages, fournissent l'occasion de se rattraper. Certes, dans quelques pays, en Europe du Nord, la bière constitue une boisson appréciée. Il n'en reste pas moins que le vin demeure de loin pour les Occidentaux la boisson préférée.

Les moralistes stigmatisent les excès, les médecins recommandent la modération. La critique concerne avant tout les abus, car apparemment on ne peut se passer de vin. Saint Benoît, au VIe siècle, le reconnaît et accepte que les moines en boivent, mais il limite leur consommation. " Bien que nous lisions que le vin n'est absolument pas l'affaire des moines, mais comme à  notre époque on ne peut le persuader aux moines, convenons du moins ceci : que nous ne boirons pas jusqu'à  satiété... " Selon lui, un quart de litre de vin par jour est suffisant. Si la situation du lieu, le travail ou la chaleur de l'été l'exigent, le supérieur pourra augmenter la ration, mais il devra veiller à  ce que ne s'introduise pas l'ivresse. Cette dernière apparaît toutefois comme une circonstance atténuante lors des homicides. Attitude qui subsistera longtemps. Saint Thomas d'Aquin, au XIIIe siècle, après avoir indiqué que " celui qui s'enivre est excusé du péché s'il ignore la force du vin ", écrit un peu plus loin : " L'homicide est plus grave s'il est commis par un homme sobre que par un homme ivre, bien qu'il y ait dans ce dernier cas deux péchés, parce que l'ébriété diminue le péché qui la suit en lui enlevant plus de gravité qu'elle n'en a elle-méme. "

Dans ces conditions, il n'est pas surprenant que l'on boive beaucoup de vin au Moyen Age. Essayons de préciser la quantité moyenne absorbée chaque jour. Pour le haut Moyen Age, les renseignements précis font défaut, malgré des tentatives pour connaître les rations quotidiennes des moines, apparemment fort élevées en particulier les jours de féte. Mais pour les derniers siècles de la période, certaines précisions peuvent étre apportées.

Ce n'est pas seulement la qualité du vin qui varie selon les catégories sociales, mais aussi la quantité. Ainsi, en 1338, une enquéte des Hospitaliers montre qu'à  Manosque les frères et les donats, c'est-à -dire les seigneurs, reçoivent 25 coupes, alors que sont attribuées 20 coupes au juge, à  l'écuyer, aux notaires et au garçon du précepteur ; 7 coupes aux ouvriers travaillant de façon continuelle sur les terres de la commanderie. Et le vin des bouviers se présente probablement sous forme de piquette. Ajoutons qu'on boit normalement le vin de l'année, car on ne sait pas conserver cette boisson qui ne doit guère titrer plus de 8° ou 9°. Mais parallèlement à  l'évolution qui pousse l'homme médiéval à  préférer de plus en plus les vins clairets et vermeils, après avoir distingué les vins blancs, se manifeste, à  partir du XIIe siècle, un goùt de plus en plus prononcé pour les vins forts. Les pays du Nord ne se fournissent plus seulement en vins du Rhin ou de la Seine moyenne, mais se tournent vers des régions plus méridionales, plus ensoleillées.

Dans ces conditions, il n'est pas surprenant que vin et mauvaise conduite fassent bon ménage. Dans son Histoire des Francs, Grégoire de Tours montre les excès de boisson commis par ses contemporains du VIe siècle. Les conséquences en sont parfois tragiques. Ainsi l'épouse d'Ambroise, frère d'un habitant de la ville de Tours, entretient une liaison adultère et décide de supprimer son époux à  l'occasion d'agapes réunissant le mari trompé et des convives. " Lorsqu'[ils] se furent pendant la nuit gorgés de vin jusqu'à  l'ivresse, ils se reposèrent ensemble dans un méme lit. Alors l'amant de la femme d'Ambroise arriva de nuit pendant que tous les autres dormaient et étaient abrutis par le vin ; ayant mis le feu à  de la paille pour voir ce qu'il faisait et tiré son épée, il la brandit à  la téte d'Ambroise de telle sorte que, descendant à  travers les yeux, cette épée lui trancha la nuque " (les extraits de Grégoire de Tours sont tirés de la traduction de son ouvrage par Robert Latouche). Toujours à  la méme époque, la reine Frédégonde, qui ne parvient pas à  réconcilier les membres de deux familles ennemies, utilise un procédé similaire. Ayant organisé un banquet, elle fait asseoir sur un méme banc ceux qu'elle désire faire périr. A la fin du repas, on enlève la table " et ceux-ci restèrent assis sur leur banc ainsi qu'on les avait placés. Ayant bu beaucoup de vin, tous étaient dans un tel état d'ébriété que leurs serviteurs ivres s'étaient endormis dans tous les coins de la maison là  où chacun d'eux s'était effondré. C'est alors que sur un ordre de Frédégonde des hommes se postèrent avec trois haches dans le dos de ces trois personnages, et pendant que ceux-ci bavardaient, les mains des serviteurs les brandirent d'un seul coup pour ainsi dire. "

L'ivresse pousse également au viol. Le duc Amalon s'amourache d'une jeune fille de condition libre " et la nuit venue, soûlé par le vin, il envoya des serviteurs pour enlever la jeune fille et l'entraîner dans son lit ".

Ceux mémes qui devraient donner l'exemple, les clercs, ne se conduisent pas mieux. A commencer par les évéques. " Quand Cautin eut pris possession de l'évéché de Clermont, il se conduisit de telle façon qu'il était exécré par tout le monde ; il s'adonnait au vin outre mesure. Souvent, en effet, il absorbait tant de boisson qu'au sortir de la table quatre hommes avaient de la peine à  le porter. Il en résulta qu'il devint épileptique... La chose se produisit souvent au vu des populations. " Salonius, évéque d'Autun, et Sagittaire, évéque de Gap, " passaient le plus souvent les nuits à  festoyer et à  boire si bien que pendant que les clercs célébraient matines à  l'église, ils réclamaient des coupes et se versaient du vin ".

Méme des personnages qui commencent par mener une vie digne d'éloges peuvent se laisser corrompre par la boisson. Un prétre, le Breton Winnoc, pratique une telle abstinence qu'il se nourrit d'herbes sauvages non cuites et " se contentait d'approcher de sa bouche un vase de vin en sorte qu'il paraissait plutôt lui donner un baiser qu'y boire... Mais comme la générosité des fidèles lui présentait fréquemment des vases pleins de ce liquide, il prit l'habitude, ce qui est pire, de boire outre mesure et de s'abandonner à  la boisson au point que le plus souvent on le voyait ivre ". Muni d'un couteau, d'une pierre ou d'un bâton, il poursuit alors les gens. On est obligé de le faire garder dans une cellule attaché avec des chaînes.

Mais transportons-nous huit siècles plus tard environ pour préciser, grâce aux lettres de rémission, les dégâts dus à  l'excès de boisson.

Les lettres de rémission, c'est-à -dire des lettres de grâce, rapportent avec nombre de détails des disputes qui se terminent fréquemment par un homicide, parfois à  la suite d'une querelle entre époux. En 1335, Jean Moreau, habitant de Charzais en Poitou, après étre allé boire à  la taverne et s'étre enivré, regagne sa maison dans la soirée. Sa femme, le voyant en cet état, se met à  le tancer vigoureusement. Jean Moreau s'énerve, lui ôte l'enfant qu'elle tient et lui donne plusieurs coups. Elle s'efforce alors de le frapper, de le griffer au visage en proférant des injures, puis elle se réfugie dans un grenier qui s'effondre sous son poids.

Elle décédera des suites de la chute.

Des femmes s'adonnent également à  la boisson. Vers la méme époque, Jean Minot, orfèvre de Loudun, rentre chez lui, croyant trouver le repas prét. Or Perrette, son épouse, n'a rien préparé et a tellement bu qu'elle a perdu la raison. Il lui ordonne de confectionner une salade. Elle, comme pour le narguer, fait tout de travers. Rendu furieux par les injures dont elle le couvre, par le fait qu'elle mène une vie dissolue et qu'elle s'enivre, il lui donne deux ou trois coups de poing, et plusieurs coups d'une écuelle d'étain sur la téte. Comme Perrette continue à  l'injurier, il s'empare d'une tenaille de fer et lui en assène des coups sur les épaules et sur une cheville. Perrette trépasse peu après.

Autre anecdote que n'aurait pas reniée Rabelais. En novembre 1431, Raoulin Petit, valet courtier de vin, âgé de 48 ans se querelle avec Velizon, jeune femme de moeurs légères, qu'il a recueillie trois ou quatre mois auparavant et qu'il essaie en vain, dit-il, de retirer de la vie dissolue qu'elle menait antérieurement. Donc, vers huit ou neuf heures du soir, Raoulin regagne sa demeure. Il y trouve Velizon ivre et la blâme pour sa conduite, lui déclarant que, si elle ne s'amende pas, il la chassera de chez lui. La jeune femme répond qu'elle ne s'en ira pas, l'appelle " faux, traître, mauvais " et, sur ces paroles, s'approche soudain et le prend par les " génitoires ", de telle manière qu'il tombe par terre et elle sur lui. Raoulin se sentant ainsi tenu par les " parties d'en bas " se met à  crier : " A la mort ! " Malgré ces hurlements, Velizon continue à  le tenir et à  le serrer fortement - six semaines plus tard Raoulin sera entre les mains des médecins en raison d'une enflure desdites " parties d'en bas ". Craignant que Velizon ne le tue, il se dégage et avec le pommeau de son épée assène un coup sur le front de la femme qui le lâche. Ils se réconcilient - du moins l'affirme-t-il -, mais elle le quitte le lendemain pour continuer sa vie dissolue.

Les moments de détente se passent fréquemment au cabaret. Aussi les tavernes sont-elles nombreuses : 60 à  Rouen vers 1365, autant à  Ypres, plus de 200 à  Paris au XVe siècle, surtout près des portes et autour des places. On y boit beaucoup. Or l'ivrognerie entraîne la ruine des familles, affirme le franciscain Louis Peresi : " Dénoncez, conseille-t-il aux prédicateurs, ceux qui commettent des excès de boisson, qui se tiennent toute la journée à  la taverne, alors que leur femme et leurs enfants sont à  la maison, au pain et à  l'eau. Montrez comment ces individus font de leurs femmes des courtisanes. Leur mari ne leur fournissant pas de quoi subsister, elles cherchent des amis qui les entretiennent " et se prostituent. Et le carme nantais Guillaume Renard d'ajouter que " la taverne est un lieu où tous les maux se commettent, et non sans dépenses : la luxure, les homicides, les adultères, les attaques, la dérision et autres choses semblables contre la maison du Seigneur ".

Le vin peut expliquer la soudaineté de la colère. Dans la taverne de Jean Beyrard, à  Lyon, le dimanche 12 novembre 1430, des clients boivent tranquillement lorsque, brusquement, un homme se lève, attrape l'un d'entre eux par sa chemise et veut s'emparer d'une chandelle qui se trouve sur la table. S'ensuivent des injures : " Truand, paillard, dit l'agresseur, qui t'a fait prendre cette chandelle que j'ai payée ? " Un troisième homme intervient qui frappe à  coups de pied la victime. Un sergent de l'archevéque, sans doute présent, parvient à  arréter les trois lascars.

Que la querelle naisse spontanément ou non, elle se déroule généralement de la méme manière. Un véritable défi déclenche une rixe qui fréquemment se termine par un meurtre. Les objets qui servent à  boire sont cassés. En 1382, un compagnon du bailliage d'Orléans, ne voulant pas payer le vin bu avec ses compagnons dans une taverne, brise son verre " en disant que c'était en dépit de la compagnie et de tous les compagnons de ladite ville ".

La taverne ne constitue pas cependant en général le lieu de la rixe. Seulement 9 % des crimes en France y sont commis. En effet, la maison semble entourée d'un certain respect ; or maison et taverne portent le méme nom, " hostel ", sans doute parce que bien souvent dans les villages la méme demeure accueille les buveurs et débite les boissons. Dans la taverne ont lieu injures et gestes, mais la querelle se vide autant que possible à  l'extérieur. Dans la nuit du 14 avril 1431, à  Lyon, un groupe de jeunes hommes quitte bruyamment la taverne de Jean Garin. En passant devant la demeure de Pierre Gontier, ils lancent des pierres contre les fenétres. Probablement irrité, un homme sort qui est aussitôt frappé à  coups de couteau.

En Poitou, vers 1400, on aime aussi le bien boire. Pierre Lorencin se rend à  Montreuil-Bellay pour acheter diverses denrées ; il y boit tellement qu'il s'enivre. En revenant chez lui, il rencontre un nommé Charles Berthelot, monté sur un âne, qui lui aussi a beaucoup bu. Ils se prennent de querelle et finalement Pierre Lorencin tue son interlocuteur. Guillaume Giraud, de Charzais, et plusieurs compagnons boivent excessivement dans une taverne. Croyant qu'un prétre se trouve chez une femme de moeurs légères, ils se rendent chez elle et comme ils ne trouvent pas le prétre, ils lui font violence et lui volent sa bourse. Guillaume Aalis et Simonnet du Châtelier rencontrent sur leur route Denis Guinaut qui " était un homme ivrogne et dissolu de boire ". Des injures sont échangées. Puis, en se défendant, les deux hommes lui donnent des coups de bâton qui, " tant pour ce qu'il était ivre qu'il ne se pouvait soutenir ", entraînent sa mort.

Une étude concernant les pays de la Loire moyenne durant les années 1380-1450 montre que 35 % des récits de violences ou de meurtres sont précédés par une consommation excessive de boisson. Le fait de considérer l'ivresse comme une circonstance atténuante explique sans doute qu'elle soit aussi fréquemment invoquée.

La violence provoquée par le vin touche tous les âges. La seule différence est d'ordre social. En effet, les nobles de la France de la fin du Moyen Age ne font presque jamais allusion à  l'ivresse pour expliquer leur comportement : 99 % de ceux qui déclarent étre ivres sont des non-nobles. Les autres, soit seulement 1 %, sont des écuyers. Le vin paraît donc omniprésent dans les classes populaires. Claude Gauvard a mesuré l'effet de l'ivresse sur le développement de la violence en France à  cette époque. Moins de 10 % des criminels indiquent que la boisson constitue l'unique explication de leur acte. Même si le vin intervient parmi d'autres circonstances atténuantes, on aboutit seulement à  30 % de crimes. Et si l'ivresse se termine trop souvent par mort d'homme, moins de 15 % des homicides sont dus à  l'état d'ébriété du meurtrier ou de la victime.

Les vins doux sont considérés tantôt comme un aphrodisiaque, tantôt comme une boisson capable de rétablir la chaleur du corps. Boccace signale que leur consommation en trop grande quantité pousse à  la luxure. Une femme entreprend de séduire un jeune marchand pour le dépouiller. Après s'étre baignés, avant de faire l'amour, " on tira de la corbeille des boîtes de friandises et des vins de grand prix, et ils se restaurèrent un peu ". Et l'on constate, notamment au début du règne de Charles VI des débordements dans les banquets sous l'emprise de la boisson. Ainsi la grande féte de chevalerie, qui se déroule à  Saint-Denis en mai 1389, est marquée par des excès où l'ivresse des invités lors du souper du dernier jour les pousse à  la fornication et à  l'adultère, sous les yeux du roi et dans une abbaye royale. Eustache Deschamps (v. 1344-v. 1406) décrivant les amusements du duc d'Orléans et de ses invités au château de Boissy, signale que, devenus ivres, ils se rendent aux étuves et, tout nus, vont de chambre en chambre honorer les dames.

Il convient de rappeler que les sources utilisées sont essentiellement d'ordre judiciaire ou narratif, mettant l'accent sur des événements qui sortent du commun. Boire, en particulier du vin, ce n'est pas seulement chercher l'ivresse, c'est beaucoup plus souvent le moyen de s'intégrer à  une société. Boire constitue un élément important de la sociabilité médiévale. D'ailleurs, en 1380, les habitants d'Apt qui achèteront du vin pour " faire féte ", ou les confréries qui s'en procureront pour leurs banquets, seront exemptés du paiement de l'impôt !

Surtitre : Moyen Age : Les ravages de l'alcool ne datent pas d'aujourd'hui

Un verre, ça va ! trois verres ...

01/02/2003 - Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=6809

Par Jean Verdon

Historien du Moyen Age, spécialiste de la vie quotidienne


Crédit photographique – histoire du vin au Moyen Âge

http://www.le-bon-vin.fr/images/histoire-vin-moyen-age.jpg



En complément

- Histoire de la vigne et du vin en France des origines au XIXe siècle, de Roger Dion (Flammarion, 1990).

- Vins, vignes et vignerons. Histoire du vignoble français, de Marcel Lachiver (Paris, 1988).

 

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