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Document archives du 01/02/2004 - A l'époque, l'air était aussi irrespirable à  Toulon, Brest, Le Havre qu'il l'est de nos jours à  Paris, en février, avec ses pics d'ozone... Marins et officiers n'avaient qu'une idée : aller à  la campagne pour fuir ces ports, leur climat, la maladie et la pollution.

Nous sommes quotidiennement confrontés à  la pollution de l'air, au développement des maladies à  caractère asthmatique chez l'enfant, à  l'évolution de la couche d'ozone. Des panneaux s'éclairent dans nos villes et sur nos autoroutes annonçant que la " cote d'alerte " a été atteinte et qu'il est nécessaire de réduire la vitesse de nos véhicules à  moteur. Et l'homme moderne de regretter le " bon air " d'autrefois, l'" air pur " respiré par nos aïeux. C'est oublier que Louis XIV et Colbert ont mis plus de trois ans à  trouver un site valable pour y installer l'Observatoire de Paris, tant le ciel de la capitale, obscurci par des fumées noirâtres, privait les trois quarts de l'année les contemporains de Cassini de la possibilité d'utiliser leurs lunettes avec efficacité.

A lire les poètes, le Toulon colbertien sentait bon la fleur d'oranger. Luillier dit Chapelle (1626-1686) et Le Coigneux dit Bachaumont (1624-1702), dans leur Voyage en Provence (1656), comme Charles Coypeau d'Assouci (1605-1675) dans ses Aventures (1677), ne parlent que des vignes de la campagne toulonnaise ou hyéroise, du " beau jardin " du chevalier Paul, alors commandant de la marine, " à  l'ombre d'un grand berceau tout couvert de lauriers ".

A Hyères, le 16 février 1660, Louis XIV est séduit par les 34 432 cannes carrées d'orangers de Jean Arène, futur maire de la ville (1673). De méme que Napoléon dira, depuis Sainte-Hélène, pouvoir reconnaître " la Corse, les yeux fermés ", grâce au chaud parfum de son maquis, l'homme du XVIIe siècle prétend savoir qu'il approche de Toulon en raison des doux effluves dégagés par ses milliers d'orangers.

Un officier toulonnais au service de la marine royale demande-t-il un congé de maladie au roi ? Il évoque la nécessité d'aller " respirer un air plus salutaire " que celui du port ! Ce n'est autre que le bailli de Mirabeau (1717-1794), capitaine des vaisseaux du roi, oncle du tribun révolutionnaire, en rentrant de Minorque le 15 août 1756. " Fiévreux ", souffrant d'une " violente diarrhée ", atteint d'" une grande faiblesse ", il est autorisé par le ministre à  quitter Toulon " pour rétablir sa santé ". Tout officier toulonnais, malade au port, n'a qu'une hâte : " prendre du repos à  la campagne ", " changer d'air ", " aller respirer l'air natal " sur les hauteurs de Basse-Provence et parfois méme à  une simple lieue (à  Ollioules, à  La Garde, à  La Valette ou à  Cuers).

Ce que les contemporains dénoncent à  Toulon, ce sont " les fortes chaleurs estivales " si élevées que le port prend discrètement l'habitude de fermer les salles des gardes de la marine tout juillet et tout août sans en avertir la Cour, pratiquement jusqu'à  la mort de Louis XV ! Trop chaud l'été, encombré de fortes odeurs nauséabondes (peintures pour protéger le bois des coques des vaisseaux, odeurs de brûlures pour décoller les vieilles peintures de ces mémes coques lors des radoubs et refontes de carènes, odeurs de chanvre humide, de goudron chaud, de calfatage et de salaisons mal conservées sur les quais), l'air toulonnais est souvent irrespirable.

La marquise de Thomas de Châteauneuf, épouse de capitaine de vaisseau et nièce du commandeur de ce nom, ne cesse de se plaindre des odeurs " pestilentielles " que dégagent à  chaque coin de rue les " sueilles " locales, simples trous remplis de fumier animal et d'excréments humains ! Dans une lettre du 28 juin 1777, elle prie les consuls " de faire avertir les habitants [...] de ne pas jeter les ordures par les fenétres, de ne point jeter dans la journée leurs pots de chambre dans la rue [...] précaution très utile pour la salubrité, surtout dans ces temps-ci ". Nouvelle requête en 1786 : elle demande que " les balayeurs des rues aient à  nettoyer tous les matins le cul-de-sac au quartier Sainte-Ursule [...]. L'infection y est si grande que [ses] chevaux sont en danger de périr dans [son] écurie qui malheureusement est placée là  ".

Qu'une épidémie survienne, telle la terrible peste de 1720, toute la région s'emplit d'un air " corrompu " : celui de la putréfaction de plus de 13 000 cadavres qui polluent l'air des 7 000 survivants. Avec 530 morts à  La Valette et 300 au Revest, la campagne toulonnaise sent aussi mauvais que Marseille (20 000 morts sur 40 000 habitants).

Si à  Toulon, l'air est estimé trop chaud, à  Brest, il est jugé trop humide, au point que le commandant de la compagnie des gardes de la marine du port, le futur maréchal Louis de Conflans, demande à  Maurepas, ministre de la Marine, de pouvoir leur faire écouter la messe à  6 heures du matin, dans une " salle de l'arsenal ", sur une " table ", car il estime dangereux pour la santé des jeunes gens de les faire attendre devant la chapelle, sous un " air aussi venteux et humide " !

A Rochefort, port créé, en 1666, par Colbert du Terron à  l'abri du vent du Nord " le plus sain de tous ", il n'est question que de " miasmes " locaux et de fièvres " putrides " aggravées par le retour des escadres chargées de malades, notamment celle du bailli de Piosin pendant la guerre de Succession d'Autriche. Malgré son école d'anatomie fondée en 1712 par le docteur Cochon-Dupuy, malgré son jardin botanique voulu par Louis XV en 1740 (6 000 m2 et 4 000 plantes rares sous serres), Rochefort conserve la triste réputation d'avoir été " le tombeau de la marine " et d'avoir coà»té, lors de sa construction, environ 100 000 vies.

Le Havre n'a pas meilleure renommée. La ville est sale, l'air humide, le climat " maussade ", " pluvieux ", " venté " et froid : non seulement la terre y tremble (30 décembre 1775), mais encore la Seine y gèle (1776) et l'air hivernal y est parfois " glacial " (- 16 °C toujours en 1776). Et les bassins, dont celui du Roi, dégagent des odeurs fétides. Elles proviennent des cadavres d'animaux que les Havrais y jettent volontiers avec leurs ordures.

On prétend aussi que les nombreuses " dentellières " du port sont en réalité des prostituées qui se débarrassent dans le bassin du fruit non désiré de leurs amours vénales. Or les nombreux briquetiers du port bâtissent les maisons neuves avec la vase argileuse qu'ils retirent de ces bassins ! Résultat : dès leur construction, les maisons les plus récentes sèment la mort. C'est du moins ce que pensent les médecins locaux, y compris le Dr Read, un Britannique appelé en renfort sanitaire au Havre dans les années 1780.

Des pics de mortalité sont atteints en 1771, 1772, 1774, 1778, 1779, 1782. Parmi les victimes, le 14 juillet 1774, la comtesse de Virieu de Beauvoir, épouse du commandant de la place. On songe à  Clément Marot parlant de la peste : " [...] Et la garde qui veille aux barrières du Louvre n'en défend point nos rois. " Beauvoir lui-méme succombe à  l'épidémie, le 28 juin 1782.

Read inventorie les causes de l'insalubrité de l'air havrais : marais nombreux, cimetières intra muros , canaux mal curés (celui du Havre à  Harfleur), vases putrides, bassins nauséabonds porteurs de " fièvres " qui emportent les habitants malgré les spécialités du bon docteur Youf-Desprès, " épidémies meurtrières, maladies inflammatoires, putrides, malignes, petites véroles " !

Tous les ports de France semblent offrir un air " malsain ", " insalubre ", " corrompu " : le soleil trop fort à  Marseille et Toulon ; l'humidité trop grande à  Brest, à  Dieppe et Fécamp ; les miasmes trop nombreux à  Rochefort et au Havre. Tous les médecins opposent alors l'air " insalubre " du littoral, porteur de malaria et de paludisme (comme dans la plaine orientale de la Corse), à  l'air " sain " du " sain plancher des vaches ". Pour réparer une santé altérée par l'air de la mer, ils recommandent le " bon " air " de l'intérieur ", l'air " de la campagne ", par opposition à  l'air " vicié " du port et du bord.

Pour se refaire une santé prématurément délabrée, soigner des poitrines " ruinées par le service ", on fait déjà  appel à  la climatothérapie des docteurs Tronchin et Rozières de La Chassagne : on recommande beaucoup " le lait d'ânesse ", notamment à  Duguay-Trouin, victime de terribles flux de sang dysentériques à  son retour de Rio de Janeiro, à  37 ans seulement ; on recommande également de prendre " les eaux " à  Barrèges (où meurt le chef d'escadre Mathurin Gabaret), à  Bourbon-l'Archambault (où décède le célèbre corsaire Ducasse), à  Pougues-les-Eaux (oùs'éteint le fameux ingénieur Renau d'Elissagaray), à  Balaruc (où se rendent le bailli de Bellefontaine et le commandeur d'Arcy d'Ailly, tous deux officiers généraux). Arrivé trop tard à  Contrexéville, le chef d'escadre Mercier, fils de la nourrice de Louis XV, n'en reviendra pas.

Les eaux passent alors pour le remède souverain au point qu'un décret de 1792 autorise, en pleine Révolution, " l'envoi aux eaux thermales ou minérales des militaires invalides ou blessés " avec une " indemnité équivalent aux frais de route et de séjour " ! Déjà  le mercenaire à  la solde des Médicis, Sampiero Corso, prenait les eaux dans son île natale à  Vico pour tenter de se réparer de ses croisières algérienne et turque.

Le " bon air " n'est pas seulement celui " de la campagne ", " de la montagne ", l'air " natal ", l'air " de l'intérieur ", par opposition à  l'air " marin ", à  l'air portuaire, à  l'air de la mer toujours regardé comme terrible car il altère les yeux (en raison du froid des mers polaires qui nécessite des soins presque toujours dispensés à  Montpellier), la gorge (les flegmons font de nombreuses victimes parmi lesquelles le jeune Molen de Saint-Poncy, 20 ans, élève de l'Ecole royale de marine du Havre en 1774), et les poumons (le Bas-Normand Tourville crache le sang à  25 ans, avant de mourir tuberculeux à  59 ans, en 1701), et le Dunkerquois Jean Bart est emporté au méme moment par une pleurésie à  52 ans (1702). Le " bon air " c'est aussi l'air métropolitain par opposition à  l'air colonial qui est regardé comme le pire de tous, pire que l'air marin, pire que l'air du bord.

Le service à  la colonie au XVIIe siècle, et encore au début du XVIIIe, est regardé comme un véritable " sacrifice " tant l'air y est jugé insalubre. L'humidité, les fièvres, les chaleurs tuent, par exemple, en treize ans quatre gouverneurs français en poste à  Fort-Royal de la Martinique : le marquis de Courbon-Blénac (1696), le marquis d'Amblimont (1700), le marquis Des Nos (1701), sept mois à  peine après son arrivée, et le pauvre Machault (1709).

Le service dans une colonie " chaude " passe pour le plus " pénible " de tous. Potier de Courcy écrit depuis Fort-Royal le 8 juin 1775 : " [...] Je suis assis sur le tombeau de mon beau-frère, M. de Kearney ", preuve que l'insalubrité de l'air est en train d'anéantir toute sa famille ! Le froid canadien ne semble pas en revanche présenter les mémes dangers que l'air tropical.

Les archives de la Marine sont une source infiniment riche en matière d'histoire climatique. D'une part, les marins au service du roi viennent de régions fort différentes et leur " air natal " est donc extraordinairement hétérogène (champenois, bourguignon, normand, auvergnat, etc.). D'autre part, tous ces hommes écrivent régulièrement aux différents secrétaires d'Etat que l'air le plus " nuisible ", le plus " insalubre " sous lequel ils servent est l'air " colonial ", et notamment celui de la Martinique et de la Guadeloupe qui est regardé comme apportant le plus d'inconfort aux métropolitains et le plus de risques. Ce qui du reste est avéré quand on voit combien les officiers en service aux colonies meurent plus tôt que leurs frères, parents et cousins restés en métropole.

Après l'air colonial, l'air marin (en pleine mer) et l'air portuaire sont regardés, eux aussi, comme nocifs : soit pour des causes " naturelles " (chaleurs toulonnaises, humidité brestoise, miasmes havrais et rochefortais), soit pour des causes liées - déjà  - à  des pollutions humaines (peintures, goudron chaud, concentration démographique), ou encore aux spécificités portuaires : égorgeries pour les salaisons, pestes endémiques ou répétitives, retour des escadres chargées de malades et de mourants, comme à  Rochefort en 1744-1745 ou à  Brest en 1758 (5 000 morts en quelques jours).

Bref, dès les XVIIe et XVIIIe siècles, la notion de " pics " de pollution occupe les esprits (" pics " de mortalité, " pics " de fièvres putrides ou malignes) et il est intéressant de constater qu'il y a - déjà  - différentes qualités d'air : l'air salubre et insalubre, l'air vicié et le bon air, l'air sain de l'intérieur et des montagnes (sec), par opposition à  l'air marin et littoral (humide) déjà  réputé, comme aujourd'hui, pour ses maux (bronchites, phtisies, phlegmons, rhumes, angines et maladies de poitrine). Seule la notion d'" allergie " ne semble pas alors présente dans les esprits, du moins pas avant le XIXe siècle, puisque Flaubert parle déjà  de " miasmes végétaux " dans son Voyage en Corse .

Par Michel Vergé-Franceschi pour Historia

Ah, la douce puanteur de l'air marin !

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=5678


Comprendre


Canne carrée

En 1377, les Etats de Provence généralisent la "canne carrée" d'Aix (0,0395 ares) comme unité de surface agraire de la Provence.



Michel Vergé-Franceschi


Historien, spécialiste d'histoire maritime (XVe-XVIIIe siècle)

http://www.bibliomonde.com/auteur/michel-verge-franceschi-383.html


Michel Vergé-Franceschi, né à Toulon en 1951, a fait sa thèse d'histoire sur Les Officiers généraux de la marine royale. Il a dirigé le laboratoire d'histoire maritime du CRRS-Paris IV-Sorbonne-Musée de la marine. Il est aujourd'hui professeur à l'université de Savoie et président de la Société française d'histoire maritime.



Parmi ses publications


Dictionnaire d'histoire maritime (Robert Laffont, 2002)

Toulon port royal - 1481-1789 (Tallandier, 2002)

Chronique maritime de la France d'Ancien Régime (1492-1792) (SEDES, 1998)


La Mer (P. Lebaud, 1997) : En quatre chapitres thématiques, parsemés de citations en vers et en prose, ce petit livre élégant célèbre la matrice primordiale comme un des grands mythes de la création. La mer entre Dieu et l'homme. Le domaine des dieux et des déesses. Le domaine des monstres et des superstitions. La peur et l'aventure

Histoire de Corse (Le Félin. 1996)

Henri le Navigateur (Le Félin, 1994)

Abraham Duquesne (France-Empire, 1992)

Marine et éducation sous l'Ancien Régime (CRNS-éditions, 1991)

Guerre et commerce en Méditerranée : IX-XXe siècles (Veyrier, 1991)

Mémoires du marquis de Villette-Mursay (Tallandier, 1991)

Les Officiers généraux de la marine royale  (Librairie de l'Inde, 1990) : la thèse d'État de l'auteur.


Sur la Toile


Sa fiche sur le site du CRLV

Le musée national de la marine

Crédit photographique - Christophe Dickès et Michel Vergé-Franceschi dans le studio de Canal Académie

www.canalacademie.com/Un-prince-portugais-Hen...

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