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Document archives du 1er juin 2002 - Le 26 août 1942 au matin, comme programmé par Vichy, les gendarmes se présentent au domicile des 534 israélites étrangers qui avaient cru trouver refuge dans ce département ...

Au mois d'août 1942, la Creuse ne compte en tout et pour tout que 1 142 juifs, dont 534 d'origine étrangère. C'est alors le département rattaché à  la région de Limoges où l'on dénombre le moins d'israélites, à  l'exception du Cher, où ils sont deux fois moins nombreux. Ils se sont arrétés là  au hasard des routes de l'exode et ont trouvé à  se loger, avec l'aide des mairies, dans des habitations vides. La population s'est montrée accueillante et ils pensaient étre à  l'abri en zone sud. Des enfants, orphelins ou séparés de leurs parents - certains déjà  arrétés, d'autres dispersés -, ont méme été placés dans les maisons de l'OEuvre de secours aux enfants, l'OSE, à  Masgelier, Chaumont et Chabannes. Pourtant ce 26 août, 91 des 534 juifs étrangers réfugiés dans la Creuse vont subir, en méme temps que leurs semblables de la zone libre, ce qu'ont connu, le 16 juillet, leurs coreligionnaires de Paris.

Comme pour ceux-ci, leur sort était scellé depuis le 16 juin, lorsque les autorités de Vichy avaient accédé à  la demande des Allemands de leur livrer 22 000 juifs de la région parisienne et 10 000 de la zone libre. Malgré les efforts de Laval, chef du gouvernement, et de Bousquet, secrétaire général de la police, la rafle du Vél' d'Hiv n'avait permis l'arrestation " que " de 12 000 juifs. Aussi, début août, les mêmes Laval et Bousquet promettent à  Knochen, responsable nazi du Service de sécurité, qu'avant la mi-août les juifs apatrides déjà  rassemblés dans des camps de la zone sud seront envoyés en zone occupée pour étre déportés vers l'est, et que les autres seront raflés après le 20 du mois.

Lorsque le jeune Henri Wolff, 14 ans lors de l'exode, arrive avec ses parents aux Combes, un village d'une quinzaine d'habitations, il découvre " un havre de paix et de chaleur ". Mais bien vite, le recensement de juin 1941 les rappelle à  la réalité. " Un jour le secrétaire de mairie est venu : "Je dois recenser tous les juifs du canton et vous avez à  remplir ce questionnaire". " La mère d'Henry s'étonne : " Nous n'avons jamais dit que nous étions juifs. ". Le secrétaire de mairie : " Moi, je le sais ! Vous ne voulez pas remplir le questionnaire ? Je le ferai. " Peu de temps après, le père est enrôlé dans les Groupements des travailleurs étrangers, les GTE, créés en septembre 1940 : un moyen efficace pour surveiller les juifs et les républicains espagnols, tout en les faisant travailler pour l'Etat français. Le père est envoyé sur le plateau de Millevaches pour extraire de la tourbe tandis que la mère et son fils travaillent à  la ferme aux Combes. Tout deux sont obligés de pointer à  la gendarmerie, où ils sont traités avec suspicion. Le vélo d'Henri est régulièrement inspecté, car les résistants utilisent souvent ce moyen pour convoyer leurs tracts.

Le 26 août 1942, comme presque partout en zone libre, cinq gendarmes se présentent à  quatre heures du matin à  leur domicile. Ils leur laissent un quart d'heure pour faire leurs bagages. L'un d'eux gifle l'adolescent, pas assez prompt à  obéir. Ils sont d'abord regroupés à  Boussac, dans une cartoucherie désaffectée, au nord-est du département, puis convoyés au camp de Nexon, près de Limoges, en fin de journée. Jusque-là , les gendarmes ne montrent guère de réticence à  procéder aux arrestations, mais le regroupement et le convoyage de femmes et d'enfants crée un malaise dans la population. Le capitaine commandant la section de Guéret, chef-lieu de la Creuse, demande méme que ces opérations ne soient plus effectuées par des militaires. Ce n'est pas l'avis du préfet qui rapporte que " les opérations ont été conduites avec un maximum d'humanité et [que] les israélites ont tenu, à  leur arrivée à  Nexon, à  remercier le commandant de gendarmerie de la façon humaine dont ils avaient été traités dans la Creuse ". C'est confondre dans un méme remerciement le séjour dans la Creuse et la rafle qui les en arrachait pour une destination qu'ils n'allaient connaître que trop tôt.

La description qu'Henri donne de Nexon, à  son arrivée avec sa mère et où il retrouve son père, vaut malheureusement pour tous les camps où sont regroupés les juifs, les francs-maçons, les communistes. En un mot toutes les victimes désignées par les nazis : " Six cents à  huit cents prisonniers parqués dans une douzaine de baraques, vingt-quatre latrines dans un camp où ont régné du début à  la fin en permanence dysenterie, diphtérie, typhoïde. Soixante robinets situés sur le terre-plein du camp, souvent gelés l'hiver ; et n'oublions pas les trois douches. "

Henri Wolff poursuit : " Nous avons reçu aussi la visite d'un fonctionnaire de Vichy qui nous assura que nous serions convenablement traités, envoyés en Allemagne ou en Pologne et serions astreints au travail de la terre. " A Vichy, on n'est pas encore au courant du traitement qui leur est réservé : les chambres à  gaz ne fonctionnent, dans le secret, que depuis un mois - Laval reprendra, pour sa défense, les propos du fonctionnaire lors de son procès à  la Libération. D'ailleurs, si le Consistoire israélite critique durement les rafles de l'été, l'Union générale des israélites de France (UGIF), qui représente la communauté juive auprès des pouvoirs publics, lui fait parvenir une lettre de remerciements après les rafles du Vél' d'Hiv pour avoir épargné, alors, aux juifs français, la déportation.

Le récit d'Henri Wolff continue : " Nous sommes restés un jour et une nuit à  Nexon et ce fut le départ pour Drancy. A la ligne de démarcation, nous attendait la Feldgendarmerie allemande, prenant le relais de la gendarmerie française. Une journée à  Drancy et le départ vers l'enfer. Le convoi n° 26 partit le 29 août et arriva à  Auschwitz le 2 septembre 1942. Le voyage dura quatre jours et trois nuits, entassés, une centaine par wagon à  bestiaux. Dans un coin, deux seaux : l'un servant de tinette, l'autre contenant de l'eau. La chaleur y était infernale. " Le livre de bord de la SS, le Kalendarium , retrouvé à  la libération du camp donnera le bilan du 26e convoi : " 957 juifs, 918 gazés. " Parmi eux, la mère d'Henry Wolff et probablement son père. L'enfant sera l'un des 39 survivants de ce convoi.

Pendant qu'Henry Wolff roule vers le camp d'Auschwitz, d'autres rafles ont lieu en Creuse. Ainsi le 1er septembre quand 20 enfants des maisons de l'OSE de Masgelier et de Chabannes, doivent étre arrétés et envoyés au camp de Rivesaltes. En effet, Eichmann, maître d'oeuvre de la solution finale à  Berlin, a accueilli avec bienveillance les arguments de Laval sur le regroupement des familles, une doctrine alors très en vogue à  Vichy. En fait celui-ci est surtout soucieux de ne pas avoir à  prendre en charge ces enfants et de ne pas susciter dans la population un mouvement d'apitoiement autour de séparations toujours déchirantes. Peut-étre aussi tente-t-il de se persuader que les familles ainsi réunies sont bien destinées à  coloniser un territoire, en Pologne.

A Chabannes, cette rafle du 1er septembre ne se passe pas selon les prévisions. Comme cela s'est produit à  Paris, des fuites ont eu lieu à  la préfecture et la liste des 14 enfants visés a été transmise au directeur de la maison de l'OSE, M. Chevrier. Celui-ci a obtenu du médecin local un certificat de maladie de complaisance pour les plus jeunes. Lorsque les gendarmes se présentent, ceux-ci sont déjà  à  la pouponnière de Limoges et les plus grands partis en promenade avec un éducateur de la maison, lui-même juif étranger. Un seul enfant est arrété : ses parents, internés à  Rivesaltes dans les Pyrénées-Orientales, l'ont réclamé. Il retrouve les enfants raflés à  Masgelier. Reste que, pour le personnel et les enfants de Chabannes, la partie de gendarmes et de pourchassés ne s'arrétera pas là . Durant l'année 1943, ils échapperont à  plusieurs autres tentatives de rafles - notamment en octobre - avant que la Résistance ne prenne l'entier contrôle de la Creuse le 25 août 1944.

Par Trajan Sandu

Dossier : L'été 1942

Surtitre : Les rafles en zone libre

Les juifs de la Creuse à  leur tour pourchassés

01/06/2002 – Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=7640


Photo de la maison de Chabannes

La rafle du 26 août 1942

http://www.cheminsdememoire.gouv.fr/page/affichepage.php?idLang=fr&idPage=2078

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