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ECRIT PAR Marc Renneville le 6 juillet 2009 classé dans Affaire Vacher



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Article de Jean Frollo paru initialement sous le titre « Les fous criminels » dans Le Petit Journal du 27 décembre 1897


Le tueur Vacher est entre les mains des médecins. C’est à eux de décider de son cas. Est-il fou ? C’est la question à l’ordre au jour de la science aliéniste. Comment la résoudra-t-elle ? Et quand elle aura répondu par un oui, comme tout semble le faire présumer, que fera-t-on de l’irresponsable ? Le soumettra-t-on de nouveau à un régime réparateur pour que, une fois régénéré, il recouvre le droit de recommencer ses exploits ? Voilà la vraie question qui se pose en ce moment devant le public.


On ne peut se dispenser de remarquer la trop facile inclination que l’on à en France, depuis un quart de siècle, à rechercher les causes des crimes. Plus le forfait est grand, plus nous sommes sollicités d’en étudier l’auteur. On remonte à ses origines. On approfondit sa vie. On en analyse toutes les circonstances. On reconstitue dans tous ses détails la matérialité de l’acte. Cette enquête est, pendant plusieurs mois, la pâture offerte à une curiosité plus ou moins malsaine.


Quand ce premier travail de reconstruction de l’individu, de son existence, des faits accomplis est terminé, — sauf les retouches que chaque jour viendra y ajouter l’esprit fureteur ou l’imagination de la chronique, — les savants se recueillent et l’on entend surgir cette interrogation grave: Ne sommes-nous pas en présence d’un être qui ‘n’est pas en possession de ses facultés mentales?


Là-dessus, tout le monde se retourne. La controverse s’est engagée d’abord dans quelques gazettes spéciales. Elle envahit la multitude des lecteurs. Elle force la porte des Académies. Ce n’est plus un coupable que l’on a devant soi, c’est un sujet extraordinaire.


Si l’analyse de son cas ne dépasse pas les limites d’un déséquilibrement moyen, son sort est clair : le bagne ou l’échafaud. Mais si c’est une brute sauvage dont la bestialité défie toute comparaison, dont la férocité fait frémir d’horreur, dont la pratique consécutive du crime décèle un tempérament jamais rassasié, on se prend à douter, on s’émeut et on se demande si la société a bien le droit de toucher à un cheveu du monstre qui a déjà assouvi sa rage de luxure et de sang sur vingt-deux hommes et femmes innocents.


Ne vous récriez pas : nous en sommes là avec Vacher. Il ne relève déjà plus, momentanément, du Parquet; il relève de la Salpêtrière. Ce n’est pas un médecin, c’est deux, six, dix médecins, que l’on appelle en consultation. On n’aura jamais trop d’émules de Legrand du Saulle, de Charcot, de Luys pour fouiller ce cerveau, ces muscles, ces nerfs, cette chair, pour raisonner de la prédominance des instincts sensuels sur l’intelligence, pour déterminer si, loin d’être un scélérat, Vacher n’est pas plutôt la propre victime d’un organisme fatalement voué au crime. Encore un peu, et c’est lui qu’il faudrait plaindre, le pauvre homme ! Serait-il possible qu’il eût accumulé tant d’horreurs les unes sur les autres s’il avait eu conscience de ce qu’il faisait? Qui vous dit que la partie bonne de son individu n’a pas essayé de lutter contre la partie mauvaise et n’en a pas été terrassée ? Il y en a qui voient rouge lorsque la colère les aveugle. Il y en a d’autres qui voient blanc et rouge quand la perversité de leurs appétits les exaspère. Et vous voudriez frapper ces entraînés, ces perturbés, ces vaincus ! Nierez-vous la kleptomanie ? Alors pourquoi n’admettriez-vous pas la tuomanie ?


Mystérieuses et graves énigmes, après tout ! Ténèbres insondables de la nature humaine, où sombre plus d’un grand génie, comme Pascal. La raison s’égare à vouloir les éclaircir.


Certes, les foules, mues par l’unique instinct de la conservation, ont une justice sommaire qui ne verse pas dans la casuistique. Elles tuent qui a tué. C’est la loi du lynch (sic). Je doute fort que Vacher leur paraisse jamais assez déséquilibré pour qu’elles lui fassent grâce. Ce sont les pères, les mères, les femmes, les sœurs, les enfants qui crient vengeance contre le monstre pour tant de souillures, d’égorgements, de vautrements dans le sadisme et la cruauté.


Quelque partisan que l’on puisse être de l’abolition de la peine de mort, on sent monter en soi une légitime et implacable vindication non pas sociale seulement, mais humaine. Pas de pitié !


Cependant, surmontant et dominant ce courant violent de justes représailles, la science moderne arrive à s’interposer. On lui a donc remis momentanément Vacher, sans préjuger en rien, d’ailleurs, la décision du Jury. Mettons les choses au mieux ou au pire. La conclusion médicale est-elle que Vacher est irresponsable et un verdict d’acquittement s’en est-il suivi, quelle sera la destination du misérable.? Car il aura été déclaré innocent, remarquez-le bien.


Et ce n’est pas là première fois. Déjà réputé fou au lendemain d’attentats semblables aux autres, il a été enfermé dans un asile et un beau matin, l’ayant bien douché et remis sur pied, on lui a rendu la clef des champs, dont il a fait le bel usage que l’on sait. En va-t-il être encore de même cette fois ?


Il n’est pas intervenu depuis de législation nouvelle pour élucider ce point de droit. Tout ce que peut faire la Cour, en renvoyant Vacher de l’accusation, c’est de l’abandonner au Ministre de l’Intérieur pour qu’il le replace dans l’asile le plus convenable au traitement du mal infernal dont il est atteint et qui, s’il n’est pas absolument guérissable, a des rémissions, des arrêts, puisque déjà on a pu le restituer à la liberté.


Combien de temps durera cette seconde cure ? Et à quels dangers nouveaux n’exposerez-vous pas la société quand, avec son argent, celui des contribuables, vous aurez si bien émoussé la bête fauve que vous croirez pouvoir la lâcher de nouveau dans la campagne ?


La loi de 1838 était à peine promulguée que déjà cette délicate et redoutable hypothèse se soulevait.


Dans l’espace de soixante ans, on a vu se répéter ces libérations de fous ou de prétendus fous criminels qui n’avaient rien de plus pressé, en sortant de Bicêtre ou de Charenton, que de reprendre le cours interrompu de leurs anciennes et invétérées habitudes. On a été épouvanté des responsabilités encourues par cette justice, d’une sensiblerie généreuse envers des irresponsables plus ou moins authentiques.


La Société médico-psychologique en 1869, la Société de législation comparée en 1870, la Société de médecine légale en 1877, la Société des prisons de 1878 à 1881, le Congrès de Bruxelles en 1875 et ceux de Paris en 1878 et en 1895, ont doctement et magistralement délibéré sur la question de savoir quelles étaient les obligations et où s’arrêtaient les pouvoirs de l’autorité sociale vis-à-vis des aliénés criminels. On a créé à Gaillon un quartier spécial, une sorte de lazaret, pour les observer. Mais il a toujours fallu les transférer dans les asiles ordinaires, où certains sont entrés et d’où ils sont ressortis jusque trois fois, un peu plus dangereux qu’auparavant. Le témoignage de M. Henri Colin, médecin de l’asile de Gaillon, cite des exemples édifiants de ce va-et-vient qui se change en une plaisanterie macabre.


Ne croyez pas du reste que l’on ne soit perplexe et anxieux qu’en France. En Belgique, même embarras poignant. En Allemagne, cette année même, le Congrès de psychiatrie l’a abordée mais sans la résoudre, on l’a brutalement enterrée en Angleterre et aux Etats-Unis, mais elle renaîtra. Chez nous, l’inertie parlementaire seule en recule indéfiniment la clôture. Le Sénat a voté, le 11 mars 1887, un projet de loi admirablement élaboré par M. Th. Roussel. Quatre rapports ont été présentés depuis à la Chambre, en 1889, en 1891, en 1894 et en 1896 ; et ils sont concluants. On n’a pas trouvé un jour à consacrer à une réforme qui intéresse autant la justice et l’humanité que la sécurité des populations.


Parmi les conditions de la réforme proposée, on a fait figurer d’abord le dépôt obligatoire de l’aliéné criminel dans un asile. On attribue à la Cour, après que le jury se sera prononcé, le soin de déterminer le caractère de l’irresponsabilité. Le tribunal de première instance sera ensuite appelé à statuer sur l’incarcération dans un asile spécial, et c’est ce même tribunal qui devra décider, s’il y a lui, de sa mise en liberté.


Qu’adviendra-t-il de ces propositions ? N’y en a-t-il pas d’autres ? Faut-il, comme M. Tara, recourir à la création d’un jury spécial composé d’aliénistes et de juristes ?


Les solutions varient suivant le point de vue auquel on se place. Les aliénés dangereux sont-ils des malades ont doivent-ils être assimilés à des mineurs ? Les condamnera-t-on au régime des prisons ou bien les mettra-t-on dans des établissements où ils seront les plus aptes à guérir ?


Ce qui paraît de toute utilité, c’est de les soumettre à une observation constante et de ne les relaxer que toutes sûretés acquises contre le retour des méfaits commis.


Si rien n’est plus respectable et plus émouvant que l’infortune de pauvres hères qui survivent à la perte de la raison, la pitié ou la terreur qu’ils inspirent ne doit pas faire méconnaître la haute nécessité de préserver la société de leurs égarements funestes.


L’histoire de Vacher, s’ajoutant à tant d’autres non moins lugubres, découvre une source d’erreurs judiciaires ou médicales qui justifient tous les scrupules et toutes les appréhensions.


On n’étouffe plus aujourd’hui les fous qui ont roulé dans le meurtre. On les soigne, même quand on n’a aucun espoir de les sauver. Mais il faut prendre garde que, dissimulant ou à la faveur d’une intermittence trompeuse, ils ne s’échappent de l’abri tutélaire pour aller derechef remplir le monde des éclats de leur démence et de l’horreur de leur forfait.

http://m.renneville.free.fr/?p=226

Jean FROLLO

Lire la présentation de l’affaire


 

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